Pourquoi l’aide d’urgence est insuffisante ?

9 août 2011 par Renaud Duterme


Une fois de plus, un peuple se meurt dans l’indifférence générale. Depuis le début de la famine qui touche gravement la corne de l’Afrique, les images choc se multiplient, rappelant à tout un chacun qu’au XXIe siècle, la faim peut encore tuer. Alors que la Communauté Internationale a bien du mal à récolter des fonds destinés à porter secours à ces populations (sans doute les caisses sont vides après le hold-up financier à l’œuvre depuis 3 ans), les appels aux dons des particuliers abondent de toute part. Souvent d’un caractère culpabilisant et dépourvu d’analyses fouillées, cette technique de plus en plus à l’œuvre suite aux catastrophes humanitaires ne résous malheureusement pas le fond du problème. Il suffit de voir les conditions de vies des populations touchées par le Tsunami en Asie du Sud-Est ou par le séisme en Haïti pour voir que rien ne s’est amélioré malgré les montants importants récoltés de part et d’autre [1] . Ces deux exemples montrent également que prétendre résoudre un problème qui touche de près ou de loin à la pauvreté n’est qu’illusion si on ne cherche pas à connaître et à s’attaquer au fond du problème, à savoir essentiellement la question des rapports de forces et de l’exploitation au niveau mondial et national.

Et la charité sauvera le monde…

Si la charité permettait d’abolir la misère et l’exploitation, nous vivrions probablement dans un monde idyllique. Malheureusement, c’est loin d’être le cas, l’exemple somalien nous le montre une fois de plus. De ce fait, il est peut-être temps de rompre avec une conception de la solidarité à l’œuvre depuis plusieurs décennies dans le milieu développementaliste. La vision en question est une version creuse et dont le caractère non politique est revendiqué haut et fort. « Nous sommes là pour porter secours à des personnes, pas pour nous mêler de politique ». Ce discours, omniprésent chez de nombreuses ONG dont les intentions sont bien souvent louables, peut se révéler néfaste à plusieurs niveaux.

Premièrement, en agissant uniquement par le biais d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
strictement humanitaire sans se préoccuper des causes profondes du problème, on en revient inévitablement à cautionner le système en place responsable de la tragédie. Ainsi pour ce qui est d’une catastrophe alimentaire comme celle qui prévaut actuellement en Somalie et dans les pays voisins, il est naïf (voir hypocrite) de chercher à sauver ces populations d’une mort certaine sans remettre en cause un temps soit peu le système économique dominant. Ce même système qui fait qu’aujourd’hui encore, dans un monde capable de nourrir 12 milliards de personnes, un Etat est dans l’incapacité de faire face à un aléa climatique tel qu’une sécheresse. Aussi grave soit-elle, elle n’est dans la réalité que le déclencheur d’une catastrophe inévitable suite aux politiques néolibérales mises en œuvre depuis plus de 30 ans (libéralisation des marchés, ouvertures des frontières, dérèglementation des marchés de capitaux, …). Ces politiques qui détruisent les agricultures locales ont également donné aux marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
le contrôle des prix des aliments, c’est-à-dire la possibilité de spéculer sur la vie de millions de personnes. Rappelons que la faim n’est pas un phénomène nouveau et qu’à l’heure actuelle, près d’un milliard de personnes souffre de malnutrition chronique ; rappelons également que pendant ce temps là, environ 1/3 de la production mondiale de nourriture est gaspillée ; rappelons enfin qu’avec le soutien de la plupart des gouvernements, des surfaces entières sont consacrées à la production d’agrocarburants au détriment d’aliments. L’aide d’urgence a bien sûr son utilité mais elle ne peut avoir véritablement de sens que si elle cherche également à s’attaquer aux causes de la misère. Sans quoi ce genre de catastrophes est condamné à se reproduire encore et encore. Sans questionner le contexte historique, économique et politique d’une tragédie, l’aide d’urgence n’est qu’un palliatif destiné à soulager la misère mais sans la faire disparaître. De même, l’approche du don, même si elle est malheureusement nécessaire dans un monde où l’argent est le nerf de la guerre, doit être accompagnée de revendications fortes et cohérentes, telles que l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du pays secouru. Il est insensé d’apporter des fonds à une population sans remettre en cause le fait que l’Etat soit contraint de rembourser chaque année des montants considérables au titre du remboursement de la dette.

La seconde raison qui peut rendre l’aide humanitaire néfaste est le fait que ce type d’actions risque de déresponsabiliser les différents acteurs engagés dans le combat pour le respect des droits humains. Mettre la main au portefeuille permet de se donner bonne conscience avant de continuer sa vie comme avant. Il est vrai que la perversité du système capitaliste est que son caractère englobant donne l’impression d’être impuissant, ce qui est vrai à l’échelle individuelle. Or, si la générosité financière a l’avantage d’être un acte concret et facile (j’ai donné quelque chose), elle à l’inconvénient de cloîtrer les personnes dans leur individualisme et de minimiser l’importance d’une action ou mobilisation collective, unique solution véritablement porteuse de changements. On l’a vu, le contexte est fondamental et même si il peut se révéler difficile à ébranler, c’est possible aujourd’hui plus que jamais. Les mouvements populaires qui secouent le monde sont là pour nous le rappeler.
Enfin, il est paradoxal de se mobiliser pour des causes étrangères, aussi juste soient-elles sans remettre en cause les atteintes aux droits fondamentaux perpétrées par nos gouvernements [2] : guerres en Libye et en Afghanistan, répression des sans-papiers, ventes d’armes, criminalisation des mouvements sociaux, … Le côté exotique de l’aide d’urgence ne doit pas faire oublier que la misère existe également dans les pays du Nord.

Pour une mobilisation cohérente

Cet état des lieux n’a pas pour but de déconsidérer le travail de milliers de personnes remplies de bonnes intentions. On peut plutôt le considérer comme un appel pour les diverses ONG spécialisées dans l’aide d’urgence et/ou humanitaire à, non pas cesser leurs actions, mais les compléter par des revendications politiques claires. L’annulation de la dette des pays de la périphérie peut-être un bon début, même s’il est illusoire de croire qu’elle résoudra tous les problèmes des pays du Sud. Arriver à une véritable justice sociale nécessite de bouleverser des rapports de domination en œuvre depuis plus de 5 siècles [3]. Et pour ça, seule une mobilisation populaire et solidaire importante en est capable.



Notes

[1Pour ces deux exemples, voir respectivement :
MILLET Damien, TOUSSAINT Eric, Les tsunamis de la dette, éditions Syllepse/CADTM, 2005.
Et PERCHELLET Sophie, Haïti, entre colonisation, dette et domination, éditions CADTM, 2010.

[2Pour plus d’informations à ce sujet, voir l’ouvrage
BRICMONT, Jean, Impérialisme Humanitaire. Droit de l’Homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?, Aden, 2005.

[3Voir le texte d’Eric TOUSSAINT : http://www.cadtm.org/La-globalisation-de-Christophe

cadtm.org
Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.