Perspectives après le G8 de Gênes

septembre 2001 par Eric Toussaint


1. Les mobilisations contre la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néo-libérale, pour une autre mondialisation, sont à un tournant. Depuis Seattle, elles se sont succédées à un rythme très élevé avec une participation croissante. Les
dernières en date à Gênes ont mobilisé plus de 200.000 personnes. Walden Bello l’avait bien prévu en intitulant sa contribution au Forum Social de Gênes “Prochain arrêt de l’express anti-globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
 : Gênes”
. Cela fait penser aussi au titre du dernier CD de Manu Chao : “Prochain arrêt : l’espoir” (Proxima estacion : esperanza).

2. La crise de légitimité du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. , du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
, est telle qu’ils vont devoir renoncer à se réunir en fanfare comme auparavant. A l’avenir, ils convoqueront des réunions beaucoup plus restreintes dans les endroits les moins accessibles possible à la contestation. L’OMC se réunit à Doha, au
Qatar, en novembre 2001. Le G8 de 2002 se réunira dans un village perdu des Montagnes rocheuses au Canada. La Banque mondiale qui a déjà dû annuler la réunion qu’elle devait tenir en juin 2001 à Barcelone, verra son assemblée annuelle (tenue conjointement avec le FMI, début octobre) devenir l’objet de grandes manifestations et il est dès lors vraisemblable que cette réunion de Washington, après le fiasco de Prague, sera la dernière du genre.

3. Ceux qui prétendent conduire le monde n’ont aucune intention de faire des concessions aux protestataires de plus en plus nombreux. Dès lors, ils combinent deux tactiques pour tenter d’endiguer le mouvement : le recours à une répression dont la vigueur va crescendo et une campagne de dénigrement systématique visant à ternir l’image des protestataires (mise en cause de leur représentativité et de leur capacité à proposer des alternatives ; amalgame entre la grande majorité du mouvement et de petits groupes violents...) d’une part, et la tentative de récupération d’une partie du mouvement, en particulier les ONG, d’autre part.

4. Comme le disait le dictateur Napoléon Bonaparte : “On peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus” (Gramsci a traduit cela de manière moins triviale en parlant d’hégémonie, de nécessité de consensus pour assurer la stabilité du système). Pendant vingt ans, les tenants du néo-libéralisme, à commencer par Reagan, Bush père et Thatcher, ont bénéficié d’éléments réels de consensus et de légitimité aux yeux d’une grande partie de la population des pays les plus industrialisés. Cela a été nourri par l’implosion du bloc soviétique et la « victoire » du capitalisme à l’échelle de la planète. Par la légitimation de la guerre du Golfe aussi. Depuis 1997, les facteurs de perte de consensus et de légitimité s’accumulent : succession de crises dans les pays clé de la Périphérie (Sud Est asiatique, Brésil, Argentine, Russie, Turquie...), échec de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI), échec du round du millénaire à Seattle, crises boursières et ralentissement économique dans les pays les plus industrialisés, processus de paupérisation à l’échelle planétaire jamais vu depuis 50 ans, féminisation de la pauvreté, poursuite de la dégradation de l’environnement, relance de la course aux armements... La crise de légitimité et l’absence de consensus alimentent la recherche de solutions alternatives et amplifient les mobilisations. L’usage répété de la violence policière avec son cortège de victimes (y compris par balles) amenuisera encore plus la légitimité des institutions qui prétendent conduire la mondialisation néolibérale.

5. Au niveau du mouvement protestataire, plusieurs facteurs positifs se dessinent en ce moment. Primo, convergence entre des mouvements sociaux et des organisations de nature différente (Via Campesina, Attac, Marche mondiale des Femmes, certains syndicats, des groupes de réflexion tel le Forum Mondial des Alternatives, Focus on the Global South, des mouvements contre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
tel Jubilé Sud, le CADTM,...), convergence qui débouche sur un calendrier et des objectifs communs : voir à ce propos la déclaration du Forum Social Mondial de Porto Alegre en janvier 2001. Secundo, implantation de réseaux parties prenantes du mouvement à l’échelle de la planète même si c’est de manière inégale (par exemple, la faiblesse du mouvement en Europe orientale, en Chine et en Afrique). Tertio, entrée dans un cycle de radicalisation d’une couche significative de la jeunesse, également de manière inégale à l’échelle de la planète (les régions où ce phénomène est le plus avancé sont l’Amérique du Nord et le Sud de l’Europe).

6. J’ai mentionné plus haut la combinaison de tentatives de récupération pour retrouver des bouts de la légitimité perdue d’une part et l’accentuation de la répression pour tenter de rompre le cycle d’accumulation des forces en cours, d’autre part. Examinons le premier élément de la tactique. Les démarches de récupération proviennent essentiellement des gouvernements et de la Banque mondiale. Dans les pays du Tiers Monde -mais aussi dans les pays les plus industrialisés-, il s’agit essentiellement des manœuvres pour “mouiller” la société civile dans l’accompagnement des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
renommées “Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté et pour la croissance”. Il faut noter également la multiplication de rencontres internationales à Washington ou ailleurs pour “la lutte contre la pauvreté”, avec billets d’avion et per diem à la clé. Les entreprises multinationales et nationales s’y mettent également : rappelons l’initiative “global compact” réunissant le secrétariat général de l’ONU, certaines multinationales et des ONG (mai 2000 à Genève), la déclaration commune d’ONG belges et des entreprises multinationales belges. Autres exemples : le flirt entre Tony Blair et la campagne Jubilé 2000 (à laquelle vient de succéder la campagne Drop the Debt), le soutien financier conditionnel du gouvernement à la plate forme des ONG belges à l’occasion de la présidence belge de l’UE, l’ouverture de Jospin, actuel Premier ministre et candidat à la future présidence française, aux mouvements citoyens après Porto Alegre et Gênes.

7. Les autorités italiennes, après celles de la Suède lors du sommet de Göteborg, ont privilégié le deuxième élément : elles ont utilisé la stratégie de la tension. Il est à craindre que d’autres gouvernements soient tentés à leur manière d’emboîter le pas des autorités italiennes. Quel sera l’attitude de l’Administration Bush à Washington fin septembre / début octobre 2001 au moment de l’assemblée du FMI et de la Bm ? Que fera le gouvernement belge lors du sommet européen à Bruxelles à la mi-décembre ? De toute manière, il y aura un dosage entre répression et récupération.

8. Revenons à l’attitude des autorités italiennes. Elles ont créé un climat défavorable à la participation de la population aux manifestations de Gênes allant jusqu’à demander aux habitants de quitter leur ville durant toute la durée du sommet du G8. Aidées par les média dont Berlusconi contrôle une grande partie, elles ont délibérément fait peur à la population. Certainement plus de 50% des habitants ont effectivement quitté la ville et près de 80% des établissements commerciaux ont fermé leurs portes quatre jours durant. L’élément le plus visible de cette stratégie de la tension est la construction d’une barrière infranchissable de trois mètres de haut autour de la zone rouge (centre historique où se tenait le G8) : ne pouvaient y accéder que les personnes prouvant leur domiciliation, les policiers et l’armée et, bien sûr, les participants au sommet du G8. Les autorités italiennes ont refusé de dialoguer sérieusement avec les organisateurs du Forum Social de Gênes, promoteur des débats et des manifestations, qui fédérait plus de 1.000 organisations.
Le vendredi 20 juillet, alors que les participants au G8 arrivaient, plus de 50.000 manifestants avaient décidé de se rapprocher de la zone rouge. Ce fut le moment choisi par les forces de l’ordre pour lancer une partie importante de leurs 20.000 hommes dans des charges très violentes contre les Tuniques blanches (tute bianche), groupe exerçant la désobéissance civile de manière pacifiste qui réunissait plus de 5.000 jeunes et contre les Cobas (comités syndicaux de base). C’est dans ces circonstances que le jeune génois Carlo Giuliani (23 ans) a été abattu d’une balle dans la tête par un carabinier de 20 ans. Carlo Giuliani, face à la charge de la police, s’était saisi d’un extincteur qu’il s’apprêtait vraisemblablement à jeter sur la Land Rover où se trouvait le carabinier qui a tiré à bout portant.

Les autorités italiennes ont délibérément créé les conditions favorisant la violence et ont pris des dispositions pratiques propices à ce que des victimes tombent sous les balles des forces de l’ordre.
Exemples de ces dispositions pratiques : réunir 20.000 hommes dans une perspective d’affrontement avec les manifestants, les équiper d’armes à feu, leur donner l’ordre de lancer des charges contre certains groupes de manifestants non violents...

Malgré cet événement tragique, le lendemain, samedi 21 juillet 2001, près de 200.000 manifestants arpentaient les rues de Gênes pour dénoncer les politiques du G8. A nouveau, les forces de l’ordre ont reçu des instructions afin d’agresser avec une rare sauvagerie des milliers de manifestants qui se trouvaient en fin de cortège. Des centaines de manifestants ont été frappés à sang.

A minuit, alors que la manifestation s’était terminée à 17 heures, les forces de l’ordre anti-émeutes (commandées directement par la direction de Rome) se sont introduites avec une violence inouïe dans le centre de coordination et de presse du Forum Social de Gênes et dans une école voisine où logeaient une petite centaine de journalistes de la presse associative. Officiellement chargés de “trouver des armes” soi-disant dissimulées dans ces locaux, les policiers ont directement frappé à sang, visant le crâne, de façon méthodique, tous les occupants de l’école dont certains dormaient déjà. 63 d’entre eux ont été hospitalisés.

Je suis arrivé devant l’école dix minutes après l’irruption des policiers. Avec les autres témoins, j’ai vu le spectacle hallucinant de dizaines d’ambulances se succéder pour emporter les corps au visage ensanglanté et tuméfié. Comme d’autres, j’ai appelé par téléphone un maximum de responsables du Forum et de journalistes de la presse internationale. Un barrage de policiers anti-émeutes empêchait tout accès à l’école ; aucun parlementaire, aucun avocat n’a pu pénétrer dans l’école pendant près de deux heures alors que s’y trouvaient encore des blessés. Finalement, la présence des média internationaux arrivés sur place assez rapidement a décidé les autorités à faire lever le siège vers 2H30 du matin.
Par la suite, ce qui est encourageant, c’est la profondeur de la mobilisation en Italie. Mardi 24 juillet : près de 300.000 personnes (dont 100.000 à Milan) ont manifesté dans les villes d’Italie pour protester contre les violences policières.

Ni l’utilisation d’une arme à feu contre un manifestant entraînant sa mort, ni l’intrusion des forces de l’ordre dans les locaux du Forum social ne constituent des bavures. Les plus hauts responsables politiques italiens devront rendre compte de leurs actes devant la justice. Il faut espérer que les initiatives prises actuellement en ce sens aboutissent à un procès en bonne et due forme.

9. La présence des petits groupes violents dans les dernières manifestations (Göteborg, Gênes) pose un grave problème à la masse des manifestants qui adhèrent au mouvement de manière pacifique. Ces groupes appelés « bloc noir » multiplient bris de vitrines, destructions et incendies d’agences bancaires et de firmes multinationales, de voitures privées... Ils utilisent des méthodes contraires à l’intérêt du mouvement. Agissant à proximité des manifestations ou s’infiltrant dans des parties de celles-ci pour y provoquer les forces de l’ordre et les affronter, ils mettent en danger la masse des manifestants et donnent l’occasion aux forces de l’ordre d’attaquer les groupes pacifistes. On l’a vu à plusieurs reprises, les forces de l’ordre abandonnaient la poursuite contre les blocs noirs quand ils avaient l’opportunité de charger les manifestants pacifistes. Généralement, les membres des blocs noirs, vu leur mobilité et leur petit nombre (et dans certains cas, la complicité des forces de l’ordre), échappaient aux charges policières.

Au cours des manifestations de Gênes, les forces de l’ordre ont systématiquement participé ou coordonné des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de certains de ces groupes noirs. Il existe des preuves photographiques et vidéos reproduites dans des média italiens, y compris des médias conservateurs comme la Stampa et le Corriere della Serra, montrant des policiers se déguisant en noir et/ou discutant calmement avec des membres du bloc noir. C’est toute la question de l’infiltration.

Le mouvement qui lutte pour un autre monde va devoir trouver une réponse originale à ce problème auquel il commence seulement à être confronté. Il va falloir assurer le droit des citoyens à manifester librement y compris le droit de ceux et celles qui revendiquent le droit à la désobéissance civile. Pour cela, il va falloir se protéger tant des forces répressives des Etats que des “groupes noirs” qui participent de la stratégie de la tension. Cela ne sera pas facile.

10. Dans le cadre de la présidence belge de l’UE, il nous faut obtenir la garantie de pouvoir manifester dans
les villes où auront lieu les activités officielles et, bien sûr, à Bruxelles les 14 et 15 décembre. En outre, le gouvernement belge doit garantir la libre circulation des personnes qui souhaitent venir de l’étranger pour participer aux manifestations. Le gouvernement et les forces de l’ordre belges doivent tirer la leçon de Göteborg et de Gênes : les armes à feu doivent être bannies des manifestations. En outre, le gouvernement
doit s’engager à instaurer un processus de dialogue en septembre 2001 au plus tard afin d’assurer la sécurité des manifestants pacifistes. Les organisations participant aux manifestations devront trouver un mécanisme de collaboration entre elles pour garantir cette protection de leur côté.

11. Fondamentalement, ce qui nourrit la croissance de la contestation, c’est la perception de plus en plus répandue, la conviction que les dirigeants du G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. et des institutions multilatérales qu’ils contrôlent, poursuivent une logique contraire aux intérêts de l’humanité tout entière, une logique de mort. Cette conviction est alimentée par les décisions prises lors des différents sommets internationaux et débouche dans certains secteurs de la société sur un sentiment de révolte tout à fait justifié. Le fait que dans certains cas, la révolte s’exprime par la désobéissance civile, voire une certaine violence, est parfaitement compréhensible. La révolte s’exprime là où se réunissent ceux qui imposent la poursuite d’une logique de mort et pas ailleurs. Comment expliquer en effet qu’il n’y ait pas eu de violences au moment des manifestations citoyennes lors du sommet de la CNUCED Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
(Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) à Bangkok en février 2000, lors du sommet des Nations Unies à Genève en juin 2000 ou encore au sommet de la CNUCED sur les Pays les Moins Avancés à Bruxelles en mai 2001 ?

Par contre, la révolte s’exprime de manière ferme lorsque le G7, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC organisent leurs réunions.

12. Les décisions du dernier G8 continueront d’alimenter ce sentiment de révolte. C’est salutaire. En
matière d’environnement, alors que les engagements pris à Kyoto étaient minimalistes, Bush et Berlusconi ont confirmé qu’ils ne les respecteraient même pas. En matière de nouvelle course aux armements, Bush a marqué des points dans la mise en œuvre de son bouclier anti-missiles (NMD -TND). Blair a confirmé son soutien et Poutine se serait rapproché de la position de Bush. En matière de lutte contre la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière internationale : rien.
En matière d’annulation de la dette, aucune décision d’allégement n’a été prise. Faut-il rappeler que depuis qu’on annonce à grands renforts médiatiques son annulation, la dette du Tiers Monde n’a fait qu’augmenter. Ce qui est proposé aux pays les plus pauvres va à l’encontre de l’intérêt des populations : plus d’ouverture commerciale de leur part, plus de privatisations...

Les deux initiatives que certains présentent comme sympathiques ou généreuses, sont en fait parfaitement
scandaleuses. On parle d’”Initiative pour l’Afrique” depuis quinze ans. Or, aucune des résolutions des Nations Unies, aucune des résolutions concernant les Pays Moins Avancés Pays moins avancés
PMA
Notion définie par l’ONU en fonction des critères suivants : faible revenu par habitant, faiblesse des ressources humaines et économie peu diversifiée. La liste comprend actuellement 49 pays, le dernier pays admis étant le Sénégal, en juillet 2000. Elle n’en comptait que 25 il y a 30 ans.
n’a été réellement mise en pratique. Plusieurs instances de l’ONU comme la CNUCED et la FAO le déclarent sans ambages.

Quant au fonds de 1,3 milliard US$ destiné à combattre le sida, la tuberculose et la malaria dans le Tiers Monde, il s’agit en réalité d’une subvention publique aux multinationales pharmaceutiques car l’argent du fonds servira à leur acheter des médicaments protégés par des brevets alors que des médicaments pourraient être produits dans des pays du Tiers Monde sous une forme générique à un coût inférieur. Le Financial Times du 23 juillet a commenté la mesure de Gênes de la sorte : la mesure respecte scrupuleusement les intérêts des entreprises pharmaceutiques américaines qui ont mené un lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
couronné de succès auprès des chefs d’Etat. En outre, comparée au montant de 9 milliards US$ qui est demandé annuellement par l’Organisation Mondiale de la Santé (pourtant très sage), la somme de 1,3 milliard étalée sur plusieurs années est ridicule.

Un chiffre vaut bien des discours : 500 milliards US$, c’est la somme dépensée en 2001 par les membres du G8 pour leurs dépenses militaires (dont près de 300 milliards pour les seuls Etats-Unis). On se révolterait pour bien moins que cela !

13. Au-delà des manifestations de protestation, le mouvement qui a pris notamment comme signe de ralliement la formule “Un autre monde est possible” va poursuivre son travail d’élaboration d’alternatives et va approfondir la mise en réseau d’un nombre toujours croissant d’organisations à l’échelle de la planète.

Les rendez-vous sont déjà pris : Mexico du 12 au 14 août 2001 à l’invitation d’ATTAC, de Via Campesina, de la CUT (Brésil) et de Focus on the Global South (Thaïlande) ; Liège (Belgique), les 22-23 septembre 2001 où se réunira un Congrès Citoyen Européen à l’invitation d’ATTAC ; le second Forum Social Mondial à Porto Alegre, février 2002, etc.



Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.