Plaidoyer contre la Banque mondiale

8 mars 2006 par Eric Toussaint


Ce plaidoyer fait partie du prochain livre d’Eric Toussaint intitulé « La Banque mondiale : Le coup d’Etat permanent. L’agenda caché du Consensus de Washington  » à paraître sous peu (coédition CADTM - Syllepse - Cetim, Liège - Paris - Genève, 2006).

1) Au cours de ses soixante années d’existence, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
a soutenu activement toutes les dictatures et tous les régimes corrompus du camp allié des Etats-Unis.

2) Malgré qu’elle ait détecté des détournements massifs, elle a maintenu, voire augmenté, les montants prêtés (voir le cas emblématique du Congo-Zaïre du Maréchal Mobutu après le rapport Blumenthal en 1982).

3) Elle a soutenu quelques régimes dictatoriaux (Roumanie de 1973 à 1982, Chine à partir de 1980) de l’autre camp afin d’affaiblir l’URSS avant l’implosion de celle-ci en 1991.

4) Elle a soutenu les pires dictatures jusqu’à ce que celles-ci soient renversées. Exemples : le soutien emblématique à Suharto en Indonésie de 1965 à 1998 ou à Marcos aux Philippines de 1972 à 1986.

5) Elle a activement saboté des expériences démocratiques et progressistes (de Jacobo Arbenz dans la première moitié des années 1950 au Guatemala aux sandinistes au Nicaragua dans les années 1980 en passant par Salvador Allende au Chili de 1970 à 1973).

6) La BM exige des peuples qui ont subi ces tyrans financés par elle-même qu’ils remboursent les dettes odieuses contractées par ceux-ci.

7) De même, la BM a exigé des pays qui ont accédé à l’indépendance à la fin des années 1950 et au début des années 1960 qu’ils remboursent les dettes odieuses contractées par les anciennes puissances coloniales pour les coloniser.

8) La Banque a soutenu financièrement des pays (Afrique du Sud et Portugal) qui faisaient l’objet d’un boycott financier international décrété par l’ONU.
9) La Banque a soutenu un pays qui en avait annexé un autre par la force (annexion du Timor oriental par l’Indonésie en 1975).

10) En matière d’environnement, elle poursuit le développement d’une politique productiviste désastreuse pour les peuples et néfaste pour la nature.

11) Parmi les projets les moins respectueux des droits humains, directement soutenus par la Banque, on peut mettre en exergue le projet « transmigration » en Indonésie dont plusieurs composantes sont assimilables à des crimes contre l’humanité (destruction du milieu naturel de populations indigènes, déplacement forcé de population).

12) La Banque mondiale (tout comme le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) a favorisé l’émergence des facteurs qui ont provoqué la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
qui a éclaté en 1982. En résumé : a) la Banque mondiale a poussé les pays à s’endetter dans des conditions menant ceux-ci au surendettement ; b) elle a poussé, voire forcé, les pays à lever les contrôles sur les mouvements de capitaux et sur le change, accentuant la volatilité des capitaux et facilitant ainsi fortement leur fuite. Cela a donné également des armes invincibles aux spéculateurs (à moins de revenir à un strict contrôle des mouvements des capitaux) ; c) elle a poussé les pays à abandonner l’industrialisation par substitution d’importation Industrialisation par substitution d’importation Cette stratégie renvoie principalement à l’expérience historique de l’Amérique latine des années trente et quarante, et à l’école théorique dite de la CEPAL (Commission Économique Pour l’Amérique Latine de l’ONU), avec notamment les écrits de l’Argentin Raúl Prebisch. Le point de départ est le constat selon lequel, confrontés à une réduction drastique des échanges, les principaux pays d’Amérique latine avaient su répondre à la demande intérieure en remplaçant les produits importés par le développement de la production locale. La théorisation de la CEPAL vise à étendre ce procédé successivement à tous les secteurs de l’industrie en créant une « déconnexion » vis-à-vis du Centre. En s’appuyant sur une bonne dose de protectionnisme et sur une intervention coordonnée de l’Etat, on vise à permettre l’essor des industries naissantes. C’est en quelque sorte une version réformiste des théories de la dépendance, qui compte sur le dynamisme des entrepreneurs locaux (Coutrot et Husson, 1993, p. 117 ; Prebish, 1981 ; Clairmont, 1987 ; Ugarteche, 1996). au profit d’un modèle basé sur la promotion des exportations. Cet accroissement des exportations des pays en développement sur le marché mondial a provoqué une baisse des prix et une dégradation des termes de l’échange.

13) Elle a dissimulé les dangers qu’elle avait pourtant elle-même détectés.

14) Dès que la crise a éclaté, la Banque mondiale a systématiquement favorisé les créanciers et affaibli les débiteurs.

15) Avec le FMI, elle a recommandé, voire imposé, des politiques qui ont fait payer la facture de la crise de la dette par les peuples, tout en favorisant les plus puissants.

16) Avec le FMI, elle a poursuivi la « généralisation » d’un modèle économique qui augmente systématiquement les inégalités entre les pays, et à l’intérieur de ceux-ci.

17) Elle a renforcé les grandes entreprises privées et a affaibli à la fois les pouvoirs publics et les petits producteurs. Elle a aggravé l’exploitation des salariés et les a précarisés davantage. Elle a fait de même avec les petits producteurs.

18) Sa rhétorique de lutte pour la réduction de la pauvreté cache mal une politique concrète qui reproduit et renforce les causes même de la pauvreté.

19) La libéralisation des flux de capitaux qu’elle a favorisée systématiquement a renforcé l’évasion fiscale, la fuite des capitaux, la corruption.

20) La libéralisation des échanges commerciaux a renforcé les forts et écarté les faibles. La plupart des petits et moyens producteurs des pays en développement ne sont pas en mesure de résister à la concurrence des plus grands, qu’ils soient du Nord ou du Sud.

21) La BM agit en étroite concertation avec le FMI et l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
pour imposer un agenda radicalement opposé à la satisfaction des droits humains fondamentaux.

22) La Banque affirme qu’elle maintient un dialogue permanent avec la société civile et avec les pauvres mais cela ne s’est matérialisé par aucun acte sérieux. On constate la répétition de simulacres de dialogue, au cours desquels le cadre macro-économique est le cadre dominant promu par la BM et ne peut être discuté. Et quand les Commissions indépendantes, qu’elle a elle-même désignées, lui adressent des recommandations tout à fait légitimes, elle refuse de les suivre (voir le rapport sur les industries extractives).

23) Elle engrange systématiquement des bénéfices même pendant les pires crises économiques. La BM s’enrichit sur le dos des membres les plus pauvres de la communauté internationale.

24) Elle maintient ceux-ci, bien qu’ils constituent la majorité de ses membres, dans la marginalité, privilégiant une poignée de gouvernements des pays riches.

25) La BM a démontré une incapacité totale d’auto-réforme. La désignation de Paul Wolfowitz, un des principaux stratèges de l’invasion criminelle de l’Irak, à la présidence de la Banque mondiale renforce son cours néfaste.

26) En résumé, la Banque mondiale constitue un instrument despotique aux mains d’une oligarchie internationale (une poignée de grandes puissances et leurs sociétés transnationales) qui renforce un système international destructeur de l’humanité et de l’environnement.

27) Il est urgent de construire une nouvelle institution internationale démocratique qui favorise une redistribution des richesses et soutienne les efforts des peuples pour la réalisation d’un développement socialement juste, respectueux de la nature.




Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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