Pourquoi l’annulation massive des dettes africaines n’aura pas lieu

22 avril par Nicolas Sersiron


(CC - Flickr - AK Rockefeller)

L’endettement des pays africains n’a qu’un seul but, voler leurs ressources du sol et du sous-sol : forêts, terres agricoles, mines (cobalt, cuivre, or, uranium, etc.), fossiles (pétrole, charbon), voler le travail des peuples africains payés avec des cacahuètes. Il s’agit d’un colossal extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. des ressources naturelles et humaines qui dure depuis trop longtemps. Ce qui met ces pays dans l’incapacité économique de créer leur autonomie alimentaire, industrielle, financière, culturelle... Résultat, ils sont dans l’incapacité de résister aux injonctions austéritaires des puissances étrangères et des institutions financières internationales prodiguées au nom du remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. Dette pourtant illégitime, voire souvent odieuse, puisqu’elle ne profite pas aux populations. Elles qui pourtant la remboursent avec leurs impôts alors qu’elles n’ont pas bénéficié des emprunts : absence d’éducation et de santé gratuites, d’hôpitaux, de services publics dignes de ce nom, de ponts, de routes de chemins de fer... Par ailleurs les non-dits, dont un racisme caché, sous-tendent l’ensemble des discours de « bonne gouvernance » émis par les institutions financières internationales. Ainsi en est-il des supposées incapacités de ces pays à s’organiser, de leur pauvreté, qui seraient endémiques : soleil, paresse, cocotiers, corruption, etc. À la manière dont les médias européens ont traité les Grecs au cours de la décennie 2010, pendant que l’Europe faisait plonger leur PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et les appauvrissait profondément, au nom du remboursement de la dette, elle aussi illégitime, odieuse, insoutenable. Le plus souvent, en Afrique subsaharienne, le travail est payé 1 euro par jour, sans sécurité sociale, sans chômage, ni retraite. Qui accepterait cela, ici en France ?

Qui les volent ? Tous les pays riches et industrialisés.
Comment ? En imposant des dettes illégitimes, le libre-échange et la corruption des décideurs.

Les pays africains ont une dette de 14 milliards d’euros envers le gouvernement français. Mais 40 % de la dette globale de l’Afrique serait due à la Chine, de très loin son plus important préteur privé et public. En devenant l’atelier du monde, elle est aussi devenue le premier prédateur des richesses naturelles de ce continent. Impossible de fabriquer et d’exporter tant de biens industriels sans extractivisme. La Chine pille énormément, en grand successeur des pilleurs européens de la période coloniale, telle la France. Nous, qui importons énormément de bien matériels fabriqués par ce pays, continuons donc à participer fortement au pillage de l’Afrique.

Qui les volent ? Tous les pays riches et industrialisés.
Comment ? En imposant des dettes illégitimes, le libre-échange et la corruption des décideurs

Dette, corruption, libre échange, ces trois moyens de la prédation font système : la dette, centre névralgique, permet d’imposer les deux autres et leurs corollaires : privatisation forcée des grandes entreprises nationales, corruptions des dirigeants devenant pilleurs de leur propre pays, liberté de mouvements des capitaux internationaux, ouverture forcée des frontières, import-export de toutes sortes de biens industriels ou alimentaires. Les principaux instigateurs de ce système d’injustice et d’inégalités sont les grands pourvoyeurs de prêts de « sauvetage », la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Ce dernier, en grand maître-chanteur, ne prête qu’à des conditions catastrophiques pour les populations depuis plus d’un demi-siècle. Elles sont nommées PAS, pour ’plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
’. Toujours d’actualité en 2020. La Banque mondiale, institution sœur, veille à l’application des dits PAS avec la même logique de chantage aux prêts, pour que les lois du pays créent un espace le plus business friendly possible. En faveur du « développement » des entreprises, de l’enrichissement des bourgeoisies au pouvoir. Quant aux habitants, ils attendent toujours le fameux ruissellement des riches vers les pauvres, un mensonge qui nous est aussi régulièrement servi au Nord.

Résultat, les budgets - et donc le remboursement de la dette - dépendent essentiellement de l’exportation des ressources naturelles à l’état brut. Tous ces pays font donc le maximum pour augmenter les extractions minières, agricoles, forestières ainsi que celles de la mer. Le but des pays industrialisés, le pillage des ressources étrangères pour abonder leur industrie et toutes leurs entreprises, est donc atteint. Quant aux pays pillés et endettés, ils stagnent dans une économie primaire soumise aux fluctuations du prix de ces matières fixé par les bourses du Nord. En ce printemps 2020, la décroissance brutale de la consommation de biens résultant de l’enfermement des peuples du Nord, et maintenant d’Asie, pour les préserver de la « pandémie » Covid-19, a fait chuter lourdement leurs prix. L’effondrement du prix du pétrole, 20 dollars le baril, aux États-Unis 37 dollars en négatif (payer pour se débarrasser de son pétrole), a entraîné une très forte baisse de la valeur de l’ensemble des matières premières. Peu de consommation, peu de profits possibles, moins de besoins, aboutissent à moins de demande sur les matières premières et donc à une baisse très violente de leur prix.

Revenons aux dettes publiques de l’Afrique.

Elles se décomposent en trois types.

La France, question pillage, est bien classée en Afrique. Elle a quelques siècles de pratiques. Après l’extraction des africain.e.s libres pour les transformer en esclaves durant plus de 3 siècles, puis la période coloniale avec ses armées d’occupation et le travail forcé, la dette aujourd’hui est le moyen d’asservissement utilisé aujourd’hui pour continuer à dominer ces peuples. Pensez-vous qu’avec le Covid-19 elle va arrêter le pillage, donc s’appauvrir, ralentir son industrie et les profits de ses grands actionnaires type Bolloré, Total, Bouygues, Orange et tant d’autres ? Juste au moment où son économie s’écroule suite à la débâcle sanitaire organisée par nos gouvernements successifs au service des multinationales, dont Macron est le premier de cordée. Non ! Ne rêvez pas. Si nous voulons que la France annule les dettes africaines massivement, que le Club de Paris disparaisse, que le FMI et la BM cessent leur emprise sur l’Afrique par la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
, que la corruption disparaisse, il faut que notre pays sorte de ces institutions, abandonne ce système financier de domination.

Alors comment faire pour réussir à annuler massivement et réellement la dette des pays africains ? On peut crier, manifester, plaider l’immense injustice depuis des décennies, la faim qui ne recule pas, le réchauffement climatique qui les touche plus durement que nous, rien n’y fait, la dette résiste, et aujourd’hui s’amplifie fortement avec la chute du prix des matières premières. La solution pour diminuer l’extractivisme qui ruine l’Afrique, et dont la dette illégitime est le levier principal, consiste à sortir d’une civilisation ou le matérialisme et la cupidité l’emportent sur toutes les autres valeurs. Diviser notre consommation de biens matériels par 5 ou 10 le plus rapidement possible et diminuer très fortement nos importations d’aliments issus de l’agriculture productiviste de ce continent. Cesser d’exporter des denrées alimentaires subventionnées, en dumping, qui ruinent l’agriculture vivrière. Cela s’appelle la décroissance des inégalités. Pour cela il faut que nous, peuples des pays riches, entrions en décroissance matérielle.

Voulons-nous conserver notre super confort avec chacun nos 400 esclaves énergétiques (Jancovici) ? Voulons-nous continuer avec toujours plus de voitures individuelles, - thermique ou électrique c’est pareil - routes, ponts, autoroutes, avions, super aérogares pour touristes à palmiers et autres cravatés, TGV, centrales nucléaires, éoliennes, panneaux solaires, ascenseurs, gratte-ciel dressés tel des phallus enfantant notre fin, électroménager robotisé, chauffage des maisons et des petits oiseaux en même temps, fast fashion, viande à tous les repas, pesticides partout, suralimentation en produits transformés et autres gadgets inutiles et destructeurs ? Ils sont tous issus de ces pillages, la dette africaine en est le forceps.

Alors, si nous désirons continuer comme avant, il faut assumer - bien comprendre et accepter - notre part de responsabilité dans l’endettement et le pillage extractiviste de l’Afrique, dans la mort par la faim de 3 millions d’enfants dans le monde chaque année, dans la pauvreté de plus de 2 milliards d’humains, la dégradation de notre magnifique climat tempéré, la montée des océans, la disparition des grands massifs forestiers qui régulent notre climat, etc. « Le confort de la société de consommation nous a précipités dans un destin tragique. Il nous revient de réapprendre à vivre en paix avec la nature. Une entreprise difficile mais qui donne un sens à sa vie ! » Bernard Charbonneau

Si nous refusons de diminuer notre hyper confort, demander l’annulation des dettes des pays dit en « développement » relève de la farce. Continuons plutôt à envoyer des missions « humanitaires » aux quatre coins de ce continent, à pratiquer l’« aide publique au développement », l’APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics de pays industrialisés. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché (prêt concessionnel) pour qu’il soit considéré comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD.

Outre l’aide alimentaire, on peut distinguer trois grands types d’utilisation des fonds ainsi dégagés :le développement rural, les infrastructures, l’aide hors projet (financement des déficits budgétaires ou de la balance des paiements). C’est ce dernier poste qui augmente le plus. Cette aide est « conditionnée » par la réduction du déficit public, la privatisation, la bonne conduite écologique, l’attention aux plus pauvres, la démocratisation, etc. Toutes ces conditions sont définies par les principaux gouvernements du Nord et le couple Banque mondiale/FMI. Cette aide passe par trois canaux : l’aide multilatérale, l’aide bilatérale et les ONG.
, produisant l’effet inverse de celui proclamé haut et fort. En effet une partie est détournée par les dirigeants avec le silence complice du « généreux donateur ». L’APD est en fait une diplomatie des matières premières, elle offre aussi des avantages concurrentiels à nos chères multinationales. Elle assure la continuité voire le renforcement du pillage de ces pays en (non) développement. Petit calcul. La France donne - le plus souvent elle prête à un taux légèrement inférieur - 7 milliards euros/an, aux pays dits en « développement ». Entre le retour forcé des migrants, le paiement des français expatriés, l’aide aux pays non pauvres, très peu de cette manne arrive entre les mains qui en ont le plus besoin. Acceptons l’idée que moins d’un milliard va réellement aux peuples des pays les plus pauvres, environ 2 milliards d’humain.e.s. Son aide publique est donc d’1/2 euro par an vers chacun d’entre eux. Mais combien de centaines de milliards d’euros nos entreprises gagnent-t-elles chaque année dans leurs relations commerciales avec le continent africain, bien huilées par cette fausse aide publique et les traités de libre-échange ?

Pour séduire le bon peuple qui le supporte de plus en plus mal, Macron montre une grande générosité envers les plus faibles, nos frères africains, très gravement impactés par cette chute du prix des matières premières. Devant 35 millions de téléspectateurs confinés, il annonce l’annulation massive de leurs dettes. Le lendemain, son ministre menteur raconte l’inverse en petit comité et maintient la dette illégitime sur l’Afrique. En langue de bois cela se nomme de la com, en langue vraie du foutage de gueule. Qui croient encore aux paroles du gouvernement et à une quelconque générosité de sa part ?

Si nous voulons réellement que les dettes africaines soient massivement annulées, cela doit commencer par l’annulation de notre folle consommation et de nos immenses gaspillages. Que ce confinement soit le temps d’une prise de conscience, que ce moment de décroissance subie devienne le début d’une décroissance choisie. Cet immense gâchis de ressources, en particulier celles volées aux peuples africains, en plus de créer d’insupportables inégalités sociales, d’être criminel, les enfonce encore plus violemment et rapidement que nous, peuples du Nord et premiers responsables, dans l’impasse écologique et climatique.



Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.