« Notre seul espoir est que les gens se battent aussi pour leurs droits ailleurs en Europe »

4 mars 2013 par Jérémie Cravatte


La troisième rencontre du réseau international des initiatives d’audit citoyen de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
(ICAN – International Citizen debt Audit Network) a eu lieu à Thessalonique, en Grèce, du 15 au 18 février 2013.
Le cadre n’était pas choisi par hasard : la Grèce constitue l’épicentre des attaques menées en Europe contre les populations, attaques qui – au nom du remboursement d’une dette largement illégitime – entraînent la destruction des droits les plus fondamentaux de ces populations. Une délégation s’est d’ailleurs ensuite rendue à Athènes pour rencontrer une quinzaine d’initiatives de résistance à cette destruction systématique. L’événement était accueilli par ELE et No Debt No Euro.

Réunion ICAN :

Des membres d’organisations et de plateformes de sept pays différents se sont de nouveau retrouvé-e-s pour discuter des alternatives et stratégies à mettre en place pour lutter contre ce système dette et les mesures d’austérité et politiques néolibérales qu’il produit en Europe. La Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni étaient représentés. Nos camarades de Tunisie, d’Egypte, d’Irlande, de Pologne et de France n’ont malheureusement pas pu être présent-e-s.

Après avoir expliqué la situation actuelle de nos pays respectifs, nous avons travaillé sur différentes thématiques à l’ordre du jour de cette rencontre. La première session concernait la notion de « dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
 » et a donné lieu à un échange sur l’avancée du débat dans chacun des pays et sur les différentes stratégies d’audit développées. Un consensus s’est dégagé selon lequel la dette illégitime doit bien entendu être définie selon les contextes et par les populations elles-mêmes. Cependant, nous sommes d’accord sur les contours de cette notion, de son utilisation comme élément mobilisateur et des messages communs à porter. Ensuite, nous avons discuté des objectifs d’ICAN, de ses « publics cibles », de nos stratégies communes, des activités à mener etc. La troisième session a trait à nos méthodes de communication et d’éducation populaire pour expliquer la dette et l’austérité, ce qui a permis un réel échange de pratiques et d’outils. Nous avons appris énormément les uns des autres durant cette session, et la suivante traitait d’un outil qui permettra de continuer cet échange riche en expériences, méthodes et outils. Il s’agissait de discuter la forme et le fond que prendrait notre site tout récemment créé (http://www.citizen-audit.net/) et l’utilisation qu’il en serait fait. Enfin, la dernière session concernait nos relations avec les autres réseaux de résistance et le calendrier de mobilisations, ainsi que nos prochaines activités pour 2013. En somme, trois jours très productifs et riches en contenu pour faire avancer la mise en pratique du slogan WE DON’T OWE, WE WON’T PAY !

Remarque : chaque journée s’est clôturée par un événement public traitant chaque fois d’une thématique liée à la dette [1] :
« Les raisons d’annuler la dette » avec Myriam Bourgy du CADTM (Belgique), Petros Cosmas d’ELE (Chypre) et Leonidas Vatikiotis d’ELE (Grèce).
« Qui profite de la dette ? Privatisations, réformes du travail et sauvetages bancaires » avec Nick Daerden de Jubilee Debt Campaign (Royaume-Uni), Costas Lapavitsas de No Debt No Euro (Grèce), Iolanda Fresnillo de la PACD (Espagne) et Jonathan Sugarman, ancien banquier (Irlande).
« La dette et l’exacerbation des inégalités : fascisme, racisme et patriarcat » avec Despina Haralambidou de Syriza (Grèce), Giorgos Katrougalos d’ELE (Grèce), Babis Kouroundis de KEERFA (Grèce) et Spyros Marchetos de No debt No Euro (Grèce).

Délégation à Athènes :

Sur la trentaine de personnes présentes à la rencontre ICAN, une dizaine a pu se rendre à Athènes pour participer à une délégation chargée de rencontrer une quinzaine d’initiatives de résistance, ceci dans le but d’échanger nos différentes expériences et de produire un documentaire relayant ces luttes et alternatives [2]. Nous avons également participé à la grève générale du mercredi 20 février et avons organisé un atelier public sur la dette [3].

Ces témoignages [4] nous ont montré à quelle vitesse et avec quelle ampleur la dette illégitime peut détruire une société. Ils nous ont également montré avec quelle force la population peut parfois se mobiliser pour lutter contre cet instrument de domination et le pouvoir qui l’utilise. Quelques éléments clés peuvent être mis en évidence après ces rencontres :

Les fondements d’une société alternative par la résistance. L’exemple de la lutte des travailleurs de l’usine de matériaux de construction Vio.Me à Thessalonique est emblématique d’une sortie de crise par le haut. Avec des salaires non soldés depuis mai 2011 et un employeur qui a déserté les lieux malgré les bénéfices produits, les travailleurs ont fini par décider en assemblée générale (à 39 voix contre 1) de relancer la production. Après de nombreux pourparlers avec le Ministère du travail – qui n’a pas daigner libérer ne serait-ce que 1000€ de soutien à l’initiative – les travailleurs ont décidé de ne plus attendre plus longtemps et de ne pas laisser mourir leur outil de travail. « L’ancien propriétaire est endetté envers nous, mais nous avons décidé de payer la dernière machine commandée car elle nous permettra de diversifier notre production ». Tout le profit dégagé de la production (reconvertie en partie en produits écologiques) sera dédié au réinvestissement et à l’aide aux familles dont les membres sont au chômage. Un besoin vital de réagir s’est donc traduit en lutte des plus politiques. Le mouvement de solidarité envers l’initiative a été énorme (fourniture de vivres, 8000 personnes à un concert de soutien, 400 personnes lors du premier jour de reprise de la production etc.), et celle-ci compte faire des petits. « Nous parcourons le pays pour faire passer notre message, partager notre expérience et exprimer la nécessité de se diriger vers une société libérée du capitalisme. » Il y a un paradoxe énorme dans la société grecque actuelle : celle-ci a entre les mains une flopée d’entreprises prêtes à fonctionner mais toute la population manque de tout...Nous retrouvons d’autres exemples de fondements de cette société alternative par la résistance dans la lutte de « l’initiative 136 »qui, elle aussi née après le début de la crise, se bat contre la privatisation de l’eau et pour la socialisation de celle-ci. Citons également la plateforme « solidarity for all », créée par des membres de Syriza entre autres, qui essaie de soutenir toute initiative de solidarité, à différencier politiquement de la charité, et d’aider leur mise en réseau par secteurs d’activité. Les pharmacies et cliniques solidaires pour la santé, les cours et fournitures scolaires gratuits pour l’éducation, les supports légaux pour la justice, les cantines populaires et les circuits-court (comme le célèbre mouvement des patates) pour l’alimentation, le soutien aux immigré-e-s, l’économie sociale etc. Les gens ont peur, le pouvoir essaie de les isoler, empêcher le mouvement de solidarité de se répandre. Or, c’est une arme puissante contre le fascisme et ça politise les masses.

La répression, l’autoritarisme et la montée du fascisme.
L’autre pendant de cette crise est en la montée en puissance des groupes fascistes (dont le parti nazi Aube Dorée est le plus connu aujourd’hui) et du caractère autoritaire de l’État. Ce qui a choqué de nombreux membres de la délégation en arrivant à Athènes, ce n’est pas tellement la pauvreté apparente dans les rues sinon l’omniprésence policière et la tension permanente due à cette atmosphère répressive. Dans les rencontres que nous avons faites, de nombreux exemples témoignent de cette tendance autoritaire : le journaliste Lefteris Charalampopoulos du magazine indépendant « Unfollow » qui s’est fait menacer de mort après avoir écrit un article sur un cas de contrebande mêlant un proche du Premier Ministre ; les cas de tortures de prisonniers politiques que nous a compté l’avocat Giannis Rahiotis ; l’histoire de Capetanopoulos Petros, accusé de complicité de vol pour s’être opposé au passage à tabac d’un immigrés par des policiers ; ou encore ces derniers jour les menaces sur Moisis Litsis de la part d’Aube Dorée et la publication dans leur magazine « Stohos » d’une biographie de celui qui est à l’initiative de la lutte du journal « Eleftherotypia » ; sans oublier les rafles d’immigré-e-s organisées par le gouvernement et le discours ouvertement xénophobe de celui-ci (qui joue avec la survie même de la société en utilisant allègrement la fonction politique du racisme), la vague de répression sur les centres sociaux, squats libertaires et tout espace libéré etc. Cependant, la lutte antifasciste s’organise et une des plus belles initiatives que nous avons rencontrées est la fédération des professeurs contre le fascisme dans les écoles. L’atmosphère sociale désespérée dans laquelle vivent les étudiants amènent de nouveaux conflits à l’école, des agressions ont lieu envers les élèves d’origine immigrée et ceux qui ont l’air « alternatifs ». « Le fascisme dans les écoles n’existait pas il y a trois ans, mais des facteurs historiques ont également permis cela : ceux qui ont collaboré pendant l’occupation, ou les responsables de la dictature des colonels, n’ont jamais été jugés, on ne retrouve rien dans notre système d’éducation comme effort de mémoire collective. On ne parle pas de la guerre civile, et on n’a jamais cultivé l’idée de solidarité, de résistance. C’est ce qu’on essaie de créer aujourd’hui. » Comment ? Principalement en se rapprochant des familles en difficulté et en travaillant avec énormément de réseaux extérieurs. En fournissant du matériel scolaire ou de l’alimentation, un support psychologique, une aide logistique aux familles endettées, des soins médicaux en travaillant avec des médecins, l’accès à l’électricité pour 3000 écoles, en organisant des échanges de cadeaux entre élèves de différentes écoles, des soirées, en mettant à disposition une liste de contacts pour des supports techniques etc. « Il s’agit de dignité, pas de charité philanthropique, on implique les gens et leur demande un retour, une participation non monétaire. Je suis optimiste car il n’y a pas une seule école qui ne participe pas à ce mouvement. Si le fascisme dans les écoles est un phénomène récent, cette apprentissage de la solidarité chez nos jeunes est une tendance totalement nouvelle également. De quoi créer une nouvelle génération. Il ne s’agit pas de solidarité uniquement pour les enfants mais pour toute la société ».

Le besoin d’un fleurissement des luttes en Europe.
Depuis le premier mémorandum de mai 2010 imposé à la population grecque pour – officiellement – assainir les budgets et diminuer le poids de la dette publique, celle-ci est passée de 120% en 2010 à 164% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
selon le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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en 2013. Comme nous l’a rappelé Spyros Marchetos durant la conférence où il est intervenu :« la crise de la dette a un fort potentiel pour amener au pouvoir des régimes fascistes. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire, il suffit de nous souvenir de la république de Weimar. Et aujourd’hui nous avons une nouvelle crise de la dette, qui est l’excuse utilisée pour imposer l’agenda néolibéral, l’austérité et la privatisation du pays entier. Ils ont choisi de suivre ces politiques quel qu’en soit le prix pour la population et la démocratie. Quitte à nous emmener à une guerre civile. Aujourd’hui, 10 % de la population supporte Aube Dorée. Ce serait évidemment bien moindre si la gauche avait des alternatives concrètes et radicales à apporter. » Une représentante syndicale des fonctionnaires rencontrée le dernier jour nous exprimait la nécessité de la part des syndicats et partis de gauche de proposer l’annulation de la dette. Le niveau de conscience de la population concernant l’illégitimité de celle-ci est très élevé. De même, pour elle et pour tous-tes les acteurs croisés durant cette délégation, la crise questionne frontalement la démocratie comme on l’a connue jusqu’à maintenant. Les grecs ont fait plus de vingt-cinq grèves générales depuis le début des mesures d’austérité, le pouvoir en place n’a pas encore bronché. Il faut que les populations des autres pays d’Europe, dont la Grèce illustre le futur, se battent également sur ces questions centrales. Cette même personne conclût : Notre seul espoir est que les gens se battent aussi pour leurs droits ailleurs en Europe. Nous sommes les 99 %, nous avons le pouvoir, nous ne pouvons que gagner. Je suis optimiste pour l’avenir.



Ce titre est un propos de Koutsoumpa Despina, une des personnes que nous avons interviewées durant notre délégation à Athènes.

Notes

[1Les vidéos de ces conférences devraient être prochainement disponibles sur le site d’ICAN.

[2Dans l’ordre, nous avons rencontré : À Thessalonique, une représentante du collectif « Femmes contre la dette » ; « l’initiative 136 » ; l’usine autogérée « Vio.Me http://www.viome.org/ » ; un témoignage de la lutte contre l’exploitation minière par l’entreprise canadienne Eldorado Gold à Halkidiki ; un représentant des petits porteurs de la dette grecque ; le centre social « Mikropolis ». À Athènes, la plateforme « Solidarité pour tous » ; Javed Aslam (Président de la communauté Pakistanaise) ; Lefteris Charalampopoulos (journaliste du magazine indépendant « Unfollow ») ; Vicky Maglara (ancienne employée de l’entreprise de publication « Liberi » dont les travailleurs n’ont pas été payés pour leurs huit derniers mois de travail) ; une école en difficultés à Piraeus ; Akis Orphanos (membre du syndicat Triaina, un des employés des docks de Skaramaga, obligés de travailler quatre jours par mois et ne pouvant ainsi avoir droit au chômage) ; une fédération de professeurs contre le fascisme dans les écoles et de réseaux de solidarités ; Giannis Rahiotis (avocat d’activistes torturés en prison) ; la clinique solidaire d’Ellinikon ; Koutsoumpa Despina (membre du syndicat des fonctionnaires) ; Capetanopoulos Petros (accusé de vol après s’être opposé au passage à tabac d’un immigré par des policiers).

[3Les prises de parole de cet atelier seront bientôt disponibles sur le site.

[4Vous trouverez des articles détaillés pour chaque cas – ainsi que le documentaire dans un futur proche – sur le site d’ICAN.

Jérémie Cravatte

Militant du CADTM Belgique et membre d’ACiDe

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