Omar Aziki – ATTAC/CADTM Maroc : « La majorité des pays qui ont eu leur indépendance ont du mal à voir l’argent pour se développer »

21 novembre par Omar Aziki , Amadou Kendessa Diallo


Récemment, s’est tenue à Conakry, en Guinée, une rencontre sur les « dettes illégitimes », organisée par un mouvement international appelé « Comité pour l’abolition des dettes illégitimes ». Pendant trois jours, les participants ont discuté sur le renforcement des synergies Sud-Sud face au système dette et pour la mise en place d’alternatives.

A cette occasion, Guineenews s’est entretenu avec le représentant d’ATTAC/CADTM Maroc (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, ndlr) du Maroc sur les objectifs de la rencontre de Conakry, l’impact de la dette, le développement et les alternatives proposées. Lisez l’entretien avec Omar Aziki !

Guinéenews : Vous êtes à Conakry dans le cadre de la sensibilisation sur les Dettes illégitimes et les alternatives. Dites-nous de quoi il s’agit.

Omar Aziki  : On a essayé durant trois jours (6 au 8 novembre 2018, ndlr) de discuter des dettes illégitimes et du système dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
global. On a discuté des différents constituants des dettes illégitimes à savoir les dettes publiques internes et externes. Mais aussi, les dettes privées illégitimes à savoir les dettes par microcrédit qui sont en train de se répandre dans la majorité des pays pauvres de la planète qui sont en Asie, en Amérique et en Afrique. L’aide aux étudiants aussi parce que même maintenant dans la majorité des pays du Nord pour accéder à l’université – étant donné que la privatisation du secteur de l’enseignement a atteint des degrés importants – les étudiants s’endettent pour terminer leurs études. Cela constitue une dette importante qu’on considère comme des dettes illégitimes parce que c’est aux États et aux gouvernements d’assurer l’enseignement public gratuit aux citoyens.

On a aussi les dettes des familles expulsées de leurs logements en Espagne, aux États-Unis, du moment où la crise a éclaté en 2007-2008 avec les « Subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
 ». Plusieurs familles ne pouvaient plus, avec la crise et le chômage, rembourser les dettes pour les logements. Les banques ont procédé à des expulsions de ces familles de leurs logements. Donc, il y a de la mobilisation contre ces expulsions. On considère là aussi que ce sont des dettes illégitimes qu’il faut inclure dans notre mobilisation.

Il y a aussi les dettes des paysans avec toutes les ouvertures et les accords de libre-échange et le développement de l’agro-business dans la majorité des pays du Sud. On voit que la situation de la petite paysannerie s’aggrave et elle ne peut plus concurrencer avec les grands du secteur de l’agro-business. (…) Les paysans n’ont plus de revenus pour rembourser leurs dettes. Il y a même un phénomène de suicide alarmant au sein des petits paysans. Nous prenons ainsi des dettes liées au système des dettes globales. On a essayé de les décortiquer ces derniers trois jours.


Guinéenews : Pensez-vous que ces dettes illégitimes constituent un frein au développement des pays tiers-mondistes ?

Omar Aziki  : Oui ! Nous avons tracé une petite histoire de comment s’est installé ce « système-dette » depuis déjà la période coloniale. Les pays occidentaux et les pays industriels ont pillé nos pays et les ont colonisés par la force. Ils ont un système de pillage direct. Après les soi-disant indépendances des années 50 et 60, le mécanisme de la dette est rentré aussi dans le système colonial. La majorité des pays qui ont eu leur indépendance ont du mal à voir l’argent pour se développer. Ils ont été pillés. Là, ils recourent encore une fois aux institutions internationales, aux États créanciers du Nord pour s’endetter. Là, il s’est avéré que les banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
du Nord – justement à cause de ce pillage – ont beaucoup de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
qu’elles ont prêtées aux pays du Sud avec des taux d’intérêts très bas. Mais, par la suite, les taux d’intérêts ont été terriblement augmentés.

C’est ce qui a provoqué la crise de la dette dans les années 70. Il y avait aussi le programme d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
, les ouvertures qui ont accentué la dépendance structurelle des pays déjà héritée de la période coloniale. Cela s’est élargi avec les accords de libre-échange, l’ouverture totale des pays à la libre circulation des capitaux, la réappropriation des bénéfices des multinationales. Ce qui fait que le développement de nos pays est bloqué par tout ce système dette qui est mis en évidence.


Guinéenews : Est-ce qu’au niveau du Comité d’abolition des dettes illégitimes, on connait la situation des dettes en Afrique et particulièrement en Afrique au Sud du Sahara ?

Omar Aziki  : Oui ! On a notre réseau CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, ndlr). Il y a aussi la coordination. Le réseau est organisé de façon à ce que dans chaque continent, il y a une coordination qui regroupe une quinzaine de pays. Il y a des organisations membres de différents pays en Afrique occidentale et en Afrique de l’Est. L’Afrique suit de près ce qui se passe au niveau de la dette dans ces différents pays et essaie de faire des analyses chaque fois qu’il y a un pays où il y a une information concernant la dette.


Guinéenews : Aujourd’hui, quelles sont les alternatives que vous disposez pour l’abolition de ce que vous appelez « dettes illégitimes » ?

Omar Aziki : Notre alternative pour les pays du Sud, concernant le système-dette, c’est l’abolition. C’est notre mot d’ordre. Mais, notre méthodologie, c’est faire des audits de la dette. C’est-à-dire se poser la question où sont investies ces dettes après ces trente dernières années ? On s’est retrouvé avec des pays développés, pas d’éducation, pas de santé, pas d’infrastructures. On se demande où sont passées toutes ces dettes contractées et qu’on est en train de rembourser d’une manière chère.

Donc, nous nous disons qu’il faut faire un audit citoyen de la dette, avec la participation de la majorité des couches populaires victimes de ces politiques-là pour voir où ces dettes ont-elles été dépensées. Pour voir – justement – les différentes catégories des dettes qui sont illégitimes, illégales, odieuses et insoutenables et demander leur annulation. Cela n’est pas impossible parce qu’il y a plusieurs expériences dans l’histoire où des gouvernements des peuples ont réussi à annuler une partie ou la totalité de la dette publique. C’est une alternative que nous proposons pour sortir du sous-développement actuel de la majorité de nos pays.


Guinéenews : Quels conseils avez-vous pour les dirigeants africains particulièrement ?

Omar Aziki : Nous n’avons pas de conseils à donner aux dirigeants africains parce qu’ils sont conseillés par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et les différentes institutions internationales et aussi au niveau des pays créanciers. Nous essayons plutôt de rentrer en contact en donnant des conseils et de faire des sensibilisations au niveau des populations.


Guinéenews : Mais ce sont eux qui contractent ces dettes…

Omar Aziki : Ils les contractent parce que les populations ne savent pas. C’est pourquoi aujourd’hui, nous disons qu’il faut voir comment ces dettes ont été contractées. Normalement, cela devrait être un débat public de comment aujourd’hui on pourrait s’endetter, quelles seront les conditions, quels seront les moyens et les mécanismes à mettre en place pour que ces dettes servent directement les populations. Mais déjà, nous sommes dans une situation où ces dettes nous étranglent.

Donc à ce niveau, ce sont les populations qui ne comprennent pas, qui subissent au quotidien dans leur situation sociale et économique les effets de la dette. Mais, elles ne comprennent pas qu’il faut se mobiliser pour faire pression sur nos gouvernants, sur nos régimes, et limiter les conséquences de la dette.

Puisqu’aujourd’hui, devant la gravité de la crise et devant le tarissement des ressources de l’État – parce qu’on donne beaucoup plus aux riches, en diminuant les impôts ce qui démunie les revenus du budget de l’État – on a recourt encore un peu plus aux dettes. Donc, on essaie de créer un large mouvement de mobilisation populaire pour faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils arrêtent ce recours à l’endettement tel qu’il s’effectue aujourd’hui.

Entretien réalisé par Amadou Kendessa Diallo pour Guineenews.org



Source : Guineenews

Omar Aziki

est membre du secrétariat national d’ATTAC CADTM Maroc et du secrétariat international partagé du CADTM.