Palestine : gagnants et perdants à la Conférence des donateurs

30 janvier 2008 par Guillermo Sintes Diaz

Comme nous le disions dans un article précédent, le peuple palestinien, s’il arrive à réaliser son rêve d’un état libre et souverain, sera endetté massivement

La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
de l’Autorité Palestinienne est estimée aujourd’hui à 1,6 milliard de dollars et 100 millions de plus chaque mois. Sans compter la dette privée de ménages palestiniens. Après le politicide et pratiquement le sociocide commis impunément par l’armée coloniale d’occupation israélienne, et tolérés par les seigneurs de l’empire de la honte… il fallait éviter le collapsus d’un peuple afin qu’il reste des survivants pour payer la dette, Annapolis et Paris la rendront soutenable.
Plus de 7,4 milliards de promesses de dons ont ainsi été réunies à Paris.
Bernard Kouchner s’est fait le porte-parole de la bonne nouvelle : « le vrai vainqueur, c’est l’État palestinien ».
Les médias adulateurs de ces nouveaux princes féodaux ont claironné leurs largesses. « Les pays donateurs ont été particulièrement généreux. » pouvait-on lire.
Envers qui- ? Nous allons essayer d’apporter une réponse en analysant ligne par ligne le texte de la Déclaration commune de la Conférence inter-nationale des donateurs pour l’Etat palestinien.

Pour les do(mi)nateurs...

Les donateurs « donnent un signal fort de soutien politique et financier au gouvernement du Président Mahmoud Abbas et du Premier Ministre Salam Fayyad ». Ce dernier est l’ancien haut représentant du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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pour les territoires palestiniens, Premier ministre par décret non élu et non reconnu par le Parlement palestinien à majorité Hamas. Évidemment, seul un boy du FMI pouvait avoir la confiance de la soi-disant communauté internationale. C’est donc « leur vision du futur État palestinien » qui est reconnue, pas celle du peuple palestinien.
Les maudites « contre »-réformes apparaissent en deuxième lieu de la déclaration, et toujours pas un mot pour le peuple palestinien. Le « plan de réformes et de développement du Président Abbas et du Premier Ministre Fayyad » (car en démocratie, on le sait, seul les laquais des Seigneurs décident), « est approuvé ». Les donateurs s’engagent donc à fournir « un montant de 7,4 Mds $ pour soutenir la construction institutionnelle et la reprise économique des trois années à venir, dont 3,4 Mds $ pour 2008 ». Cette première tranche servira à payer les arriérés et les futurs salaires de 150 000 fonctionnaires de l’Autorité Palestinienne, dont plus de 70 000 (c.a.d. la moitié- !) appartiennent aux forces de sécurité. Les donateurs se sont donc engagés sur la construction institutionnelle, nous verrons plus loin de quoi il s’agit. « Ce montant comprend également l’aide humanitaire, dont le rôle est essentiel et qui aide à soulager la population palestinienne dans sa vie quotidienne, particulièrement à Gaza. » Enfin apparaît le peuple palestinien. « Aide à soulager » est un euphémisme qui veut dire en fait ne pas les laisser mourir. Les maladies, la malnutrition chronique, la pauvreté extrême sont le quotidien engendré par l’ignoble blocus qui a été imposé par l’armée d’occupation israélienne. Aucune précision n’est donnée sur les montants alloués à l’aide humanitaire. Par contre, nous savons déjà que la généreuse coopération Française aidera l’Autorité palestinienne à recouvrer auprès des ménages palestiniens les factures d’électricité. La France fournira à la compagnie d’électricité palestinienne des compteurs prépayés… plus modernes qu’en France- ! L’AFD |1| servira donc à faire payer le peuple palestinien ses besoins d’énergie et pas à améliorer les conditions de vie.
…ce qui est important est le plan néolibéral de Salam Fayyad et Mahmoud Abbas

Intitulé « Construire un État palestinien », il s’agit d’« un programme macro-économique et budgétaire ambitieux mais cohérent et réalisable, bénéficiant du soutien du FMI et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
 ». Le baiser de la mort. Ces soutiens suscitent aujourd’hui dans tous les PED |2| la réprobation et la peur. En fait, un énième plan néolibéral international conçu par les Seigneurs du Monde pour la Palestine. Les dégâts et les échecs de plans précédents, ailleurs et en Palestine, n’y font rien. Ils récidivent dans leurs méfaits. Et comme si de rien n’était, les mêmes politiques et solutions désastreuses seront appliquées une fois encore à la Palestine. Depuis les accords d’Oslo, depuis plus de 15 ans, des milliards de dollars ont été déversés sur la Palestine. Mais le peuple palestinien est plus pauvre et plus souffrant aujourd’hui qu’avant les accords d’Oslo. Une élite minoritaire de la bureaucratie palestinienne a procédé à des détournements massifs depuis l’instauration de l’Autorité. Mais les Seigneurs donateurs ferment les yeux : Pierre Duquesne, ancien représentant français au FMI à New York et représentant spécial pour la France à la Conférence des Donateurs de Paris, déclare que « les circuits financiers d’aide à l’Autorité palestinienne ont été fiabilisés ». C’est une déclaration illégale d’amnistie. On ne peut pas éviter de se demander s’il y a eu des complicités pour se partager la manne.

L’insécurité des palestiniens sera maintenue...

Un appui sans vergogne sera spécialement donné à la répression interne. « Nous avons confiance en l’Autorité palestinienne pour continuer à perfectionner ce plan afin d’assurer la continuité de ce processus de réforme, notamment dans le secteur de la sécurité. » Avec les technologies des Seigneurs du monde, il faudra équiper, armer, entraîner 1 policier pour 50 habitants. Voici la destination préférée de la générosité des donateurs. Voici l’État palestinien dont rêvent les Seigneurs de « l’Empire de la Honte » |3|. En réalité, ils testent sur une population meurtrie l’idéal de société qu’ils voudraient appliquer à grande échelle partout dans le monde. Quant à la puissance occupante, Israël continuera à négocier seul en face à face avec sa victime affaiblie, et continuera à lui imposer ses intérêts et desseins. En effet, les généreux donateurs laissent faire, et déclarent que « les Palestiniens et les Israéliens prennent leurs responsabilités respectives de manière à ce que les mesures sur le terrain, en particulier en ce qui concerne la liberté de mouvement et d’accès, favorisent la reprise économique et la mise en oeuvre du plan ». Quid de centaines de check points, du mur de la honte, des routes d’apartheid, des colonies existantes et des implantations sauvages tolérées et protégées par l’armée d’occupation, maintes fois condamnées par l’ONU et la CIJ |4|. Toutes ces structures coloniales et illégales sont précisément celles qui empêchent la liberté des mouvements et la reprise économique du peuple palestinien. En revanche, les généreux donateurs de Paris sont plus regardants envers les capitaux libérés et sécurisés- : « des mesures immédiates, telles que la mise en oeuvre de projets à impact rapide et l’organisation d’une conférence du secteur privé, doivent être appuyées ».

...mais les capitaux sécurisés circuleront librement

Pour les projets impactants, la « communauté internationale » a délégué Blair, deuxième « saigneur » de l’Iraq et successeur dans les Territoires Occupés de James Wolfensohn, (ce dernier avait atterri en Palestine tout suite après avoir présidé la Banque mondiale). La Palestine devient une destination obligatoire où sont mandatés les Seigneurs de l’Empire en fin de mission. Le bureau de Tony Blair à Jérusalem, salaire et sécurité compris coûtera 8 millions de dollars par an. En réalité, Tony Blair n’a fait que recycler de vieux projets existants comme la « Vallée de la Paix ». Financée par le Japon, il s’agit d’une zone industrielle et agricole commune à Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne près de Jéricho mais bien évidemment sous contrôle israélien. Un autre projet, déjà débattu et jamais réalisé, est la création des zones franches industrielles israélo-palestiniennes près de points de passage. En fait, des maquiladoras où il sera facile de contourner l’impôt et le droit du travail. Des maquiladoras au bénéfice surtout des capitalistes israéliens qui, avec l’appui de capitalistes palestiniens sur place, disposeront d’une abondante main d’oeuvre palestinienne bon marché, d’un sous-prolétariat palestinien exsangue.
La Société financière internationale, subdivision de la Banque mondiale qui prête main-forte aux investisseurs privés, organisera la conférence du secteur privé. Le département chargé du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord (PEP-MENA en anglais), créée par le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. de Sea Island en 2004, pilotera avec l’Autorité monétaire palestinienne et l’Autorité des marchés palestinienne, la création d’un « code de gouvernance et de bonne conduite des affaires »… mots terribles qui cachent la libre circulation de l’argent que les capitalistes extorqueront aux travailleurs pales-tiniens dans une économie libre d’entraves, « réformée » et privatisée jusqu’au bout, où l’investisseur privé aura toutes les garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). et sécurités. Les pauvres ne seront pas oubliés. Une étude de l’AFI, commandée à PlaNet Finance (l’organisation de Jacques Attali pour la « prolifération » du micro-crédit), a démontré la présence dans les Territoires d’une « clientèle » qui a le droit de s’endetter aussi, si pauvre soit-elle. L’Union Européenne participera main dans la main avec la AFI à cette aventure de « libéralisation » de l’économie palestinienne. Son aide, de 300 millions d’euros pour 2008, aura comme objectif principal l’obtention d’un marché épanoui… pour les entreprises privées.

Le CADTM dénonce donc cette mascarade de Conférence de Donateurs...

Car les rouages sont maintenant parfaitement huilés pour faire contracter une dette éternelle au peuple palestinien. Dans la Déclaration commune de la Conférence internationale des donateurs pour l’État palestinien, apparaissent les éléments qui caractérisent la procédure classique de l’endettement d’une jeune nation qui se libère du joug colonial.
La présence et l’influence des IFIs dans les Territoires est immense. Les laquais de l’Empire en sont issus. Les Proconsuls des IFIs y campent en maison conquise. Les Wolfensohn , Fayyad, Tony Blair, sur place, et autre Duquesne à distance, font et défont l’économie locale au détriment du peuple palestinien. La politique de gestion de Territoires, pilotée par les IFIs, passe outre toute recherche du bien-être du peuple et se concentre uniquement sur le bonheur du marché.

La dette ainsi générée sera odieuse car elle relève de plans économiques des IFIs, imposés de l’extérieur et qui n’ont fait qu’empirer la condition des palestiniens. Cette dette est aussi odieuse dès lors qu’elle finance les forces de sécurité pléthoriques de l’Autorité Palestinienne, forces qui réprimeront encore plus le peuple palestinien. Mais cette dette est surtout odieuse parce qu’elle est issue d’une colonisation féroce. L’armée israélienne d’occupation a systématiquement détruit toutes les infrastructures et institutions civiles palestiniennes construites avec l’aide de l’Union européenne. En outre, les blocages du Trésor israélien sur les transferts de taxes commerciales dues à l’Autorité palestinienne, dérèglent les déjà fragiles finances palestiniennes et relèvent, sinon du vol, de la punition collective, un crime caractérisé par les Conventions de Genève.

et avance des solutions justes...

Des plaintes légalement fondées doivent donc êtres déposées auprès des organes internationaux de justice - comme la CIJ - qui assigneront les responsables à des réparations pour crimes de guerre et contre l’humanité. Les mouvements sociaux d’Europe doivent faire pression sur la communauté internationale pour avancer dans ce sens. À travers cette voie, il sera possible d’obtenir une vraie solution aux souffrances du peuple palestinien dont un premier volet serait la création d’un fonds destiné à sa reconstruction, qui serait alimenté par des réparations versées par Israël. Une contribution des États-Unis, qui soutient et finance l’Etat israélien, doit s’y ajouter. Le deuxième pas dans notre « feuille de route » sera l’annulation immédiate de la dette de l’Autorité Palestinienne, accompagnée d’un audit de tous les dons et prêts contractés par l’Autorité Palestinienne afin d’identifier les vrais projets de développement ayant donné satisfaction à la population et pouvoir ainsi les distinguer de ceux qui n’ont pas abouti ou dont les fonds ont été détournés, surfacturés, sur-commissionés ou imposés par la contrainte. C’est ainsi que justice sera rendue au peuple palestinien, créancier spolié. Pour une paix juste et une vraie justice, le CADTM accompagnera la société civile et le peuple palestinien dans sa juste résistance.
Car, si aujourd’hui, avec cette dette faramineuse qui s’abat sur la Palestine, dette que la propagande des do(mi)nateurs veut faire passer comme des dons généreux, si aujourd’hui, « le vrai vainqueur, c’est l’État palestinien » le vrai perdant a toujours été le peuple palestinien.

Guillermo Sintes Diaz


Notes

|1| AFD Agence française pour le développement

|2| PED Pays en développement

|3| Jean Ziegler Éditions Fayard

|4| CIJ Cours internationale de justice