On veut savoir ce qu’on mange

29 août par Françoise Wasservogel

Présenté abusivement par les institutions financières internationales comme un financement alternatif destiné aux populations les plus pauvres, les arnaques au microcrédit se multiplient dans de nombreux pays. |1|

Françoise Wasservogel témoigne d’une « alternative réelle », autogérée et basée sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux, initiée au Bénin par Émilie Atchaka et ses compagnes.

En mai 2013, cinq femmes de la commune de Abomey, dans la zone péri-urbaine de Cotonou, sont venues voir Émilie Atchaka du Cercle d’autopromotion pour le développement durable (Cadd-Bénin) qui « soutient des groupements de femmes autour de micro-projets communautaires, identifiés par les femmes elles-mêmes, pour améliorer leurs conditions de vie ». Elles lui ont expliqué qu’elles en avaient assez de ne pas savoir d’où venaient les produits qu’elles mettaient dans la marmite. Elles avaient une idée !

Elles voulaient élever des lapins qu’elles nourriraient exclusivement de ce qu’elles cultiveraient. Elles utiliseraient les excréments de leurs lapins pour fertiliser la terre dans laquelle leurs légumes pousseraient. Finis les engrais, les pesticides qui empoisonnent le sol et les êtres humains !

Choisir d’élever des lapins assure des résultats très rapides. En effet, une lapine peut avoir 5 à 6 portées par an, à raison de 6 et 9 lapineaux à chaque fois. Émilie s’est rendue à l’université de Cotonou pour trouver toutes les informations possibles concernant la cuniculture, les soins quotidiens et le suivi vétérinaire des lapins.

En août 2013, grâce à Quinoa, une ONG belge qui se donne pour objectif « d’accompagner les citoyen(ne)s afin de renforcer leurs capacités à s’engager individuellement et collectivement dans des alternatives porteuses de changement social », le projet de ces femmes de Abomey a pu voir le jour.

Avec les 1 000 € alloués, elles ont pu faire installer une citerne, construire des clapiers, acheter les premières graines de légumes et 8 gros lapins, 6 femelles et 2 mâles. Leur structure, Vinandou, était prête. Vinandou signifie « nos petits enfants profiteront de ce projet ». Cela montre à quel point ces femmes sont conscientes qu’il ne faut pas seulement travailler au jour le jour pour survivre, mais qu’il est nécessaire de savoir se projeter sur le long terme pour participer au développement des peuples.

Le nom de leur structure, Vinandou, signifie : « Nos petits enfants profiteront de ce projet »

Vinandou fonctionne grâce à son conseil d’administration chargé de l’organisation du travail et du planning des tâches quotidiennes. Aujourd’hui, elles sont 20 femmes à travailler sur la structure. Le matin est consacré au maraîchage, à l’arrosage des légumes et à l’arrachage des mauvaises herbes.

Elles préparent les légumes récoltés et en nourrissent les lapins. Elles nettoient les clapiers, désinfectent les berceaux des lapineaux, et procèdent aux soins vétérinaires elles-mêmes, puisqu’elles y ont été initiées, ce qui leur évite les dépenses d’un professionnel.

L’après-midi est dédié au travail agricole. Elles fertilisent le sol en épandant le compost fait à partir des déjections des lapins, de feuilles mortes et autres déchets naturels. Elles cultivent les légumes qu’elles utilisent pour nourrir les lapins et ceux qu’elles vendent sur les marchés.

Elles vendent les lapins sur place. Leurs clientes savent que tous leurs produits sont naturels. Les légumes et les lapins de Vinandou sont de plus en plus populaires. Certains restaurants se font un point d’honneur de les cuisiner, conscients que c’est une façon de fidéliser une clientèle soucieuse de la qualité de la nourriture proposée.

Au marché comme au restaurant, on veut savoir ce qu’on mange, on veut retrouver une alimentation saine. Les femmes de Vinandou appliquent simplement les méthodes de culture et d’élevage que leurs ancêtres pratiquaient avant la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, avant l’arrivée des OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
et des engrais poisons qui stérilisent la terre et ruinent les paysans. Elles ont retrouvé la solution locale traditionnelle qui entretient la fertilité des sols par l’introduction régulière de compost naturel produit sur place. Elles assurent à leur famille une autosuffisance alimentaire. La vente des produits permet à Vinandou d’entretenir la structure, d’acheter les médicaments vétérinaires et les nouvelles semences.

Et petit à petit, la structure achète de nouvelles parcelles. Elles ont organisé des tontines, tiennent ellesmêmes les comptes, et s’entraident. L’organisation de leur structure leur permet de développer leur projet et d’améliorer petit à petit les conditions et la qualité de vie de leurs familles.

Elles ont compris que c’est la solution pour qu’aucune d’entre elles ne tombe dans le piège mortel du microcrédit institutionnalisé, qui, par ses taux usuriers, étrangle les plus nécessiteux sans leur permettre de se développer, puisque les banques qui proposent le micro-crédit ne cherchent qu’à s’enrichir sur leur dos, quitte à les pousser jusqu’à la ruine et parfois même au suicide.

Cette expérience rappelle le film documentaire de Coline Serreau « Solutions locales pour un désordre global », qui montre des exemples d’alternatives pour « rétablir la sécurité alimentaire de l’humanité en rétablissant un lien honnête entre le champ cultivé et l’assiette de chacun ».

C’est exactement ce à quoi ces femmes du Bénin ont pensé instinctivement en se rendant compte qu’il suffisait de cultiver des légumes et d’élever des lapins, d’utiliser les uns pour nourrir les autres, et de nourrir la terre dans laquelle pousseraient les uns avec les déchets des autres. Il leur fallait un coup de pouce pour démarrer.

Émilie et Quinoa le leur ont apporté. Retrouver ce savoir-faire d’antan, réinstaurer l’économie locale, redéfinir les valeurs ancestrales, c’est certainement aussi réveiller le désir d’agir pour pouvoir enfin envisager une vie nouvelle.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Notes

|1| Voir nos dossiers sur le site du CADTM ainsi que la brochure « Le microcrédit ou le business de la pauvreté »

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