(Néo)colonialisme et écologie. L’accaparement du monde

9 mai 2014 par Renaud Duterme


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Si les impacts sociaux de la colonisation ont déjà été fréquemment soulignés, il n’en est pas de même pour les effets que celle-ci a eu sur les milieux naturels. Pourtant, l’expansion du capitalisme à l’échelle planétaire, principalement par la violence et la coercition, a engendré des bouleversements écologiques sans précédent, tant du point de vue local que global.

La nature colonisée

Si une partie de ces derniers l’ont été bien malgré les instigateurs de l’expansion européenne (pensons aux transferts de plantes, d’animaux et de maladies entre les différents continents) [1], l’imposition d’un modèle productiviste et capitaliste va être à la source d’un désastre écologique dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui. C’est en effet à cette époque que va débuter un processus de production sans limite, si ce n’est l’accumulation elle-même. Concrètement, cela va se traduire par l’imposition de monocultures impossibles à cultiver dans les régions tempérées du Nord ainsi que par l’exploitation jusqu’à épuisement des ressources minières et forestières des pays colonisés. Cette exploitation, qui sera un des facteurs du décollage économique de l’Europe, va entraîner dans les régions concernées un épuisement des sols, la destruction de l’habitat et la disparition d’espèces, une déforestation massive ainsi qu’une vulnérabilité accrue aux aléas climatiques. On retrouve déjà cette constatation sous la plume d’Eduardo Galeano au sujet de la canne à sucre : « Le sucre a détruit le nord-est du Brésil. Cette région de forêt tropicale a été transformée en savane. Naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. Là où tout avait poussé avec exubérance, le latifundio destructeur et dominateur ne laissa que roc stérile, sol lessivé, terres érodées. […] Le feu utilisé afin de nettoyer le terrain pour les champs de canne dévasta la faune en même temps que la flore : le cerf, le sanglier, le tapir, le lapin, le paca et le tatou disparurent. Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. de la canne » [2]. Par la suite, l’industrialisation des régions du Centre va encore accroître l’exploitation à la fois des peuples colonisés mais également de leurs écosystèmes. Les cinq derniers siècles de pillage portent ainsi en eux les germes de la crise écologique globale que nous connaissons. Si l’exploitation coloniale et ses conséquences environnementales sont aisément compréhensibles, on peut se demander pourquoi les indépendances n’ont pas mis fin à la situation. Or, le pillage mis en œuvre a perduré grâce à une arme aussi pernicieuse qu’efficace : la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
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L’écologie de la dette

La dette va devenir la pièce centrale d’un néo-colonialisme, permettant aux grandes puissances (pays riches au service de leurs entreprises transnationales) de poursuivre l’accaparement du monde sans s’encombrer de la tutelle politique. Si la dette a depuis des siècles été utilisée comme moyen de domination, l’après-guerre va voir se mettre en place un véritable système dans lequel tout sera fait pour que les pays pris au piège ne puissent s’en défaire, du moins sans un renversement du rapport de force au profit des populations.
Les liens entre écologie et dette ont été résumés par le dictateur indonésien Suharto, pour qui « il n’est pas nécessaire de se casser la tête à propos des dettes, car [l’Indonésie] a encore des forêts pour la rembourser » [3]. Les pays endettés seront effectivement contraints de brader leurs ressources naturelles aux grandes transnationales pour satisfaire le remboursement de la dette [4]. Cet élément est fondamental pour comprendre l’accès aux matières premières bon marché dont a bénéficié les pays les plus nantis, ce qui permet d’expliquer la période de croissance qu’ont connut l’Europe, les Etats-Unis et dans une moindre mesure le Japon ces dernières décennies. Sur le terrain, l’exploitation intensive va se généraliser puisque, mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
oblige, on va assister à une concentration d’une demande provenant des quatre coins du monde sur des zones d’offre limitées [5]. Cela aura d’ailleurs pour conséquence perverse d’encourager une consommation sans limite, les effets de la production se faisant sentir bien loin des lieux d’achat. Par ailleurs, le système dette va aggraver la situation environnementale des pays du Sud de deux autres manières : la première est l’aggravation de la pauvreté, qui va contraindre des populations entières à pressurer leur environnement à des fins de survie ; la seconde, découlant de la première, est la prolifération des bidonvilles, dont la nature informelle va impacter considérablement les écosystèmes : destruction de l’habitat, rejets ménagers, absence de réseaux d’égouts efficients, … [6]. En bref, parvenir à dépasser l’impasse écologique dans laquelle une grande partie de l’humanité se trouve déjà ne pourra se faire sans remettre en cause le cadre économique créateur d’inégalités, d’exploitation et de gaspillage [7]. Suite à ce constat, on serait tenté de dire que, pour tout écologiste convaincu, l’annulation de la dette et la fin du néo-colonialisme devraient être parmi ses priorités [8].



Notes

[1Voir à ce sujet C.MANN Charles, 1493, Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Albin Michel, Paris, 2013.

[2Cité par TANURO Daniel, « Droit dans le mur. Les phases de développement de la crise écologique capitaliste ». Cahiers de La Gauche, nouvelle série, N°1, juillet 2013.

[3Cité dans BROSWIMMER Franz, Une brève histoire de l’extinction des espèces, Agone, Marseille, 2010, p192.

[4De l’exploitation forestière et minière en Afrique à l’élevage de crevettes en Asie du Sud, en passant par la production d’agrocarburants en Amérique du Sud, aucun continent n’est épargné par cette tendance productiviste.

[5MCNEIL, John, Du nouveau sous le soleil, Champ Vallon, Paris, 2010, p423.

[6DAVIS Mike, Génocides tropicaux, La Découverte, Paris, 2006.

[7Le lecteur trouvera un argumentaire plus complet dans le livre DE RUEST Eric, DUTERME Renaud, La dette cachée de l’économie, Les Liens qui libèrent, Paris, publié en avril 2014.

[8D’autant plus que toute une série d’arguments juridiques, moraux, et économiques rendent sans conteste cette dette illégitime. Pour plus d’infos, voir le site du www.cadtm.org.

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.