Cajamarca/Tolima-­‐ Colombie

Oui à la vie, non à la mine

14 juin par Lucile Daumas

Le site de la mine La Colosa. Photo : L. Daumas.

La situation

Le bus laisse la ville d’Ibagué, capitale du département de Tolima, niché entre deux chaînes importantes de Colombie, la Cordillera centrale et la Cordillera occidentale. Il part à l’assaut des Andes par la Route nationale 40, qui traverse tout le pays d’est en ouest, de la frontière avec le Venezuela jusqu’au port de Buenaventura, sur la côte pacifique. Pas étonnant que la route soit totalement saturée : le port de Buenaventura, principal port du Pacifique colombien, draine 60% du commerce international du pays. C’est par là que s’exporte le fameux café de Colombie, mais aussi les bois tropicaux, et il deviendra rapidement un port minier de première importance si les résistances populaires ne parviennent pas à freiner la frénésie extractiviste qui s’est emparée du Continent latinoaméricain et n’épargne pas non plus le gouvernement du président Santos. Nous délaissons les rizières et champs de coton qui sont les principales cultures des basses terres du département et grimpons le long de cultures horticoles et fruitières, en cette saison surtout des petits pois et des bananes, de cette partie de la Colombie surnommée la Despensa agrícola de Colombia, le garde-manger du pays. Lorsque la vallée se fait plus étroite et qu’apparaissent les premiers caféiers, le bus s’arrête. La montagne, très verte dans cette région, émerge des nuages.

Regardez-la bien. Car c’est là que la Anglogold Ashanti, une multinationale dont le siège central se trouve à Johannesburg, en Afrique du Sud, a obtenu une concession pour réaliser les premières explorations préalables à l’ouverture d’une mine d’or à ciel ouvert, La Colosa.

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Le site prévu de la mine La Colosa. Photo L. Daumas

C’est effectivement un projet colossal. AngloGold est le 3e producteur mondial d’or, derrière la Barrick Gold (Canada) et Newmont mining (USA). L’entreprise intervient dans 9 pays sur les sites de 19 mines, en Afrique, Australie et Amérique latine ; son chiffre d’affaire (pour 2014) dépasse les 5 milliards de dollars, en baisse par rapport à 2011 où il atteignait presque les 7 milliards de dollars ; elle travaille actuellement sur deux projets en Colombie : La Colosa à Cajamarca (Tolima) et Gramalote (Antioquia). Signalons aussi qu’elle a été primée en 2011 au Public Eye Award décerné chaque année à Davos en Suisse à l’entreprise multinationale la plus irresponsable au monde, pour avoir pollué et rendu inexploitable une région du Ghana, et pour le comportement de ses services de sécurité, rendus coupables de tortures.

La Colosa pourrait devenir la 3e mine d’or au monde. Anglogold Ashanti annonce qu’elle pourrait extraire de cette mine 26,8 millions d’onces sur une superficie de 2000 hectares. Alors les gens ont fait leurs calculs. 2000 hectares de couverture végétale et forêts arasés. Plusieurs milliers de tonnes de terre |1| extraites et déplacées, quelques 9 millions de m3 d’eau utilisés chaque jour, ainsi que des milliers de tonnes de cyanure par an, et 1 million de tonnes d’explosifs pour les 15 ans que devrait durer l’exploitation de cette mine |2|. De surcroît, si l’extraction et la cyanuration |3| vont affecter la commune de Cajamarca, il est prévu que les terrils de résidus miniers soient installés à Doima (commune de Piedras), environ 80 km plus bas dans la vallée.

On comprend donc l’inquiétude des habitants de la région : non seulement la montagne va disparaître pour faire place à un énorme trou, comme c’est le cas pour toutes les mines à ciel ouvert, mais en outre elle va s’installer en tête d’un bassin versant (et par conséquent toute pollution va se propager tout le long des torrents et rivières qui drainent la région) et affecter la vie des habitants, leurs élevages et leurs productions agricoles. Les deux photos ci-dessous, prises à Cajamarca, au Pérou, montrent l’impact de l’installation d’une mine d’or à ciel ouvert sur le paysage et l’écosystème.

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Deux pays, un même pillage : le site de Yanacocha (Cajamarca-Perú) Avant et après. Photo Wikipedia


L’organisation de la lutte

Aussi les habitants commencent à s’organiser. Ils se constituent en Comités environnementaux et commencent tout à la fois à se former et à se mobiliser. Dans cette étape, l’Université de Tolima leur a apporté un appui inestimable. Non seulement enseignants et étudiants ont manifesté à leurs côtés, mais ils ont mené nombre d’études sur la question et ont organisé une école de formation qui fonctionne encore. Ce sont des centaines d’habitants qui sont passés sur les bancs de cette école, pour une formation approfondie de 120 heures annuelles et qui ont obtenu leur diplôme de “Gestion environnementale et territoriale pour la défense de l’eau, de la vie et du territoire”, avec double tampon de l’Université d’Ibagué et du Comité environnemental. Il faut voir, le jour de la remise des diplômes, des familles entières, de la grand-mère au petit-fils, si fières de se voir attribuer un titre universitaire. Mais il faut surtout écouter les Tolimenses parler du problème de la mine. Ils ont acquis grâce à cette formation –et à leur lutte aussi-une véritable expertise sur la question, sur le plan technique, politique, économique, juridique, environnemental. Ils peuvent eux-mêmes, quelque soit leur âge ou leur profession, sensibiliser, diffuser, argumenter, plaider, convaincre sans passer par le truchement des universitaires et des experts. Cette collaboration université-population est une vraie leçon de démocratie.

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Cérémonie de remise de diplôme à Cajamarca. Photo L. Daumas

Ce savoir, lié à la conviction de leur responsabilité de laisser à leurs enfants un territoire, une eau aussi propre qu’ils les ont reçus en naissant, a été sans doute pour beaucoup dans la force de leurs mobilisations. Ils ont tout fait pour qu’elle soit la plus large possible et intègre toutes les couches de la population, “même les gros producteurs de riz et le curé”, dit l’une des femmes de Piedras. La plus horizontale possible, et les femmes ne sont pas peu fières d’avoir été aux avant-postes de la lutte. La plus créative possible aussi. Aux sit-in, conférences et manifs, ils ont ajouté de nouvelles formes de lutte. Les “Marchas-carnaval”, colorées, festives et attractives, qui ont mobilisé au moins à 7 reprises la population de toute la région.

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Affiche de la 7e Marche-carnaval. Juin 2015

Cela leur a donné également les capacités et la force de mener à bien, pour la commune de Piedras, où l’AngloGold prévoit de déplacer les terrils, une consultation populaire. Cela n’a pas été facile et elle n’aurait jamais eu lieu s’ils n’avaient auparavant organisé le blocus de l’accès aux deux villages de Piedras et Doima, qui a duré plusieurs semaines, et leur a permis d’arracher l’accord du maire, pris en étau entre les pressions de l’entreprise et les mobilisations de ses concitoyens, pour l’organisation de la consultation. Ce fut un grand moment de lutte, qui a demandé beaucoup d’efforts, pour surmonter la peur des autorités, de la répression, pour coordonner les tours de garde des points de barrage et gérer toute l’intendance qui va avec. Puis, une fois l’accord obtenu, il a fallu rédiger le texte. Là aussi, ça a été un travail collectif, avec l’aide de juristes. On constatera qu’il est extrêmement élaboré, pour fermer toute possible ambigüité d’interprétation :

Le texte de la consultation :

En tant qu’habitant de la commune de Piedras (Tolima), êtes-vous favorable à ce que se mènent des activités d’exploration, exploitation, traitement, transformation, transport, lavage de matériaux provenant d’activités d’extraction minière de l’or à grand échelle, de stockage et utilisation de produits nocifs pour la santé et l’environnement, et spécifiquement, de cyanure et/ou toute autre substance ou produit dangereux associé à ces activités et que soient utilisés les eaux superficielles et souterraines de notre commune à cet effet ou pour toute autre activité de nature semblable qui puisse affecter et/ou limiter l’approvisionnement en eau potable pour la consommation humaine et la vocation productive traditionnelle et agricole de notre commune.

Prudents et alertés sur l’invalidation d’autres consultations dans d’autres pays, les habitants de Piedras garantissent leurs arrières. Ils font valider le texte de la consultation non seulement par le Conseil municipal mais aussi par la Cour constitutionnelle, comme la loi colombienne le permet. Restait alors à gagner le référendum. Une intense campagne électorale est menée auprès de tous les votants, chacun allant parler avec ses voisins. Tout cela dans un climat de grande tension et de pressions en tous genres menées par la AngloGold. Le résultat fut un triomphe : 99% des votants se prononcent contre l’activité minière dans la commune. Con el resultado llorábamos de placer, nous avons pleuré de joie, reconnait l’une des Tolimeñas. Il n’y a pour autant aucun triomphalisme. Ils savent que la bataille n’est pas encore gagnée. Dans l’immédiat, l’entreprise poursuit ses explorations et l’Etat refuse de reconnaître la consultation, en argumentant que le sous-sol appartient à l’Etat. Ce à quoi les habitants de Tolima ont répondu que pour atteindre le sous-sol, il faut passer par le sol, qui en l’occurrence sera dévasté. Le gouvernement publie alors un décret pour interdire l’organisation de referendums au niveau des communes et des communautés. Mais c’est anticonstitutionnel et le gouvernement se voit obligé de retirer son décret. Il en publie alors un autre qui donne 3 mois aux communes pour réaliser une enquête et un rapport environnemental, ce qui est mission impossible dans un délai aussi court. Les habitants de Piedras, obligés une nouvelle fois de déplacer le terrain de leur lutte jusqu’à Bogota, la capitale, gagnent encore une fois la bataille, le décret est retiré.

Mais plus haut dans la vallée, les habitants de Cajamarca ne parviennent pas, eux, à convaincre le maire et à réaliser un referendum qui, de toutes façons, ne constitue, on le voit qu’une étape dans le bras de fer qui oppose la multinationale appuyée par le gouvernement aux citoyens de la région. Et l’entreprise continue ses perforations et explorations sur le site de Cajamarca. C’est pourquoi ces derniers se préparent pour les prochaines mobilisations et saisissent toutes les occasions pour faire connaître leur lutte, tant en Colombie que dans le reste du continent, où les luttes pour les mêmes motifs se multiplient, et dans le reste du monde.

Vive la lutte des habitants du Tolima, pour la défense de leur terre, leur eau et leur territoire !

Non au pouvoir discrétionnaire des multinationales ! Non à la mine, oui à la vie ! »

A Tolima comme ailleurs, changeons le système, pas le climat.

Lucile Daumas
19 novembre 2015.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète
Il a été publié précédemment sur notre site le 8 janvier 2016.


Notes

|1| Les quantités varient selon les mines. De o,3 gr. à 1 gr d’or pour 1 tonne de terre. Le chiffre avancé pour la mine de Cajamarca serait de 0,86 gr. d’or pour une tonne.

|2| Ces chiffres varient légèrement d’une source à l’autre, la AngloGold Ashanti ne fournissant pas ses propres estimations. La “Minga de Resistencia Social y Comunitaria del Tolima » estime que la mine va utiliser 4 millions de kilos de cyanure par an et que les résidus toxiques vont polluer les rivières de la région (Bermellón, Cuello e incluso el río Magdalena) ainsi que le sol, avec des métaux lourds comme l’arsenic, le cobalt, le mercure, etc. http://www.redcolombia.org/index.php/regiones/centro/eje- cafetero/663-la-colosa -y-a-la-multinacional-anglo- gold-ashanti.html

|3| La cyanuration est un procédé permettant d’obtenir la séparation de l’or et de l’argent par immersion dans une solution de cyanure alcalin. « Les résidus de la cyanuration produisent des boues très alcalines, riches en ions cyanures, en complexes de cyanures métalliques stables et en produits de transformation des cyanures. La présence de larges quantités de boues liquides chargées en produits dangereux, stockées derrière des digues, peut avoir des effets désastreux sur l’environnement en cas de fuite ou de rupture de ces digues. » (http://www .brgm.fr/projet/utilisation-cyanuration-industrie-aurifere- guyane-impacts-potentiels- sur-environnement)

Cela a été le cas tout récemment à Jáchal (Argentine). Une canalisation transportant le cyanure s’est rompue et ce sont 224 mille litres de solution cyanurée qui se sont déversés dans la rivière Jáchal et ses affluents le 13 septembre dernier. Malgré cela l’entreprise, la canadienne Barrick Gold refuse de reconnaître l’impact environnemental de cette catastrophe et la police est intervenue violemment le 23 octobre 2015, pour dégager la route menant à la mine, bloquée par la population, faisant plusieurs blessés et arrêtant 23 personnes.

Auteur.e

Lucile Daumas

membre d’Attac/Cadtm Maroc


Traduction(s)