Porto Rico : Réussite des journées contre les dettes illégitimes

12 décembre 2018 par Eric Toussaint


Porto Rico est une colonie des États-Unis. Ses citoyens, même s’ils ont la nationalité étasunienne, n’ont pas le droit de participer à l’élection du président des États-Unis. Les Portoricains n’élisent qu’un seul membre à la Chambre des représentants des États-Unis et celui-ci n’a pas le droit de vote. Les habitants de Porto Rico n’ont droit à aucun élu au Sénat où seuls les États américains sont représentés. Voici qui pose le cadre de ce « territoire incorporé », une colonie qui ne dit pas son nom.

L’île de Porto Rico, située dans la mer des Caraïbes, compte 3,3 millions d’habitants. Elle a été accaparée par Washington comme butin de guerre à la suite de la victoire des troupes des États-Unis dans la guerre contre l’Espagne en 1898. Suite à leur victoire militaire contre l’Espagne, les États-Unis ont pris le contrôle de Cuba sans en faire une colonie à proprement parlé et ils ont refusé d’assumer la dette de Cuba à l’égard de la couronne espagnole. Par contre, ils ont annexé à leur territoire l’île de Porto Rico. Ils ont aussi pris à l’Espagne les Philippines, pour lesquelles ils ont versé une somme d’argent en compensation. Alors que les autorités des États-Unis n’ont pas hésité à répudier la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
réclamée par l’Espagne à Cuba, ils n’ont aucun remord pour exiger de Porto Rico le paiement de la dette actuelle qui est largement la conséquence des relations coloniales entre l’île et Washington.

Les Portoricains sont très conscients que leur pays est dominé par Washington. Par exemple, tout le commerce maritime doit passer par les États-Unis, en utilisant des bateaux à pavillon US. D’importants flux vont de Porto Rico vers les États-Unis : remboursement de la dette ; rapatriement de capitaux par les entreprises étasuniennes établies dans l’île ; émigration de la population vers les États-Unis, où vivent 5,3 millions de Portoricains, soit une population supérieure à celle de l’île. Dans l’autre sens, les familles portoricaines établies aux États-Unis envoient de l’aide à leurs membres restés au pays.

Au cours des trois dernières années, Pierre Gottiniaux a très bien décrit, dans une série d’articles, la situation de l’île et a montré que Porto Rico est confronté à une grave crise de la dette :

Les États-Unis ont renforcé les instruments afin d’imposer à la population qu’elle se serre un peu plus la ceinture pour rembourser la dette détenue largement par des banquiers et d’autres sociétés financières US, des centaines d’écoles ont été fermées. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le rôle néfaste joué par la principale banque espagnole Santander (voir cet article en espagnol).

La situation de la population de l’île s’est dramatiquement aggravée avec le passage de l’ouragan Maria en septembre 2017. Dans un premier temps, Trump a promis de forcer les créanciers privés US, en particulier les banques, à faire un geste pour le peuple portoricain. Mais il n’en a rien été. Voici ce que Trump avait déclaré lors de son passage sur l’île après l’ouragan : « Ils doivent beaucoup d’argent à vos amis de Wall Street et nous allons devoir effacer tout cela. Vous allez dire au revoir à cela, je ne sais pas si c’est Goldman Sachs, mais qui que ce soit, vous pouvez dire au revoir à cela » (« They owe a lot of money to your friends on Wall Street and we’re going to have to wipe that out. You’re going to say goodbye to that, I don’t know if it’s Goldman Sachs, but whoever it is you can wave goodbye to that »).

Pour lutter contre la dette, un Front citoyen pour l’audit de la dette s’est constitué en 2016. Il a mené de nombreuses actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. Il soutient une commission d’audit citoyen de la dette. Il a réuni 150 000 signatures de personnes qui l’encouragent dans son action. Ce Front a invité les délégués du CADTM Amérique latine et Caraïbe sur l’île, qui ont accepté l’invitation afin d’y mener leur réunion annuelle et en profiter pour réaliser une série d’activités publiques auxquelles j’ai activement participé.

Action du Front Citoyen pour l’Audit de la Dette de Puerto Rico devant le Tribunal Federal à Hato Rey

Entre le 2 et le 8 décembre 2018 se sont donc déroulées à Porto Rico de nombreuses activités dans le cadre d’un programme élaboré par ce Front citoyen pour l’audit de la dette portoricaine, conjointement avec le CADTM Amérique latine et Caraïbe (CADTM ABYA YALA Nuestra America) et 9 associations portoricaines (la Commission citoyenne pour l’audit intégral de la dette de Porto Rico, le Barreau des Avocats et Avocates, l’Association portoricaine des professeurs universitaires - APPU, Ensemble le Peuple, Caraïbe Commune, VAMOS, le Syndicat des Travailleurs portoricains - SPT, le Collectif des professeurs auto-convoqués en résistance solidaire - PAReS et Hedge Clippers).


COMPTE-RENDU DU PROGRAMME D’ACTIVITÉS

Je suis arrivé dans la nuit du jeudi 29 au vendredi 30 novembre à Porto Rico avant le reste des délégués du CADTM, car le Front citoyen voulait profiter de ma présence pour que je participe à des programmes radio afin de faire la promotion du programme d’activités et attirer du monde à celles-ci.

En conséquence, j’ai participé à deux importants programmes radio le vendredi 30 novembre. Un dans les studios de la Radio Isla, qui est une radio privée ouverte aux réflexions critiques et ayant beaucoup d’écho sur tout le territoire de l’île, en particulier dans la capitale. Pour répondre pendant 50 minutes aux questions de la journaliste Damaris Suarez, j’étais en compagnie de deux camarades portoricains : le juriste Luis José Torrès, vice-président de la commission d’audit citoyen de la dette et le professeur d’université Rafael Bernabe, qui a été à deux reprises candidat à l’élection au poste de gouverneur de l’île en 2012 et en 2016 pour le Parti portoricain des Travailleurs (PPT). Voir son article sur la situation de l’île après le passage de l’ouragan Maria. On peut écouter l’émission en espagnol sur le site du CADTM.

Le même jour, en compagnie de la juriste Eva Prados, coordinatrice du Front citoyen pour l’audit de la dette, j’ai participé à une émission intitulée « Feux croisés » (Fuego Cruzado). C’est l’émission radio de débats la plus écoutée dans l’île.

Vendredi 30 novembre et samedi 1er décembre, les délégués du CADTM AYNA ont commencé à arriver : Camille Chalmers et Jean-Pierre Ricot de la PAPDA Haïti, Maria Elena Saludas d’ATTAC-CADTM Argentine, Joaldo Dominguez délégué du CADTM Venezuela, Camila Galindo du CADTM Colombie, Nicolas Centurrion du CADTM Uruguay.

Le programme d’activités publiques a commencé le dimanche 2 décembre au matin. Rendez-vous était donné sur la « plage pour le peuple » afin de célébrer l’abolition de l’esclavage et prolonger la lutte de celles et ceux qui ont perdu la vie dans les luttes d’émancipation, en portant une attention particulière aux femmes. L’activité s’est déroulée sur une plage que des promoteurs immobiliers veulent privatiser depuis plus de 10 ans et qui est occupée quasi en permanence par ceux et celles qui luttent pour qu’elle reste accessible au public. Camille Chalmers y a pris la parole pour le CADTM au côté de plusieurs militantes portoricaines (voir photo ci-dessous).

Pendant que cette activité avait lieu, j’ai participé en compagnie d’Eva Prados à un troisième programme radio, de nouveau à la Radio Isla. Ce programme était réalisé en duplex avec une journaliste qui se trouvait en Uruguay et qui nous posait des questions sur l’illégitimité de la dette.

Ensuite, tous les délégués CADTM et les membres du Front citoyen pour l’audit se sont rendus au local du collège des avocats pour tenir une conférence de presse qui a été couverte par une des principales chaînes de TV portoricaine (WAPA), par le quotidien gratuit Metro et par l’agence de presse espagnol EFE. Lors du Journal TV du dimanche après-midi, les téléspectateurs ont eu droit à deux minutes de compte-rendu de notre conférence de presse présenté par le journaliste Julio Rivera Saniel. Le lendemain, un article était publié dans la version papier et dans la version digitale de Metro et l’agence de presse EFE publiait un communiqué.

Lundi 3 décembre au matin, je me suis rendu à mon cinquième rendez-vous avec la presse. J’étais invité par l’ex-gouverneur de l’île de la période 2005-2008, Anibal Acevedo Vila, qui est devenu journaliste. J’accompagnais Roberto Pagan Rodriguez, président de la commission citoyenne d’audit de la dette et président du syndicat SPT (Syndicat portoricain des Travailleurs). Nous avons une fois de plus dénoncé le caractère odieux et illégitime de la dette réclamée à Porto Rico et mis l’accent sur l’importance de l’audit citoyen de la dette.

Entre-temps, les derniers délégués du CADTM AYNA étaient arrivés : Jose Menezes et Lujan Miranda, délégués de l’audit citoyen du Brésil, organisation membre du réseau CADTM et enfin William Gaviria, du syndicat des employés de banques, UNEB, membre du CADTM en Colombie.

Lundi 3 décembre, le CADTM AYNA a commencé sa réunion annuelle qui a duré 3 jours et à laquelle ont assisté une dizaine de membres du Front citoyen d’audit de la dette de Porto Rico.

La réunion a rempli largement quatre demi-journées de débat et d’analyse. Nous avons commencé par un compte-rendu des travaux du secrétariat international partagé, assumé conjointement par le CADTM Belgique et par ATTAC-CADTM Maroc. Ensuite, après discussion, nous avons entendu un rapport sur l’activité de la coordination du CADTM AYNA présenté par Maria Elena Saludas d’Argentine. Pour clore la session du lundi, nous avons écouté les présentations de Luis José Torrès et d’Eva Prados sur la dette de Porto Rico.

Le soir du lundi 3 décembre, nous nous sommes rendus à un autre bout de la ville pour rencontrer une vingtaine de délégués et de membres du Front citoyen pour l’audit de la dette. Nous avons eu d’excellents échanges avec les militants-tes des syndicats, les féministes et d’autres activistes. C’était tout à fait enthousiasmant de constater l’énergie qui se dégageait de cette réunion très constructive et conviviale. Les syndicalistes nous ont expliqué que le lendemain, il y aurait une manifestation des travailleurs des services publics contre une réduction de l’intervention des pouvoirs publics dans les cotisations des travailleurs pour l’assurance « santé ». La baisse peut représenter une perte de revenu de 100 à 500 euros par mois selon les catégories de fonctionnaires et selon leur degré d’ancienneté. Cette attaque contre leurs revenus est réalisée dans le cadre des politiques d’austérité imposées pour rembourser la dette publique.

Le mardi toute la journée, le CADTM AYNA s’est réuni dans les locaux du collège des avocats pour entendre et discuter les rapports des délégués de Colombie, d’Haïti, du Brésil et du Venezuela. Pour avoir les échanges les plus riches possibles concernant ce dernier pays, nous avons eu une conférence vidéo avec Oly Milan et Paulino Nunez, 2 membres du CADTM Venezuela qui n’avaient pas pu faire le déplacement de Caracas vers Porto Rico, notamment en raison des restrictions mises en place par les autorités de Washington pour l’octroi de visas aux Vénézuéliens.

Mardi 3 décembre, au soir, nous avons participé à une grande conférence dans un amphithéâtre de l’université de la capitale, sur le thème : « Dettocratie et nouveau colonialisme : Europe, Amérique latine et Caraïbe ». Y ont pris la parole : Camille Chalmers (Haïti), Maria Elena Saludas (Argentine), le juriste portoricain Efrén Rivera, la juriste portoricaine Natasha Ora et moi-même ; la conférence était animée par Eva Prados. Deux cents personnes étaient présentes, ce qui peut être considéré comme un très grand succès ! Cela a donné lieu à un article dans la presse de l’île.

La vidéo de la conférence en espagnole peut être visionnée ici (durée : 2h26).

Mercredi 5 décembre, le CADTM AYNA a repris ses travaux et les délégués ont discuté des rapports sur l’Argentine et sur l’Uruguay. Ensuite, ils ont débattu de la situation au Nicaragua puis ont engagé la discussion sur le planning de l’année 2019.

Jeudi 6 décembre, je me suis rendu à mon sixième rendez-vous avec les médias pour participer en compagnie de Luis José Torres à un programme radio « Dis-moi la vérité » (« Digame la verdad ») avec les journalistes Milly Mendez et Julio Rivera Saniel qui en plus de son travail pour la télévision WAPA anime en radio un programme matinal très suivi du lundi au vendredi.

En début d’après-midi 4 délégués du CADTM AYNA étaient interviewés par Radio Universidad.

Le jeudi 6 décembre à 16h à la faculté d’économie de l’université de Porto Rico, j’ai présenté devant 180 participants l’édition en espagnol du livre Système dette. Ce fut une très belle réussite. L’activité était organisée par l’Association portoricaine des professeurs universitaires - APPU. Tout le stock de livres que nous avions amené a été épuisé et nous avons dû passer commande à la maison d’édition ICARIA basée à Barcelone d’une vingtaine d’exemplaires supplémentaires, qui parviendront plus tard à ceux et celles qui les ont prépayés. C’est dire l’intérêt qu’a suscité le livre, qui a été présenté au public par le professeur universitaire et militant Felix Cordoba et par moi-même.

Ensuite, à un autre endroit de la ville, a eu lieu un superbe concert sur le thème « Le Cri des Artistes contre les dettes illégitimes » (voir l’affiche ci-dessous).

Le vendredi 7 décembre, 60 délégué-e-s et militant-e-s de différentes organisations portoricaines se sont réunis à l’appel du Front citoyen et d’autres organisations comme Ensemble le Peuple, le Collectif des professeurs auto-convoqués en résistance solidaire (PAReS) et Hedge Clippers, pour discuter de la stratégie à suivre pour aller plus loin dans le combat contre les dettes illégitimes. La réunion a eu lieu dans un local syndical. Pendant la réunion, j’ai donné une septième interview à la radio WPAB de la région de Ponce au Sud de l’île. C’est le directeur de la radio, José Elias qui m’a interviewé. Cette assemblée a été très productive et a débouché sur une série de pistes d’actions pour les mois prochains.

Le samedi 8 décembre, une quarantaine d’activistes se sont rassemblés pendant 5 heures dans les locaux de l’université pour réaliser un atelier pratique sur la manière de réaliser l’audit citoyen. À l’issue de cet atelier, j’ai donné une 9e interview qui sera publiée en vidéo dans les semaines qui viennent.

À partir du samedi après-midi, les délégués du CADTM AYNA sont repartis vers leurs pays d’origine les uns après les autres.

Joaldo Dominguez et moi sommes restés quatre jours de plus afin d’approfondir les contacts avec les activistes de l’île.

Le programme d’activités mis au point par le Front citoyen pour l’audit de la dette et les organisations locales qui s’y sont associées a rencontré un très grand succès. Nous avons pu avoir de nombreux contacts avec des militant-e-s et membres d’organisations locales très actives sur le sujet de l’endettement illégitime de Porto Rico, responsable d’une situation sociale et économique qui place la population dans une situation très critique, particulièrement depuis le passage des ouragans Irma et Maria. Le CADTM apportera tout le soutien possible à la réalisation d’un audit citoyen de la dette de Porto Rico.



Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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