Négociations internationales sur le climat : REDD+ et l’avenir des forêts.

4 novembre 2009 par Jérémie Cravatte


Deux semaines après la mobilisation globale pour la Terre Mère et contre la marchandisation de la vie et à un mois du sommet de Copenhague (Danemark), il peut être intéressant de revenir sur un des volets principaux du futur régime « post-Kyoto » que représente REDD (Réduction des Émission dues à la Déforestation et à la Dégradation des sols). Le programme REDD a pour but déclaré de protéger les poumons verts de la Terre (Amazonie, forêt du Bassin du Congo et forêt indonésienne) via la diminution de déforestation (13 millions d’hectares par an) et des projets de reforestation. Initiatives que des groupes écologistes et des populations dépendantes des forêts ont proposées depuis bien longtemps. La manière dont ces projets sont élaborés et mis en place ne permet malheureusement pas de se réjouir de cette nouvelle « solution » aux changements climatiques.

 REDD et REDD+

La déforestation et la dégradation des sols représentent près d’un cinquième des émissions de gaz à effet de serre. Pour rappel, l’objectif du protocole de Kyoto était de diminuer ces émissions de 5,2% d’ici 2012 (par rapport aux émissions de 1990). Aujourd’hui, les pays industrialisés s’accordent pour vouloir limiter le réchauffement climatique à 2° C (par rapport à l’ère préindustrielle), ce qui – selon le GIEC [1] – nécessiterait de réduire les émissions de 40% d’ici 2020 et de 80% d’ici 2050 (toujours par rapport à 1990). Mis à part le fait qu’on puisse douter d’un tel engagement à la clôture de la COP-15 de la CCNUCC [2], on doit se questionner sur les mesures prises pour diminuer les effets du changement climatique.

Kyoto prévoyait déjà dans ses mécanismes dits de flexibilité (Mécanismes de Développement Propre etc.) la possibilité pour un pays industrialisé de gagner des « crédits carbones » - des droits à polluer - en montant des projets au Sud (agrocarburants, barrages hydrauliques, plantations forestières etc.). Ces mécanismes ne devaient constituer que des compléments aux politiques nationales mais les pays du Nord les utilisent de plus en plus pour arriver à leurs objectifs chiffrés. Le mécanisme de paiement des évitements d’émissions dues à la déforestation et à la dégradation des sols a été institué lors de la COP-13, en 2007, à Bali [3]. Depuis, lors des négociations internationales on a ajouté la séquestration carbone au volet REDD pour donner REDD+. En effet, il ne s’agit plus seulement de comptabiliser les émissions qui n’auront plus lieu grâce à l’arrêt de déforestations mais également de compter les quantités de CO2 que les forêts sont capables de capter…

Ce mécanisme est devenu très important pour le commerce de carbone et est censé faciliter les pays dits développés à atteindre leurs objectifs en aidant les pays dits en développement à se développer tout en sauvegardant leurs forêts.

 Commerce de carbone forestier et populations indigènes

De nombreux programmes ont déjà été créés, tels que : le World Bank’s Forest Carbon Partnership Facility (FCPF) ; le Norway’s International Climate and Forests Initiative et bien sûr l’UN-REDD Programme. Les forêts peuvent donc devenir très attractives, le marché de carbone étant en pleine expansion. Elles rapporteront de l’argent pour ne pas avoir été déforestées et pour être considérées comme des puits de carbone. Or, ce marché manque clairement de transparence. Beaucoup y dénoncent un lieu rêvé pour une nouvelle bulle spéculative. Le manque de régulation et la fraude pouvant être d’autant plus importants dans ce secteur qu’ils sont habituels et que l’on ne sait toujours pas comment mesurer précisément les réductions d’émissions ou la captation carbone des forêts [4]. De plus, ces mesures dépendent d’une projection par définition incertaine puisqu’il s’agit du futur. Comment savoir qu’une plantation d’arbres ne subira pas un incendie par exemple ?

Un autre sujet central dont on évite de parler, car il marque bien l’aspect temporaire de ce mécanisme, est la saturation des puits de carbone. En effet, tout arbre cesse d’absorber du carbone une fois sa croissance terminée et il en libère en se décomposant [5]

Par ailleurs, au vu des efforts à fournir en termes de mitigation, ne pas diminuer nos émissions mais vouloir les compenser relève de l’ironie.
Ce rapport à la crise écologique pose d’autant plus question lorsque l’on s’intéresse à la problématique indigène. En effet, les critiques des mouvements indigènes par rapport aux solutions mises en avant en termes de lutte contre le changement climatique, dans ce cas par rapport à REDD+, sont nombreuses. Tout d’abord, le mécanisme REDD+ ne fait pas la différence entre une forêt primaire et une monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. d’arbres (OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
à croissance rapide dans la plupart des cas) [6]. La différence se situe pourtant dans l’existence ou non de biodiversité. Ici intervient évidement la question de la relation à la nature.

L’évaluation de la nature exclusivement comme un bien commercial peut poser problème pour des communautés qui l’évaluent comme leur source de subsistance et le fondement de leur culture. Leur cosmovision liant souvent tous les êtres et les éléments, le rapport de l’homme à la nature n’est évidement pas de domination mais de filiation. La rupture avec la terre a donc des conséquences sociales et culturelles fortes. Or, de par l’histoire, la spoliation foncière des territoires indigènes a toujours été « justifiée » (découvertes ; développement national ; exploitation des ressources naturelles etc.). REDD+ a déjà fait son lot de ravages en matière de droit indigène [7].

La déclaration des Nations-Unies sur les droits des Peuples Indigènes qui prévoit leur « consentement averti, préalable et libre » ne doit pas seulement être citée par les projets REDD+ mais bel et bien respectée. Or ce n’est pas le cas et, sur le terrain, on oublie le rôle prépondérant des peuples indigènes pour le « développement durable » reconnu dans le droit international. En effet, bien que ceux-ci fassent partie des premières victimes des effets du réchauffement climatique [8], ils en sont les derniers responsables [9].

Une étude du Forest peoples Programme [10] de 2007 a montré comment la participation prévue des populations indigènes était réduite à néant concernant le FCPF de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. 93% des répondants (d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie) – représentants indigènes – n’avaient jamais entendu parler de ces programmes. Et, bien souvent, les intéressés se questionnent sur la pertinence du rôle de la Banque Mondiale pour la protection des forêts. En effet, elle a financé (et continue à le faire) des activités liées aux changements climatiques, à la déforestation ainsi qu’à l’atteinte aux droits des peuples indigènes. De son côté, elle prévoit que les consultations se feront via les gouvernements et s’engage à les « former à la politique de sauvegarde de la Banque Mondiale ». Or, il est évident que ceux-ci peuvent devenir encore plus réticents à reconnaître les droits des populations indigènes au vu du potentiel lucratif que vont constituer les forêts. Une protestation eut d’ailleurs lieu le 2 mai 2008 au sein du forum permanent sur les questions indigènes des Nations-Unies (UNPFII) car celui-ci avait choisi, malgré l’avis des peuples indigènes, de décrire le FCPF de la Banque Mondiale comme a good practice [11].

 Justice climatique

La Banque Mondiale, la FAO, le PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
, Ban-Ki Moon ou encore le Prince Charles insistent sur le fait que la lutte contre le changement climatique ne pourra pas se faire sans les forêts… Ils ont raison, mais cette « lutte » ne sera pas réelle tant que nous ne remettrons pas notre modèle de société et son rapport à la nature en question.

Jusqu’à maintenant REDD+ est utilisé pour faire de l’argent, continuer à polluer et non pas, comme annoncé, pour limiter les changements climatiques et aider les populations du Sud.

Le débat qui devrait être basé sur la sortie du fossile par la diminution de la consommation d’énergie et le passage aux énergies renouvelables se tourne vers le marché. Nous passons donc d’un objectif de diminution des émissions du Nord à une augmentation de captation de celles-ci par le Sud…

Nous aurions certainement quelque chose à apprendre des civilisations vivant en harmonie depuis toujours avec leur environnement. Lors du premier sommet mondial des peuples indigènes sur le changement climatique d’avril 2009, en Alaska, ceux-ci ont principalement proposé : la reconnaissance de la déclaration de l’ONU dans tout projet pouvant influer sur les peuples indigènes (PI) ; le devoir des pays développés de diminuer leurs émissions et de sortir des énergies fossiles ; la reconnaissance et l’utilisation des savoirs traditionnels et des pratiques conservatrices des PI ; la reconnaissance du rôle joué par les femmes et des discriminations dont elles sont victimes ; la reconnaissance de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique du Nord envers le Sud ; la pleine participation des PI dans l’organe de la CCNUCC ; la création d’un fond d’aide publique au développement pour aider à l’adaptation aux changements climatiques ; la restitution des terres aux PI ayant été expulsés ; le rappel du besoin d’une action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
collective, publique comme privée, nationale comme mondiale, face au climat ; la mise en place de la souveraineté alimentaire comme sortie de la crise climatique etc.

Mais le marché et la classe politique préfèrent jusqu’à maintenant nier leur droit à l’autodétermination pour faire vendre le capitalisme vert. Il est à espérer que les voix des peuples indigènes porteront lors du sommet de Copenhague et que nous serons nombreux à crier notre désaccord face à ce genre de solutions.



Notes

[1Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat.

[2Convention-Cadre des Nations-Unies sur le Changement Climatique.

[3Entre autres par l’action d’un groupe de pays du Sud, la Coalition of Rainforest Nation : http://www.rainforestcoalition.org/eng/

[4Cela dépend du type de forêt, de la fertilité des sols, de la durée de la période sèche etc.

[5Nous avons même vu les forêts européennes devenir émettrices de carbone durant les vagues de chaleur de l’été 2003.

[6Perturbant souvent le cycle hydrologique et la composition des sols avec, entre autre, leur exigence en eau.

[7Voir le témoignage de Sarwadi, paysan indonésien exproprié de ses terres pour un projet REDD publié sur le site du Groupe Thomas Sankara

[8Sécheresses prolongées ; disparition des nappes phréatiques, plantes et animaux ; désertification ; épidémies ; baisse de la productivité agricole ; migrations ; inondations etc.

[9La diversité biologique préservée de leurs territoires a, par exemple, bien servi l’industrie pharmaceutique.

Jérémie Cravatte

Militant du CADTM Belgique et membre d’ACiDe

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