France

Moi Président libéral : les reniements de François Hollande

10 février 2014 par Eric Berr

La conférence de presse donnée par François Hollande mardi 14 janvier a suscité beaucoup d’interrogations. Prenant la Droite de court, le Président s’est aussi attiré les foudres de la Gauche non socialiste qui l’accuse de trahir le programme sur la base duquel il s’est fait élire en 2012. Depuis lors, le débat fait rage pour savoir si François Hollande a amorcé un virage social-démocrate, social-libéral voire néo-libéral… ou s’il n’y a aucun virage dans sa politique. Afin de savoir ce qu’il en est réellement, il paraît utile de passer les principales propositions avancées par le Président lors de cette conférence de presse au crible de ses 60 engagements pour la France qui constituaient son programme lors de l’élection présidentielle de 2012.

Lors de sa conférence de presse, le Président a annoncé vouloir ouvrir une nouvelle étape. Et pour lui, « il ne s’agit pas de changer de chemin, il s’agit d’aller plus vite, d’aller plus loin, d’accélérer, d’approfondir » (texte de sa conférence de presse, CP dorénavant), ce qui passe par « une croissance la plus vigoureuse possible » (CP). Cet approfondissement du hollandisme se traduit par la mise en œuvre du « pacte de responsabilité » qui a pour objectif « d’alléger les charges des entreprises, de réduire leurs contraintes sur leurs activités ; et en contrepartie de permettre plus d’embauches et davantage de dialogue social » (CP). Pour François Hollande, le problème principal de la France concerne sa production, comme il l’affirme avec force : « Il nous faut produire plus, il nous faut produire mieux. C’est donc sur l’offre qu’il faut agir. Sur l’offre ! Ce n’est pas contradictoire avec la demande. L’offre crée même la demande » (CP). Les socialistes français font leur coming out en révélant leur source d’inspiration : Jean-Baptiste Say, économiste libéral du 19e siècle, inventeur de la célèbre formule selon laquelle « l’offre crée sa propre demande », accrochée à la boutonnière des néo-libéraux de tout poil.

Ce pacte couvre quatre chantiers :
(i) la poursuite de l’allègement du coût du travail, avec notamment la fin des cotisations familiales pour les entreprises à l’horizon 2017, ce qui représente 30 milliards d’euros, qui doit permettre aux entreprises de retrouver des taux de marge plus élevés afin de financer l’investissement ;
(ii) donner de la visibilité aux entreprises, c’est-à-dire « une modernisation de la fiscalité sur les sociétés et une diminution du nombre des taxes (…) avec deux exigences : l’investissement et l’emploi » (CP) ;
(iii) la simplification, la réduction du nombre de normes (le « choc de simplification ») ;
(iv) les contreparties, « qui porteront sur des objectifs chiffrés d’embauches, d’insertion des jeunes, de travail des séniors, de qualité de l’emploi, de formation, d’ouvertures de négociations sur les rémunérations et la modernisation du dialogue social » (CP)

L’accélération présidentielle envisage également, entre 2015 et 2017, de réduire les dépenses publiques d’au moins 50 milliards d’euros ce qui, de l’aveu même du locataire de Élysée, est beaucoup et n’a même jamais été fait (doit-on prendre cela comme un exploit ?). Pour lui, en effet, diminuer la dépense publique est « le passage obligé pour réduire les déficits publics. Parce que c’est le préalable à toute baisse d’impôts. Parce que c’est la condition pour la réalisation du pacte de responsabilité, qui ne doit pas se traduire par un transfert de charges des entreprises vers les ménages » (CP)

Que penser de ces annonces ? Sont-elles empreintes d’ambiguïté ? Sont-elles compatibles avec les 60 engagements électoraux du candidat Hollande ? Une lecture attentive montre que tant le pacte de responsabilité que la volonté de réduire fortement les dépenses publiques renvoient sans aucun doute possible à une vision libérale de l’économie qui est celle qu’avait largement promue Nicolas Sarkozy en son temps.

L’allègement du coût du travail est une demande constante du MEDEF. Il est déjà à l’œuvre depuis une vingtaine d’années mais on ne va jamais assez loin en la matière d’après le patronat. Pour être efficace, cette réduction du coût du travail ne doit pas être appliquée par un grand nombre de pays faute de quoi les effets s’annulent. Et elle peut éventuellement être efficace dans le cas de pays dont la structure industrielle est plus fortement utilisatrice de main d’œuvre et moins spécialisée dans des domaines intensifs en capital, ce qui n’est pas véritablement le cas pour la France. Alléger le coût du travail doit permettre aux entreprises d’accroître leurs taux de marge (qu’on peut assimiler à leurs taux de profit pour faire simple) car c’est à partir de ces profits reconstitués qu’elles pourront investir. Nous nageons en pleine leçon de libéralisme. L’investissement doit-être financé par l’épargne disponible, que ce soit celle des entreprises (leurs profits non distribués représentant leur épargne) ou celle des ménages. On comprend mieux dans ce cas la volonté – qui était celle de Nicolas Sarkozy et dont François Hollande peine à sortir – de « favoriser » fiscalement les ménages les plus aisés. C’est leur épargne, combinée aux profits des entreprises, qui doit favoriser l’investissement, donc l’emploi, par un effet dit de ruissellement (Trickle-down effect en anglais). Mais dans la réalité le ruissellement est bloqué car l’épargne est plutôt affectée à la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
qu’à l’investissement et nourrit des inégalités qui ne cessent de croître.

Autre marotte du patronat reprise à son compte par François Hollande, le trop plein de taxes et de normes qui empêcheraient les règles de la concurrence de jouer librement. Là encore, il s’agit de favoriser la compétition de chacun contre tous, c’est-à-dire la loi du plus fort, au détriment d’une approche basée sur la solidarité qui nécessite des règles justes et équitables. Comment peut-on espérer plus de dialogue social dans ce cas ?

Enfin, s’il peut apparaître logique de lutter contre des déficits publics trop élevés, il convient de ne pas se tromper de cible. Rappelons-nous toute de même que l’ampleur du déficit public, mais aussi de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique, est largement dû au sauvetage des banques par les États lors de la crise de 2008. Quoiqu’il en soit, il existe deux voies – qui peuvent être combinées – pour réduire le déficit public. La première consiste à prendre des mesures visant à accroître les recettes budgétaires, au moyen d’une fiscalité progressive par exemple. La seconde revient à privilégier la réduction des dépenses publiques, c’est-à-dire à remettre en cause la place de l’État, ce que confirme François Hollande qui souhaite réduire ensuite la fiscalité. Le grand écart est total pour un Président qui nous affirme vouloir renforcer les services publics…

Le constat est malheureusement clair. Virage ou pas, les mesures proposées par François Hollande sont incontestablement inspirées par le (néo-)libéralisme. Et ce n’est pourtant pas sur une telle feuille de route qu’il s’est fait élire. Le candidat Hollande nous rappelait à propos de la crise de 2008 la chose suivante : « À cette situation, il y a des responsables. Il y a la finance, bien sûr, qui a pris le contrôle sur l’économie, la société et même nos vies. Il y a les politiques injustes et inefficaces menées depuis dix ans. Il y a les fautes économiques et morales du quinquennat finissant » (Mes 60 engagements pour la France, p.2). Son engagement n°7 était clair : « Je séparerai les activités des banques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives. J’interdirai aux banques françaises d’exercer dans les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
. Il sera mis fin aux produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). toxiques qui enrichissent les spéculateurs et menacent l’économie. Je supprimerai les stock-options, sauf pour les entreprises naissantes, et j’encadrerai les bonus. Je taxerai les bénéfices des banques en augmentant leur imposition de 15 %. Je proposerai la création d’une taxe sur toutes les transactions financières ainsi que d’une agence publique européenne de notation ». Son engagement n°3 était aussi explicite : « Je mettrai en place trois taux d’imposition différents sur les sociétés : 35% pour les grandes, 30% pour les petites et moyennes, 15% pour les très petites ».

En matière fiscale, l’heure était à l’équité et à la solidarité : « La contribution de chacun sera rendue plus équitable par une grande réforme permettant la fusion à terme de l’impôt sur le revenu et de la CSG dans le cadre d’un prélèvement simplifié sur le revenu (PSR). Une part de cet impôt sera affectée aux organismes de sécurité sociale. Les revenus du capital seront imposés comme ceux du travail » (engagement n°14). Les classes aisées seraient mises à contribution : « Je ferai contribuer les plus fortunés des Français à l’effort national en créant une tranche supplémentaire de 45% pour les revenus supérieurs à 150 000 euros par part » (engagement n°15) ; « J’imposerai aux dirigeants des entreprises publiques un écart maximal de rémunérations de 1 à 20 » (engagement n°26). Et comment comprendre son engagement n°16 « Je maintiendrai toutes les ressources affectées à la politique familiale » au moment où il annonce son pacte de responsabilité ?

Bien sûr, le libéralisme économique de François Hollande est mâtiné de quelques mesures sociétales progressistes comme le droit au mariage pour les homosexuels (engagement n°31), même si une autre mesure phare, le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans (engagement n°50), a été remisée dans les cartons.

Le doute n’est malheureusement plus permis. François Hollande choisit de poursuivre dans une voie qui n’a contribué, depuis le début des années 1980, qu’à accroître les inégalités entre pays riches et pauvres, mais aussi entre riches et pauvres d’un même pays, à exacerber le ressentiment, minant par là même la confiance des sociétés dans leur propre avenir. Or sans confiance, les producteurs n’investiront pas, malgré les mesures libérales prévues, tandis que les consommateurs ne fourniront pas les débouchés indispensables à la production.