Nouvelle donne pour la dette en Afrique : alerte au Mozambique

2 avril par Claude Quémar

Mozambique - Rosino - Flickr cc

Cette conjoncture favorable s’appuyait sur trois éléments essentiels :

L’optimisme a donc saisi les pays africains exportateurs de matières premières. Leur endettement diminuait fortement, tendance accentuée, pour certains, par leur participation à l’Initiative pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(IPPTE), initiée par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et les créanciers bilatéraux membres du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
. Cette initiative, en réduisant partiellement leur dette publique, mais surtout en la rééchelonnant sur plusieurs décennies, semblait en rendre moins insoutenable le remboursement.

Plutôt que de profiter de cette conjoncture pour rompre avec ce modèle de développement extractiviste sans avenir, et répondre aux besoins de leurs populations en termes d’éducation, de santé… les gouvernements de ces pays se sont rendus encore plus dépendants des grandes sociétés minières et pétrolières. Les populations n’ont que très peu profité de cette période, le taux de pauvreté n’a que peu diminué, voire pas du tout. La présence de la Guinée équatoriale parmi les pays ‘développés’ d’après la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, selon le seul critère du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant, en est un bon exemple. Seulement 30 % de la population a accès à l’électricité tandis que l’espérance de vie reste bloquée à 53 ans.

Une quinzaine de pays ont, ces dernières années, placé des titres de leur dette extérieure sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
du Nord, en particulier sous forme d’euro-obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
(eurobonds en anglais), c’est-à-dire des obligations libellées dans une monnaie différente de celle du pays de l’émetteur. En proposant un rendement compris entre 6 et 8 %, ces pays ont facilement trouvé preneurs.

Dès 2013, lorsque le cours des matières premières a entamé une spirale descendante, des voix (dont celle du CADTM) se sont élevées pour alerter des dangers encourus par ces pays. Lorsque la réserve fédérale étasunienne a annoncé qu’elle envisageait de remonter son taux directeur, le risque de retrait des capitaux vers les pays industrialisés se concrétisait. De nombreux observateurs, tels la Banque des règlements internationaux (BRI) et même le FMI, ont exprimé leurs craintes de voir un retournement de conjoncture pour ces pays.

Baisse du cours des matières premières et hausse des taux d’intérêt, comment, en effet, ne pas voir ressurgir la situation du début des années 1980 qui a mené à la crise de la dette. |1| Même si les rythmes sont différents, en particulier pour les taux d’intérêts, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante pour de nombreux pays africains. Et les éléments concrets abondent en ce sens.

Afin de faire face à leurs remboursements en devises, avec des ressources en baisse, des pays doivent aller puiser dans les réserves de leurs banques centrales, fragilisant ainsi leur monnaie. Dans les deux dernières années, le kwacha zambien a perdu 45 % face au dollar étasunien, le kwanza angolais 40 % comme le metical mozambicain, le dinar algérien et le cédi ghanéen 30 %, le naira nigérian 18 %, le shilling kényan 15 %. Cette dépréciation Dépréciation Dans un régime de taux de changes flottants, une dépréciation consiste en une diminution de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies due à une contraction de la demande par les marchés de cette monnaie nationale. monétaire renchérit bien sûr le cout de la dette. Et nous n’en sommes qu’au début. Les remboursements actuels concernent essentiellement des prêts antérieurs, contractés à des taux concessionnels. Les prêts récents pèseront fortement au début de la prochaine décennie, c’est-à-dire demain. Rien ne semble indiquer, bien au contraire, un retournement rapide de conjoncture.

Les pays africains empruntent aujourd’hui à des taux majorés, entrant ainsi dans une nouvelle spirale dangereuse

Voyant baisser leurs ressources fiscales d’exportation, ces pays sont confrontés à des déficits budgétaires de plus en plus importants, les contraignant à de nouveaux prêts à des taux majorés. Le Ghana, qui plaçait encore en septembre 2014 un milliard de dollars, sous forme d’euro-obligations, à 8,125 %, devait accepter 10,75 % un an plus tard pour le même montant, malgré une garantie du FMI. Et ce nouveau prêt ne visait pas à des investissements productifs, mais à rembourser des dettes précédentes. Les pays africains empruntent aujourd’hui à des taux majorés pour refinancer des dettes ou combler leur déficit budgétaire, entrant ainsi dans une nouvelle spirale dangereuse.

En novembre 2015 le Cameroun, qui cherchait à emprunter 1,5 milliard USD n’a pu placer que 738 millions USD à 9,75 %, malgré une garantie de la BAD pour 500 millions USD. En janvier 2016, le Nigeria a dû renoncer à émettre des euro-obligations pour plus de 4 milliards USD, au vu des taux demandés, préférant émettre des obligations domestiques (sur le marché intérieur, donc en monnaie locale) pour couvrir son déficit budgétaire.

Et ces exemples ne concernent pas des économies marginales du continent africain, mais bel et bien des pays présentés encore il y a peu comme des économies en pleine croissance.

Première alerte au Mozambique : un seul prêt et tout s’effondre

Cette situation se dégrade à grande vitesse et la question se posait de savoir quel serait le premier pays du continent à faire défaut. Si l’on excepte le Soudan et le Zimbabwe, qui font déjà défaut, pour des raisons différentes, la première alerte semble donc bien venir du Mozambique. Le Mozambique a été un des premiers pays à atteindre le point d’achèvement de l’IPPTE, le premier pays, par exemple, à signer un contrat désendettement/développement (C2D) avec la France. Ce pays répond bien aux explications données ci-dessus, avec une économie s’appuyant sur les exportations de matières premières (charbon, aluminium, gaz) qui ont vu leur cours baisser fortement ces dernières années. Fortement dépendant des exportations vers l’Afrique du Sud, qui connait une situation économique difficile, ainsi que des investissements étrangers dans le secteur minier et gazier en baisse, face à la crise mondiale, le pays est très fragilisé. La monnaie locale, le metical, est fortement affaiblie face aux devises fortes, et y compris, depuis quelques mois, face au rand sud-africain, son principal partenaire commercial, rand pourtant fortement affaibli également.

Le taux de croissance, après plusieurs années à 8 %, a chuté en 2015, chute causée par un ralentissement du secteur minier et des inondations qui ont touché le secteur agricole. Le déficit courant est en forte hausse et, malgré l’intervention importante du FMI, les réserves de devises ont fortement chuté depuis 2014.

Le retournement de conjoncture touche ce pays de plein fouet, le fragilisant face à tout incident.

Et cet incident est arrivé avec un prêt de l’entreprise publique Empresa Moçambicana de Atum SA (EMATUM). Ce prêt de 850 millions USD a été souscrit en 2013 afin de développer ses activités de pêche industrielle. Ce prêt souscrit avec un taux de 6,25 %, avec une échéance en 2020, a été garanti par l’État. Dès fin 2015, l’État mozambicain a dû assumer un premier remboursement de 100 millions USD. Début 2016, face à la situation financière du pays, les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. ont dégradé la notation du pays, la passant de ‘très spéculatif’ à ‘en défaut, avec quelques espoirs de recouvrement’. Début mars, le Mozambique proposait de transformer l’emprunt initial en emprunt à taux fixe, avec échéance en 2023. Les agences de notation menaçaient de dégrader encore la note souveraine du pays si un accord n’était pas trouvé avec les créanciers (des banques étasuniennes, écossaises, danoises… dont Goldman Sachs).

Si un accord a été trouvé, le prix à payer par le Mozambique est très lourd. De 6,25 % le taux passe à 10,5 %. Le Mozambique, afin de ne pas dépasser le cap symbolique des 11 %, pas encore atteint sur le continent, a proposé aux créanciers de recevoir 105 obligations en échange de 100 obligations précédentes, faisant passer de facto le taux réel au-delà de 11 %.

Les perspectives économiques mozambicaines étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire totalement dépendantes de l’évolution du cours des matières premières, on voit mal comment le pays pourra faire face à ces nouvelles conditions qui s’ajoutent à un stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. en constante augmentation ces dernières années.

Le Mozambique apparait ainsi comme le premier pays faisant face à cette nouvelle crise qui vient. En empruntant sur les marchés financiers du Nord, les pays africains se sont soumis à des pressions nouvelles, celles de créanciers dont l’objectif est d’obtenir un maximum de rendement à court terme, et, y compris, les pressions des fonds vautours, que l’expérience argentine va encourager.


Auteur.e

Claude Quémar

est membre du CADTM France


Autres articles en français de Claude Quémar (19)

0 | 10