Péril en la démocratie

30 septembre 2006 par Damien Millet


Afin de remporter les élections législatives d’avril dernier, le Premier ministre hongrois Ferenc Gyurcsany, membre du Parti socialiste, a sciemment dissimulé à l’opinion publique les mesures néolibérales et les régressions sociales qu’il s’apprêtait à décider sitôt le scrutin terminé. A la mi-septembre, était rendu public un enregistrement dans lequel il n’hésitait pas à reconnaître en termes crus que sa campagne et son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
étaient bâties sur le mensonge : « Nous mentions le matin, nous mentions le soir ». Le spectacle inquiétant auquel nous assistons depuis laisse penser que la démocratie est réellement en péril, en Hongrie et ailleurs.

Après quelques nuits de protestation agitées, Budapest vient de connaître une manifestation d’environ 20 000 personnes. Les médias insistent sur le fait que ces manifestants étaient instrumentalisés par les partis de droite ou d’extrême droite, voire des hooligans violents. Le Premier ministre n’a pas hésité à affirmer qu’il ramènerait l’ordre par tous les moyens. Le parti conservateur Fidesz de l’ancien Premier ministre, Viktor Orban, a officiellement annulé un grand rassemblement d’opposition pour calmer le jeu. Cela a donné du poids aux déclarations de Gyurcsany selon lesquelles il n’avait pas eu le monopole du mensonge et que les gouvernements précédents avaient agi de manière assez proche... Le message qui suinte finalement est le suivant : le choix réside entre une « démocratie » basée sur le mensonge d’une part, la violence et le chaos d’autre part.

Il faut refuser de se laisser enfermer dans un tel compromis qui conduit immanquablement à une voie sans issue. En démocratie, les dirigeants élus ont pour seule mission de mettre en place la politique voulue par le peuple. L’exaspération et la colère du peuple hongrois, qui s’est opposé par son vote aux orientations finalement imposées de manière préméditée par un pouvoir indigne, sont légitimes. Par quel tour de passe-passe la démocratie devrait-elle nécessairement porter le mensonge comme la nuée porte l’orage ? Quels hauts dirigeants de pays dits « démocratiques » ont réagi énergiquement ? Qui a menacé de sanctionner la Hongrie tant que Gyurcsany serait au pouvoir, comme cela a été fait à juste titre en 2000 contre Jörg Haider en Autriche ?

Gyurcsany est-il juste une anomalie regrettable, une sorte de brebis galeuse de la démocratie ? Cela pose la question de ce qui s’est passé ailleurs. Or les mesures économiques en cause sont largement généralisées à l’échelle de la planète, imposées depuis 25 ans par le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(depuis 1995), les Etats-Unis, l’Union européenne et tant d’autres acteurs. Ces mesures de libéralisation à tout va, de privatisations massives, de réduction drastique des budgets sociaux et des subventions aux produits de base, de licenciements dans la fonction publique, de remise en cause des protections sociales, d’instauration d’une fiscalité préservant les revenus du capital et aggravant les inégalités empêchent que les droits humains fondamentaux soient garantis et profitent à un minorité fortunée. D’autres dirigeants ont-ils également menti pour pouvoir les appliquer ? En France, Jacques Chirac a été élu en 1995 sur le thème de la fracture sociale et une fois au pouvoir, il a appliqué une politique radicalement opposée : ne peut-on y voir une troublante ressemblance ? Il y a fort à parier que bien d’autres pays ont subi de tels agissements sans qu’un enregistrement inattendu vienne révéler le cynisme, l’hypocrisie et la malhonnêteté des responsables concernés. Il est clair désormais que les promoteurs de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale ne reculent devant aucun moyen pour parvenir à leurs fins, mettant en péril les bases même d’une démocratie bien peu représentative. Ce qui se passe en Hongrie ne nous concerne-t-il pas tous directement ?

Un élément de réponse se trouve dans le soutien reçu par Gyurcsany de la part d’une entité très puissante : les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
. Selon l’Agence France-Presse [1], « les incertitudes quant à la capacité du Premier ministre socialiste hongrois à réaliser son plan de redressement économique ont pesé sur les cours de la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de Budapest et affaibli la devise nationale ». Les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. Fitch et Moody’s « citent la crainte que les réformes ne soient arrêtées ou diluées ». En somme, la finance mondialisée vote pour Gyurcsany le menteur et piétine les principes démocratiques pour prospérer, ce qui n’est pas acceptable. L’expression « dictature des marchés financiers » n’a jamais sonné aussi juste.

Réveillons-nous. Quel autre choix que d’exiger la démission du Premier ministre hongrois et celle de tous ceux qui ont usé de tels subterfuges de par le monde pour imposer de telles politiques ? Quel autre choix que d’exiger l’abandon définitif des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposées par le FMI et la Banque mondiale que les populations pauvres subissent de plein fouet ? Quel autre choix que de mettre au pas les tenants d’une logique économique néolibérale qui fait main basse sur la planète au mépris des principes démocratiques ?




Notes

[1Dépêche AFP, « Hongrie : les émeutes ont fait chuter les marchés », 23 septembre 2006.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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