Université d’été des mouvements sociaux

Pourquoi les Institutions de la microfinance s’intéressent-elles autant aux femmes ?

2 septembre 2014 par Lucile Daumas

1- Les IMF s’intéressent aux femmes

Les Institutions de la microfinance (IMF) s’intéressent aux femmes. C’est un fait indéniable. Au niveau mondial, les femmes représentent environ 70 % de la clientèle des IMF |1|. Certaines IMF ne ciblent que les femmes (17 % selon la « Campagne du microcrédit » |2|), et d’autres ciblent majoritairement les femmes (29 % auraient plus de 80 % de femmes parmi leurs clients). Cette préférence pour une clientèle féminine est très marquée en Asie mais s’observe partout ailleurs dans le monde. Ainsi au Maroc, d’après la FNAM |3|, le pourcentage des femmes clientes des IMF a oscillé entre 75,5 % et 64 % entre 2003 et 2010.

Par ailleurs, pratiquement la moitié de la population mondiale adulte (soit environ 2,5 milliards de personnes |4|) échappe au circuit bancaire (75 % des adultes gagnant moins d’un dollar par jour n’ont pas de compte en banque tandis que le taux d’inclusion bancaire oscille entre 87 et 98 % dans les pays occidentaux), le pourcentage est encore plus fort concernant les femmes : seules 37 % des femmes des pays en développement ont un compte bancaire (contre 46 % pour les hommes).

Dans les politiques étatiques ou les programmes des organisations internationales, la mention du microcrédit apparaît souvent dans le chapitre « politiques de genre » et les sites internet des institutions illustrent leurs activités principalement avec des photos de femmes.

Le discours officiel

Si le microcrédit a pour objectif de donner un accès à des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). aux populations qui en sont exclues, les femmes viennent effectivement en priorité, parce qu’elles forment la population la plus pauvre et aussi la plus discriminée. D’autres arguments sont également avancés par les IMF : outre le fait qu’elles sont réputées mieux rembourser que les hommes, les femmes seraient plus soucieuses du bien-être familial, et donc mieux à même de faire profiter de leurs gains l’ensemble de leur famille. Enfin l’accès aux services financiers leur permettrait progressivement de mieux se faire entendre et reconnaître au sein de leur entourage et de leur communauté.

C’est pourquoi, franchissant allègrement le pas, le microcrédit affirme vouloir émanciper les femmes.

En résumé, il s’agit d’émanciper les pauvres –et les femmes en premier chef- par « l’inclusion financière », pour reprendre la terminologie en vigueur dans le monde de la finance.

De nombreux chercheurs et chercheuses ont multiplié les enquêtes et les études |5| pour savoir quel était l’impact réel des microcrédits en terme de lutte contre la pauvreté et d’émancipation des femmes. Les conclusions de certain(e)s sont sans appel :

Centrées sur une politique de l’offre et non de la demande, les IMF restent cantonnées dans une approche purement financière, sans prendre en compte le contexte néolibéral de l’extension de la crise, des inégalités et de la pauvreté, ni le contexte patriarcal de l’oppression des femmes (ce contexte est pourtant utilisé au moment d’extorquer les remboursements). Elles fonctionnent sur la base de multiples illusions :

  • illusion de la création de l’auto-emploi et de la viabilité de la microentreprise dans des régions totalement sinistrées où le pouvoir d’achat des populations est minime et dans un monde en crise où les entreprises –et surtout les petites, voire toutes petites et moyennes entreprises- ont souvent du mal à survivre ;
  • illusion sur l’impact de l’accès à la consommation comme critère de sortie de la pauvreté, et ce alors que la libéralisation et le démantèlement des services publics constituent des régressions dans le niveau de vie des populations et des femmes en particulier ;
  • illusion sur un développement au rabais/ notamment dans les régions marginalisées où le microcrédit s’implante massivement ;
  • illusion sur l’impact que pourraient avoir quelques centaines d’euros sur l’avenir des familles et des populations ;
  • illusion sur l’impact de l’accès à la finance sur l’empowerment des femmes, qui restent insérées dans un monde patriarcal.

Des résultats dramatiques

Non seulement les prêts du microcrédit ne permettent que très rarement à leurs « bénéficiaires » de créer des activités génératrices de revenus (terminologie en usage dès lors que l’on parle des pauvres et des femmes) pérennes, mais ils créent au contraire plus de problèmes qu’ils n’en résolvent :

La pratique du prêt collectif (à un groupe de femmes collectivement solidaires du remboursement des prêts obtenus par chacune) constitue une pression sociale terrible qui débouche souvent sur des conflits entre femmes. Et le renforcement de la spécialisation des femmes dans des secteurs peu productifs et peu rémunérés, l’alourdissement de leurs responsabilités, l’étirement de leur journée de travail, s’ajoutent à la spirale de surendettement dans laquelle le microcrédit plonge les femmes. Tout cela se traduit alors par une exacerbation de la violence conjugale, une surcharge de travail, de stress, de fatigue et dans bien des cas la déscolarisation des enfants, qui sont mis au travail pour rembourser les dettes, la prostitution des mères ou de leurs filles, et fréquemment hélas des suicides ou tentatives de suicide.

L’outil microcrédit apparaît à l’évidence comme non adapté pour atteindre ni l’un ni l’autre des buts qu’il s’assigne.

Tout au plus, « (L)e microcrédit peut contribuer à stabiliser de petites entreprises, mais très rarement créer des emplois ex nihilo et il ne résout en rien l’insuffisance ou absence de demande locale, caractéristique des économies déprimées. Il peut permettre de boucler des fins de mois, mais ne pallie pas aux insuffisances de revenus, n’éradique pas les pratiques informelles souvent qualifiées d’usuraires et peut au contraire déboucher sur de nouvelles forme d’usure. Pour les femmes, il peut représenter une source de financement socialement acceptée et dont elles assurent au moins partiellement le contrôle, mais il ne résout en rien la division sexuée des rôles, leur accès très inégal à la propriété, leur absence de mobilité et peut très facilement exacerber le poids de leurs obligations.

Mais, au-delà des effets de manche et du lyrisme du langage, est-ce l’objectif réel ? » |6|

Il faudrait être bien naïf pour continuer à prendre pour argent comptant les discours sur le sujet des Institutions financières internationales, relayés par les politiques (rappelons ici le rôle majeur joué par le couple Clinton dans le lancement du microcrédit planétaire et l’attribution du prix Nobel à Muhammad Yunus) et par les médias.

2- Pourquoi les femmes sont-elles ciblées en priorité ?

Le microcrédit au service du libéralisme

Même s’il avance masqué derrière des expériences populaires de type tontines, dont il prétend s’inspirer, le microcrédit est bien un avatar du libéralisme. « Fini le temps où le père ramenait la paie au logis et la remettait à la mère pour qu’elle élève ses enfants. La conséquence de l’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. a été le chômage massif, la flexibilisation du travail, la précarisation de l’emploi. Face à ces politiques, le père est entré en crise et la femme est sortie dans la rue pour trouver de quoi survivre, donnant par là un nouveau visage à l’économie, à la ville et à la structure même et au sens de la famille... C’est toute cette énergie sociale que développent les femmes dans leur lutte pour la survie qui est instrumentalisée et utilisée par la banque et le système de la microfinance par le biais du microcrédit. » |7|

Ces propos de Maria Galindo, animatrice de l’association bolivienne Mujeres creando, donne des pistes de réflexion tout à fait intéressantes. En effet, le néolibéralisme a massivement poussé les femmes à s’insérer dans le marché de l’emploi, notamment dans les secteurs les plus précaires, tournés vers l’exportation (zones franches, textile, agriculture sous serre) profitant de leur manque d’expérience du marché et du monde du travail, du manque d’acquis concernant leurs droits, de leur analphabétisme. La crise de la famille élargie et la crise de la famille tout court, exacerbée par un chômage structurel de masse, a transformé les femmes en chefs de foyer et en actrices de premier plan dans la lutte pour la survie.

Un filet social

Même si le microcrédit constitue davantage une stratégie de survie qu’une option de développement, il pourrait, selon ses défenseurs, permettre de retarder ou atténuer les impacts des politiques libérales et constituer ainsi des « filets sociaux » permettant de fixer les populations, leur offrir un espoir sur place, freiner la pression migratoire, qu’elle soit interne ou vers l’étranger. Il ne fait aucun doute que ce raisonnement est à la base de l’implication de l’Union européenne et de ses différents pays dans le financement du microcrédit dans les pays du Sud de la Méditerranée. Mais encore faudrait-il que cela fonctionne effectivement et ne plonge pas les clients dans une pauvreté encore plus grande que celle qu’il prétend combattre !

Une forme de légitimation

Par ailleurs, lutter contre la pauvreté, émanciper les femmes constitue un discours qui donne de la légitimité au projet. Tout particulièrement quand il s’agit des femmes du Tiers-monde pour lesquelles l’Occident se dit prêt à partir en croisade pour les libérer. On a vu comment la thématique de la libération des femmes a été instrumentalisée lors de l’invasion de l’Afghanistan, puis de l’Irak.

On assiste ici à un détournement du discours. La notion d’équité est mise en avant (réduite ici à une non-discrimination par rapport au crédit), comme le droit des femmes (l’accès au crédit devient un droit humain) et l’inclusion financière serait la clé de l’inclusion sociale.

C’est pourquoi le microcrédit s’est invité au cœur des activités de la Conférence mondiale des femmes de Pékin, en 1995 et a travaillé en étroite relation avec toute une série d’ONG de femmes, appâtées par des financements qui leur tombaient du ciel.

Au passage, cela a permis de dépolitiser la question féministe en prétendant offrir des solutions techniques et individuelles à l’oppression que vivent les femmes, évacuant évidemment son caractère capitaliste et patriarcal.

Le microcrédit et le travail informel

Le microcrédit permet d’étendre le modèle du travail informel. Avec la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
libérale, les femmes arrivent, au moins dans les pays du Sud, massivement sur le marché de l’emploi, main d’œuvre moins sensibilisée aux droits des travailleurs et à la nécessité d’un salaire digne, leur rémunération continuant à être considérée comme un apport secondaire, même lorsque c’est elle qui fait vivre la famille. Elles sont massivement recrutées dans les zones offshore et les maquiladoras, où les multinationales s’affranchissent de la législation du travail et des droits syndicaux, paradis du travail précaire et de la surexploitation de la main d’œuvre féminine ; ensuite dans les grandes exploitations agricoles de l’agrobusiness où les femmes constituent la masse d’appoint saisonnière, la plupart du temps sans contrats, sans couverture sociale, et pour un salaire de misère. À tout cela s’ajoutent les activités génératrices de revenus (AGR), qui sont à la base des microprojets proposés par les associations de microcrédit et qui ont été largement soutenues par bien des ONG de femmes ou dites de développement. La philosophie de ces AGR rejoint celle du microcrédit : à chaque individu de sortir de la misère dans laquelle l’ont plongé la destruction de l’agriculture paysanne, l’exode rural massif, la compression des budgets publics et la privatisation des services publics, etc., bref les politiques néolibérales. À chaque personne de créer son emploi, même s’il n’en a pas le statut : une activité qui génère des revenus, cela permet de faire l’impasse sur les notions de salaire, de protection sociale, de temps de travail, d’hygiène, etc. C’est le travail précaire par excellence. Et c’est un travail atomisé, de sous-traitance à domicile, de commerce informel sur le trottoir (interdit par ailleurs, donc en butte à la répression policière).

C’est le degré zéro de l’emploi, au nom d’un développement-bidon (ce n’est pas ainsi qu’un pays peut se développer) et qui provoque des souffrances accrues pour les femmes.

Le microcrédit permet aussi de faire main-basse sur la valeur créée par ce travail informel. En effet, n’étant pas reconnu, c’est un travail qui n’est pas imposable, et dont les bénéfices, aussi maigres soient-ils, tombent dans l’escarcelle de l’auto-employé. Voilà qui ne cadre pas avec les principes du capitalisme. Financer cet auto-emploi et imposer des taux d’intérêt usuriers est de toute évidence une façon de récupérer une part –voire toute- de la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
créée par ce travail. Il y a là une relation directe du capital financier avec le travail, qui, sans passer par le truchement du patron et de l’entreprise, va pouvoir récupérer, par le mécanisme de l’endettement, la valeur créée par le travailleur. À l’heure où l’on assiste à une extension exponentielle du travail informel, on comprend tout l’intérêt de l’opération.

Un outil au service de la privatisation des services publics

L’un des piliers du Consensus de Washington a été de privatiser les services publics, mesure qui a été appliquée dans le monde entier et a eu un impact très fort sur les femmes, notamment en matière de santé et d’éducation. Ainsi, au Maroc, on a pu voir le lien direct qu’il y a eu entre la libéralisation de la santé publique et l’augmentation de la mortalité maternelle et infantile. À tel point que le gouvernement a dû reculer et revenir à la gratuité des accouchements à l’hôpital.

Dans la pratique on constate que bien souvent, les microcrédits servent à payer l’école privée du gamin, les soins de santé d’un des membres de la famille.

Cet aspect des choses est même théorisé par Yunus qui revendique haut et fort le fait de financer l’accès aux soins de santé.

Intention louable, pourraient dire certains. Puisque les hôpitaux sont devenus payants, il vaut quand même mieux que les pauvres puissent faire face à un coup dur.

Mais la logique mise en œuvre est certainement encore plus perverse. Puisque les services publics sont devenus payants, mais que les pauvres n’ont pas les moyens de payer, il faut quand même assurer les profits des nouvelles entreprises privées assurant ce service en endettant les populations. L’argent a disparu des budgets publics et se transforme en dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
privée.

Un outil au service de la bancarisation des pauvres

C’est aujourd’hui l’un des objectifs majeurs affiché par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, repris par nombre d’ IMF, telles que PlaNet Finance de Jacques Attali.

« 2,5 milliards d’adultes n’ont actuellement pas accès aux services financiers de base, soit la moitié de la population adulte mondiale. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas accès à un compte courant de base, au crédit, à une assurance et à un produit d’épargne... Le lien entre inclusion financière et inclusion sociale.

L’inclusion financière est une composante de l’inclusion sociale (accès des populations à des services de base comme l’emploi, la santé, le logement ou l’éducation, [compris donc comme payants]). Elle représente de ce fait un enjeu économique et social majeur, non seulement dans les pays en développement mais aussi dans les pays développés, qui n’échappent pas à l’exclusion financière d’une partie de leur population.

L’inclusion financière, un enjeu mondial pour le développement.

Pour atteindre l’accès universel aux services financiers des adultes d’ici 2020, la Banque mondiale incite les organismes financiers à mettre en avant des produits qui profitent aux populations pauvres, aux femmes et autres groupes vulnérables. |8| »

Ces trois paragraphes relevés sur microworld.org, du groupe PlaNet Finance, très actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans le domaine de la microfinance, montre bien le raisonnement simpliste développé par le secteur, qui assimile sans aucun début d’argumentation inclusion financière et inclusion sociale et confirme que la microfinance s’est bien mise au service de la privatisation des services publics.

2,5 milliards de nouveaux clients : la nouvelle niche de la finance

Les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
n’ont de cesse de trouver en permanence de nouvelles niches. La précédente était les migrants et le co-développement qui n’a eu de cesse, tout au long des années 2000, de mettre la main sur les transferts des migrants et de les endetter pour lancer des microprojets d’équipement au niveau des villages. Aujourd’hui, les transferts des migrants passent presque à 100 % par les banques. Il fallait donc trouver une nouvelle niche. Ce sera l’argent des pauvres. Aussi ridicule que cela paraisse, c’est bien pourtant l’objectif affiché. Bancariser d’ici 2020 (c’est-à-dire dans un temps très court) l’ensemble des habitants de la planète : tel est l’objectif que s’est fixé la Banque mondiale.

En effet, même s’ils ont peu d’argent, ils sont nombreux : 2,5 milliards de nouveaux clients, cela constitue une masse monétaire non négligeable. En outre, ils parviennent quand même à réaliser une épargne qui n’est pas négligeable et échappe majoritairement aux banques. La valeur créée par leur travail se perd. Ils ont souvent aussi quelques biens, des terres notamment que l’on peut leur soutirer : cela permet d’accélérer le mouvement de rachat et de concentration des terres.

Bref, pour les rapaces de la finance, il n’y a pas de petits profits et dans le ciblage de cette nouvelle niche, les femmes, les moins bancarisées à ce jour, seront la première cible.

Tout un arsenal de dispositifs sont mis en place, dans lequel la microfinance joue un rôle de choix : ce sera souvent le premier contact des populations pauvres avec le monde de la banque.

3- Quelles alternatives ?

Il n’en reste pas moins que les pauvres et les femmes pauvres peuvent avoir besoin d’emprunter de l’argent (tout en gardant à l’esprit que les IMF fonctionnent essentiellement sur une pratique de l’offre et non pas de réponse à une demande), que ce soit pour faire face aux aléas de la vie, pour payer des services naguère gratuits ou pour lancer ou relancer une activité économique .

Les réseaux classiques (la famille, les tontines, l’épargne familiale) sont en général les premiers réseaux sollicités et répondent souvent favorablement, dans la limite évidemment de leurs possibilités. L’épicier du coin ou du village est aussi celui auprès duquel on s’endette, il fournit la nourriture, à prix bien plus cher que le prix du marché il est vrai, et on paiera quand on pourra.

Mais il faut inlassablement rappeler que seules de vigoureuses politiques publiques de création d’emplois et d’extension de services publics gratuits et de qualité sont à même de nous faire espérer un jour sortir de la spirale de la pauvreté et de l’accroissement des inégalités.

Des expériences de développement sectoriel ou territorial menées dans des pays comme l’Équateur, le Vietnam, le Venezuela |9| peuvent être accompagnées d’une offre de crédit subventionnée, à taux solidaires.

D’autres expériences, telle celle du Cercle d’Autopromotion pour le Développement Durable (CADD) au Bénin, montrent comment des expériences d’épargne-crédit coopératif, autogérées par les femmes elles-mêmes peuvent aboutir à une réelle amélioration des conditions de vie et à un processus de libération des femmes |10| . Elles montrent qu’il est possible de repenser la microfinance dans un contexte de solidarité et de non exploitation. Mais il importe dès lors de laisser les banques et les institutions à la porte et de sortir de la logique de l’usure et du profit.

Petite bibliographie

Bédécarrats, Florent, Microfinance entre utilité sociale et rentabilité financière, Paris, L’harmattan, 2013

Falquet Jules, (2008) De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation, Paris, Editions La Dispute, 2008.

Guérin, Isabelle, Femmes et microfinance. Espoirs et désillusions de l’expérience indienne, Paris, Ed. des archives contemporaines, Agence universitaire de la francophonie, 2010.

Guérin, Isabelle, La microfinance et ses dérives. Émanciper, contrôler ou exploiter les pauvres ? À paraître

Hofmann, Élisabeth, Marius-Gnanou, Kamala, Le microcrédit est-il le faux-nez du néolibéralisme ? La microfinance et les femmes pauvres : état du débat, Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 238 | Avril-Juin 2007, mis en ligne le 01 avril 2010.

Peemans-Poullet, Hedwige, La miniaturisation de l’endettement des pays pauvres passe par les femmes, In Féminisme et développement, Chronique féministe 71-72, Bruxelles, février-mai 2000.

Sabai, Danielle, La microfinance, mythes et réalités, 2012. http://cadtm.org/IMG/pdf/La_microfinance_-_Danielle_Sabai.pdf


Lucile Daumas : Membre d’Attac CADTM Maroc Université d’été des mouvements sociaux. Paris 22 août 2014

Notes

|1| D’après B. d’Espallier, I. Guérin, R. Mersland, Women and repayment in microfinance. A global analysis. World Development, 2011. Cité par Isabelle Guérin, La microfinance et ses dérives. Émanciper, contrôler ou exploiter les pauvres ? À paraître.

|2| Initiée par l’organisme anti-pauvreté américain Results, la « Campagne du microcrédit » a été lancée en 1997 et publie un rapport annuel sur le secteur depuis cette date.

|3| Fédération Nationale des Associations de Microcrédit

|4| D’après une enquête patronnée par la BM en 2012

|5| On peut citer, entre autres, Isabelle Guérin, op. cit. Danielle Sabai, La microfinance, mythes et réalités, 2012.. Isabelle Guérin, Jane Palier, Benoît Prévost, Femmes et microfinance. Espoir et désillusions de l’expérience indienne, , 2010. Hedwige Peemans-Poullet, La miniaturisation de l’endettement des pays pauvres passe par les femmes, In Féminisme et développement, Chronique féministe 71-72, février-mai 2000.

|6| Voir Isabelle Guérin, op. cit., à paraître.

|7| La pobreza, un gran negocio. Análisis crítico sobre oenegés, microfinancieras y banca, La paz, Mujeres creando, 2010

|8| L’inclusion financière : un enjeu pour les pays en développement et pays développés. http://www.microworld.org/fr/news-from-the-field/article/l-inclusion-financiere-enjeu-pour-pays-en-developpement-et-pays-developp, avril 2014.

|9| Cf. Isabelle Guérin, op. cit., à paraître.

|10| Cf. Julie Duchatel, Le Cercle d’auto-promotion pour un développement durable au Bénin. Promotion du micro-crédit pour le changement social, 2008. http://base.d-p-h.info/fr/fiches/dph/fiche-dph-7678.html

Auteur.e

Lucile Daumas

membre d’Attac/Cadtm Maroc