Portugal : 15 septembre 2012, le peuple était en masse dans la rue !

28 septembre 2012 par Maria da Liberdade


Le peuple du Portugal a rejeté, dans la rue, au 15 Septembre 2012, les politiques de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. (Commission européenne, Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) et les politiques néo-libérales du gouvernement de coalition PSD / CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
, défiant la gauche traditionnelle. Dans un pays connu pour ses « mœurs douces » ou pour le manque de participation civique et politique, plus d’un million de personnes (10% de l’électorat) ont manifesté dans tout le pays, quelque chose de jamais vu depuis le 1er mai 1974, quelques jours après la Révolution des Œillets qui a mis fin à 48 ans de régime autoritaire.

Le samedi 15 septembre, au Portugal, il y a eu une « révolution politique », une explosion de la citoyenneté. Soudain, la « politique », dans sa forme démocratique la plus noble, la participation citoyenne, a envahi les rues du pays, dans une protestation non-partisane et non-syndicale, organisée par la société civile. Symptomatique ! « Le peuple uni ne sera jamais vaincu’, le slogan de la Révolution d’Avril de 1974 a été le cri d’indignation des centaines de milliers de Portugais qui ont marché contre la Troïka et pour la restitution de leur vie.

Les Portugais se sont joints en masse à une proposition transversale. On a pratiqué la démocratie participative. Devant des institutions, des partis et des administrations publiques, on a démontré notre capacité de faire de la politique d’une autre façon, conformément à un paradigme plus participatif et autonome. Le mot d’ordre était anticapitaliste : ’Nous voulons récupérer le contrôle sur nos vies’ Les Portugais veulent vivre avec dignité et être maîtres de leur destin. Les citoyens refusent d’être des objets ou des marchandises aux mains des spéculateurs. Ils sont contre la politique des bas salaires et des pensions indécentes. Ils sont contre l’exploitation, la dépression et la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. . Ils veulent continuer à croître ! Ils veulent l’État providence conquis au prix fort par les ancêtres. Les Portugais ne sont pas à vendre. Ils ont atteint l’âge adulte !

Les Portugais exigent « Que la Troïka dégage ! ». Ils se sentent volés et ne veulent plus des politiques d’austérité. Sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique, on crie : « Cette dette ne nous appartient pas ! », « On ne paie pas, on de paie pas » ! Les Portugais n’admettent pas que le gouvernement prenne l’argent des travailleurs pour le donner au capital, comme cela peut arriver si la hausse de 7% de la impôt social unique (ISU) est inscrit dans le prochain budget de l’Etat. Les patrons eux-mêmes sont contre ! La mesure est rejetée par tous. L’Exécutif n’a pas fait des coupes au niveau des partenariats public-privé si coûteux pour la collectivité et est prêt à brader le patrimoine de l’Etat. Cela dépasse toutes les limites !

Ce gouvernement n’est pas disposé à faire des concessions. Ce sont des puristes du marché : des néo-libéraux avoués et fiers de l’être. Ils sont anti-régulation, des évangélistes qui croient que la foi du marché gouverne tout. C’est idéologique ! Víctor Gaspar, le ministre des Finances, l’a admis. A propos de l’augmentation de l’ISU, le ministre assume que les transferts de l’argent du travail pour le capital se feront sans régulation. Le gouvernement croit à la parole des entrepreneurs.

’Assez !’, les Portugais ont crié avec indignation. On a besoin d’une solution de gauche qui mène une politique qui soit conforme à la volonté d’un peuple qui veut retrouver sa souveraineté et sa dignité. « FMI : sort d’ici », on ne veut pas payer des dettes illégitimes et des intérêts usuraires. Il faut « libérer » de l’argent pour répondre aux besoins de base des Portugais, pour restaurer l’État-providence, le service national de santé, l’école publique, pour encourager des initiatives sociales et économiques, de façon régulée et organisée. On a besoin de donner libre cours à la créativité, à inventer et à créer des solutions dignes, à taille humaine, dans un climat d’égalité et de liberté. Mettons fin aux solutions autistes et hégémoniques. On doit s’unir, s’entendre, se sentir, se parler de façon différente et trouver des solutions qui restaurent nos vies. Nous avons besoin de courage et de nous mobiliser.

Les Portugais sont en train d’aller dans cette direction. Et la Gauche ? Est-elle prête à assumer le nouveau paradigme et la révolution en cours !?

Maria da Liberdade

 



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