Pendant que l’élite se réunit à Davos, Oxfam nous alerte sur un monde de plus en plus inégal

25 janvier par Mats Lucia Bayer


Solidarités Vaud

Cette semaine s’est tenu le Forum Économique Mondial à Davos. Un espace qui réunit chaque année les principaux dirigeants politiques ainsi que les principaux représentants économiques du monde dans le but d’analyser et discuter sur l’état et avenir de l’économie mondiale. Le forum de cette année aurait commencé dans une ambiance morne [1], le capitalisme connaissant un ralentissement, avec des marchés financiers en phase de saturation, dont témoignent les avertissements sur l’imminence de la prochaine crise [2]. On ne sait pas si le déclencheur de celle-ci se trouvera dans la spéculation financière sur les dettes étudiantes aux États-Unis, ou bien s’il faudra chercher parmi les multiples bulles immobilières qui se développent notamment dans les pays du nord, ou encore ailleurs. Ce que tous les signaux nous montrent, c’est un capitalisme confronté, de nouveau, au fantôme d’une crise qui mettrait en évidence ses limites.

Le capitalisme n’est donc pas « au mieux de sa forme ». Et pourtant, si on regarde le rapport publié par Oxfam ce lundi 21 janvier sur les inégalités sociales dans le monde, la classe capitaliste n’a jamais été aussi prospère [3]. Depuis la crise de 2007-2008, le nombre de milliardaires aurait presque doublé (passant de 1 125 à 2 208) [4]. Par ailleurs, depuis le dernier forum de Davos, ils et elles auraient encaissé près de 900 milliards de dollars, soit 2,5 milliards par jour. L’image du 1 % accumulant des richesses contre les 99 % (dont Oxfam fait aussi usage dans son rapport) semble ne plus être adaptée à la situation actuelle : aujourd’hui, 26 personnes posséderaient autant de richesses que 3,8 milliards de personnes (soit la moitié de personnes la plus pauvre de la planète). La fortune de Jeff Bezos, le PDG d’Amazon et actuellement la personne la plus riche de la planète Terre, équivaudrait à 112 milliards de dollars. Une fortune égale à la richesse produite en Éthiopie, pays qui compte 105 millions d’habitants. Des chiffres à retenir pour illustrer que le capitalisme – en particulier lorsqu’il est en crise – fonctionne par le biais de la privatisation des profits et la socialisation des pertes.

Depuis le dernier forum de Davos, ils et elles auraient encaissé près de 900 milliards de dollars, soit 2,5 milliards par jour

Le rapport contient aussi d’autres informations très importantes sur la répartition inégale des richesses : les hommes détiennent 50 % plus de richesses que les femmes. Si l’on calculait la totalité du travail invisible non rémunéré que font les femmes dans le monde selon son prix sur le marché, cela donnerait un chiffre d’affaires annuel de 10 000 milliards de dollars [5]. Soit 43 fois le chiffre d’affaires de l’entreprise Apple en 2017. Les degrés d’accès à la richesse et d’exploitation varient, sans surprise, en fonction du genre.

Face à ces constats accablants, Oxfam concentre ses recommandations dans la nécessité de développer des services publics universels et accessibles et de combattre les inégalités fiscales. En effet, le rapport montre que les seuls impôts ayant diminué dans les dernières décennies concernent le revenu, le patrimoine et les successions (voir graphique). L’actuel système fiscal n’est pas seulement injuste mais aggrave également les inégalités sociales. De plus, si nous comptons l’ensemble des mécanismes que les grandes fortunes utilisent pour échapper à leurs obligations fiscales (atteignant la somme de 7,600 milliards de dollars), nous arrivons à des taux d’imposition effectifs ridicules.

Source : OXFAM, 2019, Services publics ou fortunes privées, Page 69.

S’il est vrai que la liberté de circulation des capitaux ainsi que les mécanismes d’évasion fiscale sont des leviers du véritable vol que commettent les élites sur les populations, ce ne sont certainement pas les seuls responsables. Il faut également souligner la précarisation délibérée des populations, en particulier par le biais de l’application de programmes d’austérité. Des programmes d’austérité qui ont été imposés sous couvert du mécanisme de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et qui ont démantelé toute action sociale des États de nombreux pays. Il faut voir aussi le rôle joué par les dettes privées des ménages, qui agissent en tant que mécanisme de discipline à l’heure des plus lourdes attaques sur les droits sociaux depuis la Seconde Guerre mondiale dans les États du Nord.

Nous vivons une phase du capitalisme dans laquelle celui-ci se retrouve, dans des délais de plus en plus courts, systématiquement dans l’impasse. Il a en permanence besoin d’élargir sa base d’accumulation par le biais d’un mécanisme nommé par David Harvey « accumulation par dépossession » [6], c’est-à-dire en intégrant par la force des nouvelles sphères aptes à être marchandées. La dette joue un rôle central dans ce mécanisme : des dettes hypothécaires jusqu’aux dettes étudiantes, en passant par les institutions de microcrédit qui ruinent l’avenir de millions de femmes dans des pays du Sud en mettant à mal les principales actrices de la souveraineté alimentaire ; par le biais de la dette et les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
, le capital achète non seulement du temps en hypothéquant l’avenir des sociétés, mais il s’assure que les inégalités sociales et la domination persistent par l’assujettissement des populations à des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
financières.

Il est dommageable qu’Oxfam ne consacre qu’une page et demie au rôle de la dette dans l’accroissement des inégalités et injustices sociales. L’organisation déplore que le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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ne tienne pas ses promesses d’aider les pays endettés à répartir le poids de leur dette, y compris en les aidant à les restructurer et même annuler (sic). Pour y remédier, l’ONG souhaite la mise en place « d’un mécanisme indépendant de restructuration et d’arbitrage de la dette pour offrir un espace de négociation sûr et neutre qui protège les citoyenn-e-s pauvres des pays débiteurs » [7]. On aimerait voir Oxfam, dans ses prochains rapports annuels, énoncer clairement la nécessité d’audits avec participation des populations, qui sont les premières intéressées, visant à annuler purement et simplement les dettes illégitimes. À l’inverse de « mécanismes » et cadres qui, mis en place par des gouvernements et institutions travaillant en faveur du capital, « régleraient » les problèmes sans concertation avec les principaux sujets concernés… et probablement en diminuant juste assez le poids de la dette pour que celle-ci puisse continuer à être remboursée sans risque de défaut de paiement.

Un audit et une annulation de la dette permettraient non seulement de réduire les inégalités, mais également de s’engager vers une abolition définitive de l’un des majeurs mécanismes de domination sociale qu’est la dette.



Notes

[5OXFAM, 2019, Services publics ou fortunes privées, Page 42.

[6Harvey, D. (2004). « Le « Nouvel Impérialisme » : accumulation par expropriation ». Actuel Marx, no 35, (1), 71-90. doi:10.3917/amx.035.0071.

[7OXFAM, 2019, Services publics ou fortunes privées, Page 78.

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Mats Lucia Bayer

Permanent au CADTM Belgique.