Porto Alegre 2005 : le forum du possible

31 janvier 2005 par Sergio Ferrari


A quelques heures de la fin de sa 5e session, , l’heure des bilans est arrivée, ainsi que celle des questions de fonds sur l’avenir du Forum social mondial (FSM).

Après six jours de débats dans plus de 2000 activités diverses -
organisées par 5000 organisations et mouvements de 130 nations différentes -, il n’y a pas de place pour une évaluation « arithmétique ».

Il est impossible de mesurer, avec des paramètres exacts, la confluence
de plus de 100.000 participant/es venu/es des cinq continents. Il est
encore beaucoup plus difficile de tirer des conclusions sur un forum,qui
évite par essence les documents finaux ou les déclarations
synthétiques.

« Le Manifeste de Porto Alegre : douze propositions pour un autre monde
possible
 », signé à titre individuel par 19 intellectuels de rénommée
mondiale, même s’il synthétise partiellement la pensée altermondialiste,
ne représente cependant pas *officiellement* le Forum dans son
ensemble.

Crise d’identité ?

Durant ces dernières heures, certains des signataires - dont le
sociolgue brésilien Emir Sader - avaient souligné le problème du « manque
d’identité
 » du FSM.

Dans son édition de dimanche 30 janvier, le journal « Zero Hora » (publié à
Porto
Alegre), titrait à propos du Forum social mondial et du Forum
économique mondial, de Davos : « Les forums connaissent une crise
d’identité
 ».
A l’appui de cette affirmation, un article explique que « Davos met la
lutte contre la pauvreté au centre de ses débats et Porto Alegre tente
de passer de la critique contestaire à la recherche de solutions
 ».

La charte de principes du FSM (avril 2001) n’a pourtant pas été remise
en cause ou modifiée durant cette cinquième session. Cela implique que
cet événement-processus, qui se définit comme un « espace de réflexion
et d’échange pour le mouvement social
 » dans la recherche
d’alternatives viables continue d’être ce qu’il fut, il y a 4 ans, lors de
sa
naissance.

La route vers une définition comme espace de convocation de la société
civile planétaire se reforce toujours plus, par rapport à sa conception
originelle d’un « anti-Davos du Sud », slogan médiatique tombé dans
l’oubli. Le Forum de Davos n’apparait plus aujourd’hui dans la mémoire et
dans la réflexion des participant/es au Forum de Porto Alegre, si ce
n’est par la signification symbolique de se tenir en même temps que le
rendez-vous suisse.

La capacité de convocation

La marche massive d’ouverture, mercredi 26 janvier - la plus grande de
l’histoire récente de la capitale du Rio Grande do sul - a constitué un
point significatif de la nouvelle formule autogestionnaire du FSM.

Moins animée que celles des années précédentes, moins coloriée et
bouillonnante qu’à Mumbai (Inde), la mobilisation des 200.000 personnes
qui,
durant trois heures, remplirent les rues centrales de Porto Alegre
apporte pourtant des contenus de choix. Moins « organisée » y « partidaire
 » qu’auparavant - peut-être à cause des tensions internes du Parti des
Travailleurs (qui gouverne le Brésil) -, cette marche a constitué une
expression plus authentique de la société civile planétaire. Ou tout au
moins, des milliers de délégué/es de cette dernière, qui ont fait
souvent de grands efforts financiers pour venir à cette 5e session.

L’accent culturel de l’ouverture du FSM, la diversité des
manifestant/es et leurs consignes, ainsi que la liberté totale de
manifester
contrastant avec la militarisation de Davos (6500 soldats suisses,
sans compter les effectifs des forces de police, déployés pour protéger
les « saigneurs » du monde...) marquèrent l’ambiance du forum et en
furent une expression cohérente.

La capacité de convocation du FSM, qui semble n’avoir ni frontières ni
limites imaginables, fut nettement différente par rapport à Mumbai.

Et les « dalits » brésiliens ?

L’abandon de l’Université pontificale catholique (PUCA), siège des trois premières sessions en 2001, 2002 et 2003, pour les rives de la lagune

Guaiba, a donné une plus grande authenticité et popularité au Forum. Même si cela n’a pas permis de faire le saut qualitatif de « marginalité des participants », que s’étaient fixés les organisateurs

A l’exception des travailleurs sans terre, des femmes paysannes (et de
Via Campesina), et de quelques autres secteurs minoritaires, les
secteurs les plus marginalisés du pays et les groupes autochtones-indigènes de la région ne prédominèrent pas à Porto Alegre.

Les « dalits » (sans castes) et les « adivasi » (peuples autochtones)
hindous, qui s’approprièrent le forum il y a un, n’ont pas trouvé
d’équivalents dans cet énorme pays d’Amérique latine. Les secteurs de la
calsse moyenne ont repris le dessus dans la session de 2005. Toutefois, la
participation massive des jeunes - plus présents que lors des
précédentes sessions - permet d’assurer que le saut qualitatif de Porto
Alegre
2005 fut surtout générationnel.

Les priorités thématiques

La grande variété thématique confronte les participant/es à une réalité
double contradictoire que vit le forum dans son essence. L’effort pour
convoquer les acteurs sociaux les plus variés - basé sur la réalité
brésilienne - implique un labyrinthe thématique,qui ne facilite pas le
choix des priorités dans les débats. Une fois de plus, le programme a mêlé
les expériences les plus locales avec les réflexions globales et
synthétiques de la dynamique mondiale.

Cette dynamique interne montre bien la richesse de ce
processus-évenement, elle prouve aussi qu’il est impossible d’arriver à des
synthèses globales,
lorsqu’on part de niveaux si distincts de réflexion.
Deux constats ont marqué la dynamique quotidienne et la présence des
participant/es. Premièrement, les grandes personnalités - comme Eduardo
Galeano, Frei Betto, Leonardo Boff, Boaventura dos Santos, pour n’en
citer que quelques-uns - sont des points de référence non-négociables pour
les participants.

Ce qui prouve l’état toujours « en construction » du
mouvement altermondialiste planétaire. Et la nécessité impérieuse pour
ce dernier de s’appuyer sur des figures charismatiques de références.

De plus, il prouve un objectif du FSM, que l’on saurait sous-estimer.
Outre d’être un lieu de réflexion et de débata, il aussi lieu
d’apprentissage. Ainsi, la « consommation de théorie » est appréciée par les altermondialistes et constitue une motivations pour une grande partie des
participant/es.

Deuxièmement, la réflexion stratégique sur un « autre monde possible »
ne peut s’isoler des variables politiques conjoncturelles qui touchent
et mobilisent « ici et maintenant ».

Preuve en est que les deux cas, où le stade Giganthino (prévu pour 13.000 personnes) connut une affluence... gigantesque, furent les réunions avec les présidents Lula (Brésil) et Hugo Chavez (République bolivarienne du Venezuela), deux des figures les plus charismatiques
de l’actualité latino-américaine.

Définition d’axes prioritaires

De la même manière que Mumbai, l’année passée, avait été le Forum
anti-guerre, Porto Alegre 2055 fut un espace où apparurent quelques axes
thématiques prioritaires.

L’eau - et la résistance à sa privatisation -, les droits humains dans
leur vision la plus intégrale, le non-paiement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, la
souveraineté alimentaire et le droit à la communication ont occupé une place prioritaire.

Ce sont des thèmes sur lesquels le mouvement altermondialiste semble
avoir commencé à élaborer un programme pratique d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
conjointe et des
pistes plus claires pour organiser une résistance unique.
Insérés « récemment » dans l’ordre du jour des mouvements sociaux, la
lutte pour l’eau - avec toute sa symbolique propre - et
l’information/communication comme droit fondamental des citoyen/es prennent
force, en
nourrissant et en se nourrissant du FSM qui a été durant les 4 dernieres
années une catapulte multiplicatrice.

Les nouveautés

L’autogestion de toutes les activités - vérifiée dans la pratique - et
la diversité des organisations et des mouvements qui ont conflué dans
des débats communs apparaissent comme deux éléments où Porto Alegre no 5
a surpassé tous les autres forums antérieurs.

La décision du Conseil international de tenir le FSM 2007 en Afrique a été unanimement approuvée.

Des doutes subsistent pourtant quant à la proposition de tenir en 2006
(année intermédiaires) 3 ou 4 forums régionaux d’une certaine
importance, au Venezuela, au Maroc et en Corée du Sud (décision à confirmer
en avril 2005). Ces événements décentralisés pourront-ils attirer l’attention médiatique comme le réussit aujourd’hui un FSM unique et centralisé ?

Ne court-on pas le risque de diviser les forces et de donner une image de faiblesse à un moment où le processus altermondialiste a besoin d’exprimer sa force propre ?

En tout cas, le FSM vient de franchir un pas bien plus important que lors des quatre années précédentes. Bien que les défis soient grands et les réponses en attente significatives, le FSM continue de se consolider
comme un espace incontournable de rencontre, d’échange, de définitions d’agendas communs et de renforcement des réseaux.

Par Sergio Ferrari
(envoyé spécial à Porto Alegre)
Traduit de l’espagnol par Hans-Peter Renk
Collaboration E-CHANGER

Le Manifeste de Porto Alegre

19 intellectuels de cinq continents ont rendu public samedi 29 janvier un texte intitulé « Manifeste de Porto Alegre : 12 propositions pour un autre monde possible ».

Parmi les signataires : Riccardo Petrella, Ignacio Ramonet, Frei Betto,
Roberto Savio, Eduardo Galeano, Adolfo Perez Esquivel, Emir Sader,
François Houtart, Saramago, Cassen, Bello, Wallestein, etc.

Après avoir revendiqué la force et l’apport du Forum social mondial y
constaté que « le mouvement altermondialiste s’est transformé en une force déjà très prise en compte sur toute la planète » , les signataires - qui le font à titre personnel, énumèrent 12 propositions communes pour
« un autre monde possible »

Parmi ces propositions : l’annulation de la dette des pays du Sud ; l’application de taxes internationales sur les transactions financières ; le démantèlement de toutes les formes de paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
 ; le rejet des règles libres-échangistes fixées par l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
 ; la mise en œuvre d’un commerce juste.

Le document défend le droit à la souveraineté alimentaire ; il s’oppose à tout brevet sur la connaissance et les êtres humains ; il s’appose à toutes les formes de discrimination et appelle à prendre des mesures urgentes pour mettre fin à la destruction de l’environnement.

Il exige également le démantèlement des bases militaires étrangères, le droit à l’information et à informer les citoyen/es - contre la concentration monopolistique des médais - et appelle à une profonde réforme des organisations internationales, dont l’ONU.

Ce document présente cependant quelques points faibles : une seule femme l’a signé et le NON à la guerre n’est pas explicité clairement. De plus, des signatures essentielles - par exemple, les personnalités brésiliennes qui ont fondé le Forum social mondial - n’y figurent pas.
« Cela n’indique pas des dissidences ou des différences... Ce document ne parle pas au nom du FSM, il présente seulement l’opinion personnelle
de quelques-uns d’entre nous
 », a déclaré Ignacio Ramonet .


Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP