Eric Toussaint interviewé par Natalia Aruguete (Pagina 12)

Pourquoi la crise percutera le Sud

5 janvier 2011 par Eric Toussaint


Bien que la crise a touché principalement les pays du Nord, Eric Toussaint signale qu’en Chine des bulles spéculatives se sont formées, dont l’explosion pourrait affecter des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». , comme l’Argentine. Il dénonce le fait que les organismes financiers internationaux, tels que le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, continuent à appliquer les mêmes politiques qui ont conduit à la crise.

Pourquoi pensez-vous qu’il y a actuellement un lien étroit entre crise économique et crise financière ?

Nous faisons face à une crise systémique du capitalisme où plusieurs aspects sont interconnectés : économique et financier, mais aussi alimentaire et climatique. Nous pourrions également parler d’une crise de gestion politique internationale.

De quelle manière se manifeste la crise de gestion politique ?

La façon dont on tente de gouverner au niveau mondial est entrée dans une crise très profonde, en témoigne la crise de légitimité qu’a traversée le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. . Sur le plan économique, la presse financière parle en général d’une « crise financière », qui a commencé avec la crise hypothécaire de 2007. J’insiste sur le fait que la crise a débuté au niveau de l’économie réelle, c’est-à-dire par une surproduction dans le secteur de la construction immobilière en 2006 qui a débouché sur une crise financière. Les banques aux Etats-Unis ont inventé de nouveaux produits dérivés de crédit Dérivé de crédit
Dérivés de crédit
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
, basés sur une spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
immobilière, sur le marché des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
, qui est entré en crise du fait de la réduction de la valeur du logement. Depuis 2007, sept millions de familles, qui n’ont pas pu poursuivre le paiement des prêts hypothécaires, ont été expulsées de leurs maisons aux Etats-Unis.

Pourquoi la crise a-t-elle explosé dans les pays du Nord ?

La crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
hypothécaire a débouché sur une crise globale des systèmes financiers états-unien et européen car les grandes banques d’investissement Banques d’investissement
Banque d’investissement
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
des Etats-Unis et les grandes banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
avaient acheté ou vendu des CDO (Collateralized Debt Obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
), des produits structurés Produits financiers structurés
Produits structurés
Produit structuré
Un produit structuré est un produit généralement conçu par une banque. C’est souvent une combinaison complexe d’options, de swaps, etc. Son prix est déterminé en utilisant des modèles mathématiques qui modélisent le comportement du produit en fonction du temps et des différentes évolutions du marché. Ce sont souvent des produits vendus avec des marges importantes et opaques.
dont une partie était des titres adossés à des crédits hypothécaires. Tout cela a explosé. La dérèglementation bancaire de la fin des années 90, qui n’a pas été l’œuvre de George Bush mais celle de Bill Clinton, a contribué à cette crise financière liée à une bulle de la dette privée. En 1999, Robert Rubin, secrétaire du Trésor des Etats-Unis sous la présidence de Clinton, a convaincu le Congrès d’abroger une loi appelée Glass-Steagall (datant de la présidence de F. Roosevelt), qui interdisait aux banques d’investissements de mélanger leurs activités avec celles des banques commerciales de dépôt. Cela a conduit des banques d’investissements comme Lehman Brothers ou Merrill Lynch à entrer directement sur le marché hypothécaire en créant des produits structurés qui ont explosés en 2007.

Quels effets a eu la conversion de la dette privée en dette publique ?

Plusieurs. D’abord, une destruction de valeur, puisqu’il y avait une survalorisation des produits structurés de crédit dans les comptes des banques du Nord qui gonflaient les actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
des banques. Les banques ont dû déclarer nuls une série de crédits car il s’agissait de crédits douteux, impossible à récupérer. Quand la crise a explosé à partir de 2007, elles ont dû reconnaître que leurs comptes étaient composés de capital fictif. Elles parlaient d’actifs toxiques mais il s’agit de capital fictif, puisqu’ils ne disposent pas d’une contrepartie réelle. Cela a affecté le système de crédits mais aussi le secteur industriel, puisque beaucoup d’entreprises non financières aux Etats-Unis avaient investi une partie de leurs actifs dans le secteur financier, comme General Motors ou General Electric. Par contagion à l’économie réelle, plusieurs entreprises industrielles ont été déclarées en faillite, comme c’est le cas pour General Motors, qui a ensuite été totalement restructurée. Le processus d’assainissement du secteur financier a montré qu’il y avait une surproduction dans plusieurs secteurs, notamment ceux du logement et de l’automobile. Les pays émergents et les pays en développement en général ont réussi à être peu affectés par la crise financière et économique des pays les plus industrialisés.

À quoi est-ce que cela est dû ?

À la Chine, qui maintient une croissance forte et achète des matières premières aux pays émergents, comme l’Argentine ou le Brésil, qui grâce à cela peuvent conserver des recettes fiscales importantes. Le second facteur est que les banques centrales des pays les plus industrialisés, la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. des Etats-Unis, la Banque Centrale Européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et la Banque d’Angleterre, ont décidé de baisser brutalement les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
à partir du 2007. La conséquence pour les pays émergents est que le refinancement de leur dette externe s’effectue à un coût abordable car le taux d’intérêt est faible. Et comme ils disposent de réserves en devises – grâce au prix élevé des matières premières qu’ils exportent-, ils ne sont pas exposés à de hauts risques financiers. Le troisième facteur est lié au fait que dans les pays d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale, les gouvernements et les banques centrales ont mené une politique de sauvetage bancaire notamment en injectant beaucoup de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
au profit des banques.

Quels ont été les effets de cette politique sur les pays émergents ?

Les banques ont recyclé une partie des liquidités qui provenaient des banques centrales du Nord et l’ont investi à la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de valeurs de plusieurs pays émergents. La capitalisation a augmenté au Brésil et en Inde. Il y a donc eu entrée de capitaux, mais ce sont des capitaux flottants, de sorte qu’il peut y avoir un reflux rapide si la situation change au Nord. Les économies des pays émergents n’ont pas été durement touchées par la crise de 2007 et 2008, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne seront pas affectées dans le futur.

Comment les pays périphériques pourraient-ils se voir affectés ?

L’économie chinoise pourrait entrer dans une situation de crise car plusieurs bulles s’y sont développées ces dernières années, bulle immobilière mais également bulle du crédit bancaire interne. Ces bulles si elles éclatent peuvent faire chuter brutalement la croissance chinoise. Si cela se produit, cela aura un effet immédiat sur les prix des matières premières et cela affectera immédiatement l’Argentine, le Brésil, et toutes les économies qui exportent vers la Chine.

Quels sont les autres facteurs ?

Les banques centrales ont accordé des crédits aux banques privées du Nord à des taux très bas pour leur permettre d’assainir leurs bilans en se refinançant à moindre coût. Mais dans quelques années, les banques centrales devront à nouveau augmenter les taux d’intérêt. Aux Etats-Unis, ils sont de 0.25%, en Europe de 1 % et au Japon de 0%, cela ne peut pas durer. Si les banques centrales augmentent les taux d’intérêt, le coût du refinancement de la dette des pays du Sud va augmenter. Si cela se produit, et quand les prix des matières premières baisseront, il y aura un problème de liquidité dans les pays du Sud. En outre, l’augmentation des taux d’intérêt par les banques centrales aura un autre effet.

Lequel ?

Une part considérable du crédit accordé par les banques centrales aux banques privées du Nord n’a pas été investie dans l’économie réelle ; ce sont des spéculations sur les matières premières, sur les titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
et autres types d’actifs. L’augmentation des taux d’intérêt génèrera une baisse des activités spéculatives sur les marchés des matières premières et, par conséquent, une chute du prix des matières premières. Enfin, quand les banques centrales augmenteront leurs taux d’intérêt, la liquidité se réduira et il y aura une pression pour organiser un reflux des investissements effectués dans les Bourses de Valeurs du Sud, vers le Nord, car les banques du Nord devront rapatrier une partie des investissements faits au Sud. Ces facteurs - le prix des matières premières, les taux d’intérêt et le reflux de capital du Sud vers le Nord - peuvent affecter les économies des pays émergents dans les années qui viennent.

Y-a-t-il eu, par le passé, des évènements comparables à la crise imminente de la dette à laquelle vous faites référence ?

La crise des années 80 en Amérique latine éclate suite à la hausse des taux d’intérêt décidée par la Réserve Fédérale des Etats-Unis fin 79, suivie d’une forte chute du prix des matières premières, au premier rang desquelles le pétrole. Le Mexique, qui exportait du pétrole et avait contracté de nombreux prêts à des taux d’intérêt variables auprès des banques nord-américaines, se trouva dans l’incapacité de payer, ne disposant pas de ressources fiscales suffisantes pour rembourser sa dette, qui avait explosé suite à cette décision de la Réserve Fédérale.

En tant que membre de la Commission d’Audit de la dette en Equateur, quelles irrégularités avez-vous relevé quant au processus d’endettement de certains pays d’Amérique du Sud, depuis les années 70 ?

Dans les années 1970, 80 et 90, les économies d’Amérique latine ont contracté de nombreuses dettes par le biais de crédits bancaires, puis, vers la fin des années 90 et au cours de la première décennie des années 2000, via l’émission des titres. On trouve ici une caractéristique commune. Afin de parvenir à placer des crédits au Sud, les banques du Nord ont convaincu de hauts-fonctionnaires, des ministres, des chefs d’Etat d’accepter des contrats qui, par divers aspects, étaient illégaux ou en tout cas illégitimes. En Equateur, plusieurs hauts-fonctionnaires et ministres ont signé des contrats illégaux avec les banques privées nord-américaines. De ce fait, le procureur de la République d’Equateur poursuit ces fonctionnaires en poste dans les années 90. Des actes illégaux ont également marqué l’Argentine, durant la dictature de Jorge Rafael Videla mais aussi durant les années 90, jusqu’au Mégacanje de 2001.

Pouvez-vous mentionner d’autres similitudes ?

Les prêts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international n’étaient pas destinés à des projets productifs, ou à construire des hôpitaux ou des écoles, mais à remodeler l’Etat.

Les processus dits de “réforme de l’Etat”.

Oui. Afin de privatiser, de modifier des lois, de déréguler le marché du travail et le système financier. Ces prêts visaient en réalité à détruire l’Etat régulateur, l’Etat dans ses aspects « bienfaiteurs ». Ces crédits peuvent également être considérés comme étant illégitimes.

Pourquoi ?

Ils n’ont pas servi aux intérêts de la Nation : améliorer les conditions de vie ou l’appareil productif. C’est une action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
dolosive, malhonnête, frauduleuse de la part des prêteurs multilatéraux qui avait pour but d’affaiblir davantage les Etats d’Amérique latine et de les placer dans une situation d’extrême fragilité face à des facteurs internationaux de crises. J’ai beaucoup travaillé sur la question de la Banque mondiale, et grâce au gouvernement équatorien, j’ai eu accès à des documents internes des gouvernements précédents, qui dialoguaient avec la BM, des documents qui ne sont pas accessibles au public.

Que vous ont révélé ces documents ?

J’ai pu me rendre compte jusqu’à quel point la BM et le FMI dictaient les politiques adoptées par les gouvernements. Elles disaient : « Si vous n’obtenez pas la majorité au sein du Congrès pour approuver telles lois, nous ne vous accorderons pas le prêt ». Et à plusieurs reprises ces institutions ont décidé de refuser le déboursement d’un prêt. Par exemple, pour un prêt comportant plusieurs tranches de 150 millions de dollars, la 1re tranche avait déjà été accordée, et pour la seconde tranche ils disaient : « Nous ne l’accordons pas car le Congrès n’a pas voté le changement de telle loi ». Il s’agit d’une immixtion d’institutions multilatérales dans la vie démocratique d’une société, une ingérence qui est contraire aux statuts de ces mêmes institutions.

Quelles dispositions interdisent de telles interventions ?

Les statuts de la BM et du FMI posent que ces institutions ne peuvent pas intervenir dans les mécanismes de décisions d’un pays. C’est un argument pour déclarer ces dettes illégitimes et les répudier. Une grande partie de la dette actuelle de l’Amérique latine est sous forme de titres, et nous avons découvert qu’il y a toute une série d’irrégularités dans les conditions d’émission de ceux-ci.

Lesquelles ?

Pour émettre des titres, on négocie d’abord de manière confidentielle avec les possibles acheteurs, les grandes banques à Wall Street, et celles-ci dictent les conditions d’émission des titres qui leur sont favorables. Dans plusieurs cas, elles paient grassement des ministres et hauts-fonctionnaires sur des comptes bancaires ouverts au sein de leurs banques. Ces sommes n’apparaissent donc pas dans les comptes bancaires du ministre, mais sur un compte bancaire numéroté de la banque (celle qui va acheter les titres), ou un compte d’un paradis fiscal Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
.

Comment avez-vous découvert ce mécanisme ?

En analysant des contrats, nous avons découvert un échange de télégrammes lié à la signature d’un contrat qui faisait mention d’une somme transférée d’une banque précise vers un compte dans un paradis fiscal, et nous avons pu confirmer la relation évidente entre les deux. Les bons sont émis sous certaines conditions. Par exemple, un gouvernement dit : “Je renonce à intenter tout procès contre les détenteurs de titres”. La personne qui signe avec de telles conditions le fait au nom du pays, elle le contraint alors à honorer un contrat à caractère international, mais par le biais duquel le pays renonce à ses droits souverains. Un gouvernement peut dire : “C’était anticonstitutionnel, le ministre qui a signé cela a commis un délit, nous allons le juger dans notre pays et nous ne reconnaîtrons pas le contrat”.

En Argentine, il y a un débat sur l’utilisation des réserves de la Banque centrale pour faire face au paiement de la dette externe.

Je pense que c’est une erreur d’utiliser les réserves pour payer des dettes. Dans un premier temps, ces dettes doivent être auditées pour identifier la part légitime et la part illégitime. Il faut utiliser les réserves pour des investissements productifs, pour renflouer le budget public, pour les dépenses prioritaires. Améliorer les services de santé, d’éducation, de formation professionnelle et créer de l’emploi. Si un gouvernement utilise ses réserves à cette fin, il diminue la nécessité de recourir à l’endettement externe ou interne. Il faut maintenir un niveau prudent de réserves ; on considère qu’une Banque centrale doit avoir des réserves équivalentes au coût de trois mois d’importations. Beaucoup de pays en Amérique latine disposent de réserves qui correspondent à un, deux, trois ans d’importations. L’excédent pourrait être utilisé pour des investissements et des dépenses publics afin de limiter la nécessité de l’Etat de contracter de nouvelles dettes. Une autre position plaide donc pour ne pas maintenir un niveau de réserves élevé.

Quels sont ses arguments ?

Une Banque centrale qui dispose d’un niveau élevé de réserves a un effet inflationniste dans le pays. Les banques centrales, afin de limiter l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. , émettent des titres de la dette interne. Cela veut dire que la banque centrale emprunte auprès de banques privées nationales. En réalité, l’objectif est de réduire la liquidité monétaire en circulation dans le pays afin de réduire l’inflation. Donc un niveau de réserves trop élevé génère une croissance de l’endettement public interne, ce qui est tout à fait dangereux. Par contre, si le gouvernement baisse le niveau des réserves en l’amenant à un niveau raisonnable, il réduit également la nécessité de s’endetter au niveau interne. J’ai publié un livre intitulé Banque du Sud et nouvelle crise internationale [1], dans lequel je réprouve de façon argumentée le fait que des gouvernements et des banques centrales persistent à maintenir un niveau de réserves très élevé. Je critique également le fait d’utiliser les réserves pour payer les dettes.

Quelle alternative proposez-vous ?

Un gouvernement peut transférer une partie de ses réserves vers un fonds souverain. Plusieurs Etats le font : Singapour, la Norvège, la Malaisie, les Emirats, les pays producteurs de pétrole du Golfe, le Venezuela, qui dispose d’un fonds de développement national. On y maintient un certain niveau de réserves et l’excédent est consacré au fonds de développement, qui permet d’entreprendre des investissements divers.

Depuis quelques temps, une proposition d’architecture financière alternative est en débat en Amérique du Sud. Qu’en pensez-vous ?

La Banque du Sud est un excellent projet, je suis très préoccupé du fait que l’on tarde à le rendre effectif. L’acte constitutif a été signé le dernier jour du mandat de Néstor Kirchner, en décembre 2007, mais depuis lors la Banque du Sud n’est pas encore entrée en activité. On perd beaucoup de temps parce que les gouvernements subissent beaucoup de pression et, surtout, parce qu’il y a beaucoup d’hésitation de la part de plusieurs gouvernements à rendre réellement possible la Banque du Sud.

Dans votre dernier ouvrage, La crisis global [2], vous dites que nous ne serons pas en mesure d’atteindre les Objectifs de développement du millénaire.

Le PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
, la FAO et l’Unicef disent clairement que la majorité des objectifs ne seront pas atteints en 2015 car il y a eu une dégradation évidente des conditions de vie dans une grande partie des pays ces trois dernières années. Bien que la Communauté internationale ait adopté des objectifs modestes - on parle non pas d’éradiquer mais de réduire la pauvreté ou l’analphabétisme sur 15 ans -, elle n’arrive pas à les atteindre pour plusieurs raisons.

Lesquelles ?

A cause du modèle dominant, du comportement de la Banque mondiale et du FMI, du consensus dit “de Washington” qui continue à dominer les décisions des gouvernements. Aussi bien la BM que le FMI dit ne plus appliquer le Consensus de Washington, parce qu’il est universellement critiquable. Mais si on analyse les mesures que ces institutions recommandent aux pays qui ont dû faire face à une crise ces dernières années, on peut voir qu’elles suivent la même logique. J’ai expliqué ce point de manière polémique devant l’Assemblée Générale de Nations Unies [3] le 15 septembre 2010 à New York.



La présente version a été révisée par l’interviewé. Le quotidien Pagina 12 (centre-gauche) est le deuxième quotidien argentin après Clarin (droite). L’interview a été publiée le 22 novembre 2010.

Traduit par Cécile Lamarque

Notes

[2La crisis global, http://www.cadtm.org/La-crisis-global Il existe une version française de ce livre : Damián Mollet et Eric Toussaint, La Crise, quelles crises ?, Editions Aden – CADTM –Cetim, 2010

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.