Pays dits émergents : la dette des entreprises privées pourrait provoquer une crise de dette souveraine

4 décembre par Eric Toussaint

Dans deux articles précédents, j’ai montré que les dettes des entreprises privées seront au cœur de la prochaine crise financière (La montagne de dettes privées des entreprises sera au cœur de la prochaine crise financière et Tout va très bien madame la marquise)

Quel sera le détonateur de la prochaine crise ? Pas facile de le dire car plusieurs mécanismes de bombes à retardement sont déjà en marche.

Ce qui est sûr : les dettes des grandes entreprises privées d’Amérique du Nord et d’Europe ont très fortement augmenté ces dernières années. Rien qu’aux États-Unis, la dette des entreprises non financières privées a progressé de 7 800 milliards de dollars entre entre 2010 et mi-2017.

Ces emprunts n’ont pas servi à développer les investissements productifs, ils ont été employés à des activités spéculatives génératrices de crises futures. Ils ont également permis d’augmenter les dividendes distribués aux actionnaires. La politique des banques centrales des grandes puissances économiques y a fortement contribué.

La dette des entreprises privées des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». s’est accrue également. Elle a doublé en 10 ans. Dans les pays émergents, la dette des entreprises privées non financières est passée de 50 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en 2007 à 104 % en 2017 (Source : Banque des règlements internationaux citée par le Financial Times du 8 novembre 2017). La proportion des entreprises en difficulté potentielle de remboursement a fortement augmenté. Au Brésil, en Inde et en Turquie, une grande entreprise privée sur 5 doit faire face à des remboursements de dettes qui sont supérieures à ses bénéfices. En Chine, il s’agit d’une entreprise sur 6. Pour pouvoir poursuivre les remboursements, les entreprises augmentent leurs dettes qui, à leur tour, augmentent les remboursements à effectuer.

Dans le futur, une augmentation des taux d’intérêts ou des primes de risque pourrait provoquer leur faillite. Une chute des ventes de l’entreprise peut aussi rendre impossible le remboursement de sa dette.

Dans le cas de la Chine, les grandes banques privées étrangères et d’autres sociétés financières internationales ont prêté 1 900 milliards de dollars. Que se passera-t-il si une série de grandes entreprises chinoises endettées tombent en faillite ou suspendent le paiement de leurs dettes ? Que se passera-t-il en cas de krach boursier en Chine ? Quelles seront les répercussions ailleurs ? Vu le volume énorme des crédits étrangers privés octroyés à des entités chinoises (1 900 milliards de dollars), une crise des remboursements aurait d’importantes répercussions. La Chine, comme économie prise dans son ensemble, est certes créancière nette du reste du monde (ses créances sont supérieures à ses dettes) mais comme ses entreprises se sont fortement endettées auprès des financiers étrangers à la recherche de profits immédiats, une crise de dette en Chine peut avoir un effet important à l’échelle internationale.

Par ailleurs, dans de nombreux cas, dans les pays émergents, les entreprises privées qui sont surendettées bénéficient de la garantie de l’État. C’est d’ailleurs souvent grâce à la garantie que l’État leur accorde qu’elles peuvent augmenter leurs dettes car les banques et les fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. qui leur octroient le financement comptent bien, en cas de crise, être remboursés par les États. Une crise des entreprises privées peut donc provoquer une augmentation brutale de la dette publique des pays émergents si ceux-ci prennent en charge la dette impayée des entreprises privées. C’est pourquoi la dette des entreprises privées pourrait provoquer une crise de dette souveraine.

En conclusion, la très forte augmentation de la dette des entreprises privées aux quatre coins de la planète constitue une énorme bombe à retardement.


Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.