Pourquoi la protection sociale ?

19 janvier par Nathalie Janne d’Othée

La protection sociale est un droit, mais dans les faits 3/4 de la population mondiale ne bénéficient pas d’un système adéquat de protection sociale. Trois personnes sur quatre n’ont pas accès à la protection sociale.

Tomber malade et ne pas pouvoir s’acheter de médicaments ; travailler mais rester pauvre ; se retrouver sans emploi et n’avoir plus aucune source de revenus ; travailler toute sa vie et ne pas recevoir de pension... c’est une réalité pour plus de 5 milliards de personnes. Les inégalités sociales augmentent partout dans le monde.

En Belgique aussi, la protection sociale a besoin d’être renforcée car plus de 1,5 million de personnes vivent dans la pauvreté. Grâce à la solidarité entre toutes et tous, chacun a droit à une protection sociale qui assure une couverture des soins de santé et un revenu décent. La protection sociale est un mécanisme accessible à tous les pays qui permet de lutter efficacement contre les inégalités sociales et constitue un levier puissant de développement.

C’est pourquoi le CNCD-11.11.11, les ONG, les syndicats et les mutualités mènent cette campagne ensemble et soutiennent dans le monde des acteurs qui se battent pour la protection sociale.


La protection sociale, un enjeu global

Le tax shift, la réforme des pensions, la régionalisation des allocations familiales, les manifestations de taxis contre Uber, les expériences d’allocation universelle qui se multiplient ; derrière tous ces sujets d’actualité, on retrouve la protection sociale en filigrane. Le terme semble ancré dans notre vocabulaire mais en circonscrire la portée et l’étendue est souvent difficile pour la plupart d’entre nous. Alors, quand les ONG de développement se lancent pour deux années de campagne sur ce thème, les choses se compliquent encore. En quoi la coopération au développement est-elle liée à la protection sociale ?

La réponse est simple : la protection sociale est un droit universel, et pourtant 73 % de la population mondiale n’y a pas, ou insuffisamment, accès ! Intrinsèquement liée au concept de solidarité, la protection sociale est pourtant essentielle. Elle permet la mutualisation des efforts pour faire face aux risques sociaux qui peuvent toucher les individus à tout moment de leur vie : accident, maladie, perte d’emploi, maternité, vieillesse… Elle est une responsabilité de tous autant qu’elle est un droit, elle forme en quelque sorte le ciment d’une société. Face à une telle définition, penser le développement d’un pays sans protection sociale paraît absurde.

La protection sociale est un droit, et pourtant 73 % de la population mondiale n’y a pas, ou insuffisamment, accès !

C’est pourtant ce qu’ont longtemps prôné les organisations comme la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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avec les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposés aux pays en développement en proie à la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dans les années 80-90.

La recette était simple : baisser les barrières au libre-échange, réduire les dépenses publiques, libéraliser les services publics. À peine une décennie plus tard, les experts reconnaissaient déjà les failles de ce modèle et soulignaient la nécessité de bâtir des socles de protection sociale dans les pays du Sud. Pourtant, malgré cet échec évident du libre-échange et de l’austérité, la même recette est aujourd’hui ressortie pour sortir l’Europe de la crise économique. Les plans d’austérité imposés à la Grèce ont par exemple des conséquences directes sur l’accès aux soins de santé et donc sur l’état de santé de la population grecque. Un des chiffres les plus frappants est l’augmentation de la mortalité infantile de 43 % de 2008 à 2010. Cette déconstruction, soi-disant inévitable, de nos systèmes de protection sociale européens est d’autant plus alarmante qu’on sait désormais très bien ce qu’il en coûte à une société de reconstruire ce qui a été détruit.

L’exemple des pays en développement montre également que coupler des politiques d’austérité à des accords de libre-échange a des effets délétères sur la protection sociale, du fait non seulement de la réduction des taxes douanières et donc de ressources fiscales qui pourraient servir à la protection sociale, mais aussi par la porte ouverte au dumping social. À nouveau, ne retenant pas la leçon venant du Sud, l’Union européenne négocie un traité de libre-échange avec les États-Unis, où la protection sociale et le droit du travail sont bien plus faibles qu’en Europe.

Dans un monde où le Nord et le Sud sont de plus en plus interdépendants, la protection sociale est plus que jamais un enjeu global. C’est pour cette raison que la campagne « Protection sociale pour tous » rassemble aujourd’hui les ONG, les syndicats et les mutuelles du nord et du sud du pays. Dans un climat belge de contestation sociale, elle rappelle que nous ne pouvons plus réfléchir le développement de nos sociétés sans penser celui des pays du Sud de la planète. Ce n’est rien d’autre que représentent désormais les Objectifs de développement durable adoptés en septembre par l’Assemblée générale des Nations unies et dans lesquels la thématique de la protection sociale a pris toute sa place.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Auteur.e

Nathalie Janne d’Othée

CNCD-11.11.11. Chargée de recherche sur les questions d’alimentation. Département ’plaidoyer’.


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