Pérou : le massacre de Bagua

2 septembre 2009 par Hugo Blanco

Le 5 juin 2009, journée mondiale de l’environnement, fut choisi par le président apriste Alan García |1.|)pour faire massacrer les Awajun et Wamis défenseurs de l’environnement.

Je commencerai par signaler la différence qu’il y a entre la « modernité » et la cosmogonie indigène : le monde civilisé voit le passé comme quelque chose de dépassé. « Primitif » a un sens péjoratif. Ce qui est moderne, ce qui est « dernier cri », est meilleur. Dans ma langue, le quechua, « Naupaq » signifie « en avant » et en même temps « le passé ». « Qhepa » veut dire « postérieur » en lieu et en temps. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que « le progrès » entraînera l’extinction de l’espèce humaine par le réchauffement climatique global et beaucoup d’autres attaques contre la nature.

Qui sont les peuples de l’Amazone ?

La population de l’Amazone péruvienne, ce sont 11 % des habitants de ce pays. Ils habitent la plus grande partie des trois régions naturelles du Pérou, le Nord, le Centre et le Sud-Est. Ils parlent des dizaines de langues et sont composés de dizaines de peuples.

Les habitants de la forêt amazonienne sont les indigènes les moins contaminés par la « civilisation » dont l’étape actuelle est le capitalisme néolibéral.

Ils n’ont été soumis ni par la société Inca, ni par les Espagnols. L’indigène montagnard rebelle Juan Santos Atawallpa, traqué par les Espagnols, se replia dans la forêt, au sein de ces peuples dont il avait appris une des langues, et les troupes coloniales ne purent en venir à bout.
A l’époque de l’exploitation du caoutchouc, le capitalisme prit pied dans la forêt, réduisit en esclavage et massacra les populations d’origine, et c’est pour cela qu’elles se maintiennent jusqu’à aujourd’hui en isolation volontaire, elles ne voulaient aucun contact avec cette « civilisation ».
Les frères et sœurs de la forêt amazonienne ne partagent pas les préjugés religieux du « monde civilisé » qui consistent à se couvrir le corps malgré la chaleur étouffante. L’influence morale décisive des missionnaires et les lois qui défendent ces préjugés ont obtenu de certains d’entre eux qu’ils se couvrent certaines parties du corps, spécialement quand ils se rendent en ville.

Ils se sentent partie intégrante de la Mère Nature et la respectent profondément. Quand ils doivent cultiver, ils ne font pas la récolte d’une plante unique. Ils éclaircissent un endroit de la forêt, y mettent différentes plantes de différentes espèces, ensemble, imitant la nature. Un avocat mélangé avec une calebasse, à côté du maïs, du tapioca, un palmier aux fruits comestibles. Puis, après quelque temps, ils rendent cet endroit à la nature et ils ouvrent un autre endroit pour la culture.
Ils sortent chasser et cueillir : quand ils voient quelque chose digne d’être chassé, ils le chassent ; ils vont à leur potager : s’ils voient que quelque chose est mûr, ils le récoltent, s’ils voient qu’il faut y travailler, ils le font et au bout d’un moment ils rentrent. On ne peut affirmer qu’ils ont travaillé ou qu’ils se sont promenés. Ils boivent l’eau des rivières, des ruisseaux et mangent aussi des poissons.

On les traite de fainéants, y compris les indigènes des montagnes, plus contaminés par la « civilisation » ; eux ne veulent pas « progresser », seulement vivre bien.

Ils vivent dans des huttes collectives. Il n’y a ni partis, ni élections, leur organisation sociale c’est la communauté. Ce n’est pas un chef qui commande mais le collectif, la communauté. Ils ont vécu là depuis des millénaires avant l’invasion européenne, des millénaires avant la constitution de l’État péruvien qui ne les a jamais consultés pour élaborer ses lois au nom desquelles maintenant il prétend les attaquer, dans le but de les exterminer.


Les entreprises multinationales

Cette vie paisible au sein de la nature est maintenant agressée par la voracité des multinationales du pétrole, du gaz, des minerais et du bois. Ces entreprises ne connaissent que la religion néolibérale et n’ont que faire des agressions contre la nature ou de l’extinction de l’espèce humaine, la seule chose qui les intéresse, c’est d’obtenir la plus grande quantité d’argent possible dans le minimum de temps. Elles stérilisent l’eau des rivières, arrachent les arbres et les transforment en bois précieux : elles détruisent la forêt amazonienne, mère des peuples de l’Amazone, qu’elles tuent de cette manière.

Il y a tout un appareil juridique péruvien censé protéger les peuples, entre autres, la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
, qui a rang de loi constitutionnelle, car elle fut approuvée par le Congrès. Cette convention stipule que toute disposition sur les territoires indigènes doit faire l’objet d’une consultation des communautés. Il existe aussi des lois de protection de l’environnement. Mais la loi péruvienne n’est pas un obstacle pour les grandes compagnies qui peuvent corrompre et mettre à leur service tout l’État péruvien : le président de la République, la majorité parlementaire, le pouvoir judiciaire, les forces armées, la police, etc. Les médias également sont entre leurs mains. Au service de ces firmes qui sont ses patrons, Alan García a bâti la théorie du « chien du maraîcher ». Elle justifie que les petits paysans ou les communautés indigènes, comme ils n’ont pas de capitaux à investir, doivent laisser libre le passage aux grandes compagnies prédatrices de la nature comme les compagnies minières dans les montagnes et celles d’hydrocarbures dans la forêt.

Sur tout le territoire ils doivent s’écarter devant les compagnies agroalimentaires qui tuent le sol avec la monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. et les pesticides, qui ne produisent que pour l’exportation, pas pour le marché intérieur. Selon lui, voilà la politique qu’il faut pour que le Pérou progresse. Pour mettre en application cette politique, le pouvoir législatif a reçu le droit de légiférer, comme il dit, pour nous adapter au Traité de libre échange avec les États-Unis.

Cette législation entraîne une avalanche de décrets contre l’organisation communautaire des indigènes de la montagne et de la forêt qui gênent le pillage impérialiste, et elle permet la mise à sac de la nature par la pollution des rivières, la stérilisation des sols par la monoculture agro-industrielle, les pesticides et la dévastation de la forêt par l’extraction d’hydrocarbures et d’arbres. Par manque de place je ne peux analyser ces décrets-lois, vous les trouverez par d’autres sources.

Résistance indigène

Naturellement les indigènes de la montagne et de la forêt se mobilisèrent contre ces attaques et organisèrent des luttes courageuses. Il ne fait guère de doute que les indigènes les moins contaminés, ceux qui conservent le mieux les principes indigènes d’amour de la nature, de collectivisme, de « commander en obéissant », de « bien vivre », ceux de l’Amazonie, sont à la tête des luttes.

La plus grande organisation des indigènes d’Amazonie est l’organisation Interethnique de la Forêt du Pérou (AIDESEP) qui est bien implantée au Nord, au centre et au Sud de l’Amazonie péruvienne. Elle exige le retrait des décrets-lois qui les affectent en contaminant les rivières et abattant les forêts. Sa méthode de lutte c’est la coupure des routes, du transport fluvial, très utilisé par les multinationales, l’occupation d’installations, de terrains d’aviation. Quand les forces de répression s’approchent, ils se replient en dénonçant le gouvernement qui réprime sans dialoguer.
En août 2008, ils ont obtenu un grand succès, poussant le congrès à revenir sur les décrets-lois antiamazoniens.

Cette année ils ont commencé à lutter le 9 avril. Le gouvernement utilisant toutes sortes de manœuvres a évité de débattre avec eux. Et il a empêché le parlement de discuter de l’anticonstitutionnalité d’un décret-loi que la commission parlementaire chargée de l’étudier avait trouvé inconstitutionnel.

Le 5 juin

Le 5 juin, jour mondial de l’environnement, a été choisi par Alan Gracia pour déchaîner sa rage anti écologique contre les défenseurs de l’Amazonie. Il s’est servi de l’outil répressif spécialisé dans la répression des mouvements sociaux, la Direction des Opérations Spéciales (DIROES).
Ils ont attaqué les frères Awajun et Wamis qui bloquaient une route près du village de Bagua. Le massacre a commencé à 5 heures du matin, à partir d’hélicoptères et au sol. On ne sait pas le nombre des victimes. La police n’a pas permis de soigner les blessés, qui étaient faits prisonniers, ni la récupération des cadavres par leurs familles. Je donne la parole à Juan qui était à Bagua :
« Hier, pour des raisons professionnelles j’ai eu la possibilité et le “privilège” d’être pour quelques heures dans les villages de Bagua Chica et Bagua Grande, l’ambiance y était ténébreuse et les histoires qui s’y racontent sont macabres et même invraisemblables, mais les gens qui les détaillent ont vécu la terreur, ce sont les témoins privilégiés de l’autre réalité, celle que le Pérou officiel et les médias essaient de cacher, car j’ai pu rencontrer plusieurs reporters des chaînes 2,4,5,7,9 etc. mais qui ne disent rien de ce que les témoins oculaires répètent jusqu’à épuisement sur le massacre du vendredi 5 juin.
« Voici ce que racontent pratiquement 100 % des habitants de Bagua avec qui j’ai pu parler : après les affrontements, la situation étant sous contrôle, les cadavres des indigènes demeurèrent éparpillés sur la route et dans les parages du Virage du Diable. La police prit le contrôle de la ville, imposa le couvre-feu, commença à empiler les cadavres, les incendia au milieu de la route, d’autres furent déplacés à des endroits non identifiés ni localisés, mis dans des sacs, transportés par les hélicoptères de la police qui au nombre de trois surveillaient l’opération.

« Beaucoup de corps de ces humbles Péruviens furent jetés dans les rivières Marañon et Utcubamba, les métis de Bagua Chica et Bagua Grande estiment leur nombre entre 200 et 300. On dit que les hommes ne pleurent pas ou qu’ils ne doivent pas pleurer. Je suis un homme adulte et honnête, dans ma vie d’adulte je n’ai pleuré que trois fois.
« Ce fut quand moururent mes parents et mes deux frères aînés, mais hier soir, en voyant le reportage et me rappelant ce dont j’ai été témoin hier toute la journée, je vous avoue que je me suis mis à pleurer comme un enfant. Pour moi, il n’y a pas de différence entre les bons et mauvais cadavres, qu’ils soient indigènes ou policiers, ce sont des êtres humains : les seuls coupables de cet horrible crime contre l’humanité ce sont les politiciens, et en particulier ceux de l’APRA et les partisans de Fujimori.
« Amis et compatriotes, ne soyons pas indifférents à la douleur de nos frères indigènes de l’Amazonie, faisons parvenir notre protestation aux médias qui manipulent, dissimulent et déforment l’information, demandons que les responsables politiques du gouvernement de l’APRA soient sanctionnés, que la totalité des décrets soient abolis ! Maintenant !
« Merci beaucoup d’avoir lu mon expérience. »

L’Association des Droits de l’Homme (APRODEH) raconte : « Les familles et amis recherchent des personnes qui pourraient avoir pris la fuite. Ils les cherchent à Bagua Grande, à Bagua Chica et à la caserne militaire “El Milagro” et ne les trouvent nulle part. » Elle remarque « le peu, voire l’absence, d’informations données par les autorités aux familles ». De plus, APRODEH révéla l’existence de 133 détenus et 189 blessés, que les personnes détenues dans la caserne “El Milagro” le sont depuis 7 jours sans la moindre inculpation justifiant cette privation de liberté. Certains détenus ont été victimes de mauvais traitements.

Nos frères d’Amazonie se défendirent avec des lances et des flèches ; ensuite ils se servirent d’armes enlevées à leurs agresseurs. Leur colère fut si vive qu’ils prirent d’assaut une installation pétrolière dans laquelle ils capturèrent un groupe de policiers qu’ils conduisirent dans la forêt et exécutèrent certains d’entre eux. La population métisse de Bagua, indignée par le massacre, prit d’assaut le local de l’APRA, le parti au pouvoir, brûlant ses voitures. La police assassina plusieurs villageois dont des enfants. Le gouvernement décida la suspension des droits civils et le couvre-feu à partir de 15 heures.

Avec cette excuse, les policiers purent entrer dans les maisons pour capturer des indigènes qui s’y étaient réfugiés. Beaucoup allèrent dans l’église. On ne connait pas le nombre des détenus et ceux-ci n’ont pas droit à un avocat. On parle de centaines de disparus.

Solidarité

Heureusement la solidarité est émouvante. Au Pérou un front de solidarité s’est organisé. Dès le 11 juin, il y a eu des manifestations contre le massacre dans plusieurs villes du pays : à Lima, qui est traditionnellement adossée au Pérou profond, on comptait 4 000 personnes, qui marchèrent sous la menace de 2 500 policiers et il y eu des affrontements près du Congrès de la République. A Arequipa, plus de 6 000, dans le district de La Joya, la route panaméricaine fut bloquée. A Puno l’activité fut paralysée et le siège du parti au pouvoir attaqué. Il y a eu des manifestations à Piura, Chiclayo, Tarapoto, Pucallpa, Cusco, Moquegua et dans beaucoup d’autres villes.

A l’étranger les manifestations sont nombreuses devant les ambassades péruviennes, on nous signale New York, Los Angeles, Madrid, Barcelone, Paris, la Grèce, Montréal, le Costa Rica, la Belgique, entre autres. La personne responsable des affaires indigènes à l’ONU a élevé la voix. La Court Interaméricaine des Droits de l’Homme est aussi intervenue. Des journalistes étrangers dénoncent le massacre, telle « La Jornada » de México. La colère a augmenté depuis les déclarations d’Alan García à la presse européenne, selon lesquelles les indigènes ne sont pas des citoyens de première catégorie. La forêt continue sa lutte à Yurimaguas, dans la zone Machiguenga de Cusco et d’autres régions. Les frères de l’Amazone et ceux qui les soutiennent exigent l’abolition des décrets-lois 1090, 1064 et autres, qui ouvrent la porte à la prédation de la forêt.

Bien que la commission chargée de l’affaire par le Parlement ait décidé l’abrogation de certains décrets-lois qu’elle trouvait anticonstitutionnels, la Chambre choisit de ne pas en discuter et de les « suspendre », comme le voulait l’APRA. Les 7 députés qui ont protesté se sont vus suspendre pour 120 jours, de telle façon que l’extrême droite du Parlement (APRA, Unidad Nacional et les partisans de Fujimori) aura en son pouvoir le futur bureau du Parlement. Le gouvernement a créé un « comité de dialogue » dont est exclu l’organisme représentatif des indigènes amazoniens, l’AIDESEP. Le dirigeant de l’AIDESEP a dû se réfugier à l’ambassade du Nicaragua car le gouvernement l’accuse des crimes du 5 juin, ordonnés par Alan García. La lutte amazonienne doit continuer, exigeons le respect de la forêt.

Les indigènes de la forêt amazonienne savent que c’est leur existence qui est en jeu. Nous espérons que la population mondiale prenne conscience qu’ils luttent pour la défense de toute l’espèce humaine, car la forêt amazonienne est le poumon de la planète.

Cuzco, le 13 juin 2009


Hugo Blanco Galdos dirige la publication du mensuel Lucha Indigena

Traduit par Philippe R.

Notes

|1.| Alan García Pérez, dirigeant du Parti apriste péruvien (connu sous le sigle de l’APRA), fondé par Haya de la Torre. D’origine nationaliste, interdit de 1931 à 1934, à nouveau de 1935 à 1945 puis de 1948 à 1956, l’APRA obtint la majorité des sièges dans l’Assemblée constituante en 1979, tirant profit des divisions de la gauche radicale. Élu président en 1985, Alan García fait sombrer l’économie péruvienne (41,6 % de pauvres en 1985 selon le PNUD, 55 % en 1991 ; inflation atteignant 7649 % en 1990) et organise la « guerre contre le terrorisme » marquée par des massacres et d’innombrables violations des droits de l’homme. En 1990 l’APRA cède la présidence à Alberto Fujimori et en 1992 García doit s’exiler en Colombie puis en France. Revenu d’exil en 2001, battu à la présidentielle la même année, il sera élu président en 2006 grâce à un bloc de l’ensembles des forces conservatrices contre le nationaliste radical Ollanta Humala.