Pourquoi lire le livre Bancocratie ?

8 mai par Collin G. Matton

Experts financiers, commentateurs politiques, journalistes de la presse populaire, et même cinéastes hollywoodiens ont disséqué la crise financière de 2008 |1|. Hélas, les choses n’ont guère changé depuis pour empêcher qu’une telle crise ne se reproduise. Dès lors, à quoi bon lire un énième rapport d’autopsie, fût-il aussi solidement documenté que celui d’Éric Toussaint, Bancocratie  ? Ici, tant le lecteur peu au fait de l’ingénierie financière et des entourloupes politiques ayant conduit à la crise que l’étudiant le plus averti de toutes ces machinations pourront trouver des éclaircissements sur les causes et sur les solutions à apporter à la catastrophe financière qui a marqué le début du XXIe siècle.

Ce livre examine la crise bancaire à la fois du point de vue européen et du point de vue nord-américain. Il aborde principalement deux thèmes : les causes immédiates de l’effondrement et des recommandations pour prévenir une nouvelle crise. Éric Toussaint met en garde contre une éventuelle répétition de la crise car les banques n’ont aucunement modifié leur logique destructrice depuis la crise – et il apporte des preuves à l’appui de sa thèse. Comme on pouvait s’y attendre, vu les précédents travaux de l’auteur sur les effets déstabilisateurs d’un endettement massif, le livre commence par faire le lien entre la crise financière de 2008 et une utilisation excessive de l’effet de levier Effet de levier L’effet de levier désigne l’effet sur la rentabilité des capitaux propres d’une entité (entreprise, banque, etc.) qu’aura son recours à l’endettement (elle augmentera lorsque le coût de l’endettement sera inférieur à l’augmentation des bénéfices obtenus grâce à lui, et inversement). Le ratio de levier calcule le rapport entre les fonds propres d’une telle entité et le volume de ses dettes. Les banques ont progressivement augmenté cet effet de levier avec la libéralisation financière, c’est-à-dire que pour 1000 euros de capital le nombre d’euros qu’elles ont pu emprunter a considérablement augmenté. . «  À l’origine, écrit-il, on trouve l’endettement, qui a eu des retombées sur la sur-valorisation des biens immobiliers, le secteur financier en général, la déréglementation, les dettes privées et la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
. La crise financière a été causée par l’effondrement des dettes privées  ». Même le lecteur le plus endurci blêmira à la lecture des statistiques présentées par Éric Toussaint pour étayer son point de vue, notamment lorsqu’il affirme que «  les 20 % de ménages les plus pauvres ont augmenté leur endettement de 90 % entre 2000 et 2008  ». C’est devenu un fondement bien connu des analyses de la cause immédiate de la crise.

Mais c’est lorsque Toussaint cesse d’étudier le caractère destructeur de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
au début du XXIe siècle pour s’intéresser à la transformation d’économies fondées sur le travail en systèmes dominés par la financiarisation du capital que l’éclairage qu’il nous propose sur la crise prend un tour nouveau. Toussaint reprend la critique de l’économie capitaliste avancée par Jean-Marie Harribey, en 2013, dans le livre La Richesse, la valeur et l’inestimable. Harribey prétend que le rôle que le capital joue dans la vie économique et la manière dont ce rôle est compris ont tous deux subi des transformations. Il fut un temps où le capital avait pour principale fonction la production dans l’économie réelle  ; il y a quelques dizaines d’années, ce système a été remplacé par un autre, fondé sur «  le mythe de la fécondité du capital  » - c’est-à-dire l’idée que le capital peut s’accroître par lui-même. La croyance dans le fait que le capital pouvait fructifier sans aucune activité productive réelle concomitante nous a fait rapidement entrer à nouveau dans une ère de comportements destructeurs de la part des banques : augmentation excessive de l’endettement, prolifération de transactions hors bilan Hors bilan Le hors bilan assure le suivi comptable des activités qui n’impliquent pas un décaissement ou un encaissement de la part d’une entreprise ou d’une banque mais qui fait courir à celle-ci un certain nombre de risques. Il s’agit régulièrement de contrats en cours d’exécution qui n’ont pas fait l’objet d’un paiement. Les activités enregistrées dans le hors bilan bancaire sont pour l’essentiel les engagements par signature, les opérations de change et les opérations sur dérivés. extrêmement risquées, banque de l’ombre (shadow banking Shadow banking La banque de l’ombre ou la banque parallèle : Les activités financières du shadow banking sont principalement réalisées pour le compte des grandes banques par des sociétés financières créées par elles. Ces sociétés financières (SPV, money market funds…) ne reçoivent pas de dépôts ce qui leur permet de ne pas être soumises à la réglementation et à la régulation bancaires. Elles sont donc utilisées par les grandes banques afin d’échapper aux réglementations nationales ou internationales, notamment à celles du comité de Bâle sur les fonds propres et les ratios prudentiels. Le shadow banking est le complément ou le corollaire de la banque universelle. ) fonctionnant hors de tout contrôle réglementaire, ainsi que des services bancaires offshore qui ne sont là que pour protéger un petit nombre tout en privant tous les autres de transparence.

La fécondité du capital, rendue possible par ces pratiques, était orientée vers la recherche d’un rendement sur fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. (Return on Equity, ROE) maximal pour les détenteurs réels ou potentiels d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
bancaires. On aurait dit que le système bancaire avait décidé de surpasser la prise de risque excessive des start-up de la Silicon Valley qui attiraient les capitaux par la promesse de retours sur investissements disproportionnés. Pour le dire autrement, les banques découvraient l’argent facile, la monnaie illusoire d’avant le krach. Puisque les banques étaient rarement à même d’obtenir de hauts rendements sur fonds propres en restant dans le cadre de leur modèle économique traditionnel, elles se sont tournées vers l’ingénierie financière pour engranger des ROE les plus élevés possibles et qui n’étaient pas viables. Chez Goldman Sachs et Morgan Stanley, le ROE atteignait 30 % au plus fort de la bulle internet financée par l’endettement, et il n’est retombé respectivement à 12 % et à 16 % qu’après la faillite d’Enron en 2001. Ces établissements, et d’autres avec eux, ont ensuite été encouragés par les politiques de la FED (Réserve fédérale) et du département du Trésor de l’administration Bush à recommencer à charger leur bilan par l’emprunt et elles ont joué à fond l’effet de levier. En conséquence, leur ROE a remonté à 30 % juste avant la crise de 2007-2008.

Un bon moyen de continuer cette mascarade a été de gonfler les bilans par l’octroi massif de crédits aux ménages et aux entreprises (les encours de prêts font partie des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
de la banque) pour soutenir la bulle immobilière. Lorsque cette dernière a commencé à éclater, les banques ont continué à enfler leurs bilans grâce aux opérations de trading Activités de marché
Trading
opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
. L’abrogation de la loi Glass-Steagall en 1999 a transformé le modèle bancaire, d’un modèle de création de bénéfices (avec risque) par l’écart entre le coût du capital et l’intérêt produit par le prêt de ces capitaux, à un modèle où l’on génère du profit sur la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
. Grâce au trading algorithmique à haute fréquence, les banques ont découvert une source nouvelle de profits, beaucoup plus juteuse que les petites marges contrariantes. Grâce à cette évolution, le secteur bancaire est devenu beaucoup plus attractif pour les investisseurs. Les banques se sont alors engagées de manière très agressive dans le nouveau monde de la spéculation à effet de levier, ouvrant ainsi la voie au désastre.

Toussaint condamne l’ingénierie financière des banques ainsi que leurs pratiques commerciales peu scrupuleuses et illégales. Il mentionne la dissimulation par la Deutsche Bank de 12 milliards de dollars de pertes, le système de blanchiment de l’argent de la drogue mis en place par la banque HSBC à hauteur de 881 millions de dollars (qui a poussé les autorités des États-Unis à engager des poursuites pénales) et la facilitation de la fraude et de l’évasion fiscales à grande échelle par le Crédit suisse et la banque UBS. On aurait aimé que le livre s’attarde davantage sur ces affaires. Éric Toussaint part du principe que les États ont été complices de ces activités, car «  alors que le gouvernement des États-Unis a laissé Lehman Brothers faire faillite en septembre 2008, aucune banque n’a été fermée ou démantelée par décision de justice, aucun dirigeant de banque n’a été condamné à une peine de prison  ».

Le catalogue des transgressions bancaires dressé par Toussaint ne peut que susciter la colère. D’après lui, même si la crise financière a commencé à préparer le terrain pour des politiques publiques plus progressistes, l’indignation légitime de citoyens ayant perdu leur logement, leur emploi et leur sécurité financière n’a pas encore provoqué de changement substantiel. Il affirme qu’il est nécessaire de punir les responsables de la crise, mais il prévient que les mesures prises jusqu’à maintenant n’ont qu’un semblant de justice illusoire : «  ces amendes présentées au public comme exceptionnellement lourdes n’empêchent pas les banquiers de sabrer le champagne pendant que des millions de familles sont victimes de leurs abus  ».

Le lecteur cynique pourrait se mettre à bâiller et faire remarquer que tout cela a déjà été dit. Mais ce qui différencie Bancocratie de nombreux autres ouvrages sur le sujet, c’est que l’auteur ne se contente pas de ressasser le passé  ; il propose aussi des solutions. Toussaint affirme très clairement que le système financier n’a guère évolué par rapport aux circonstances qui ont conduit à la catastrophe. «  Les banques n’ont pas réellement assaini leur bilan et elles n’ont pas diminué de manière significative l’effet de levier  », écrit-il, avant de recenser un certain nombre de «  bulles en développement  », dont celles des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’entreprises non financières (corporate bonds), celle des matières de base (commodities) et une nouvelle bulle immobilière.

Dans le dernier chapitre, Toussaint propose une longue liste de mesures capables d’éliminer le risque de crises à l’avenir, à commencer par les appels bien connus à démanteler les grandes banques, à réinstaurer la loi Glass-Steagall permettant de séparer les banques de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et les banques d’affaires Banques d'affaires
Banque d'affaires
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
, à interdire les produits dérivés Produits dérivés
Produit dérivé
Famille de produits financiers qui regroupe principalement les options, les futures, les swaps et leurs combinaisons, qui sont tous liés à d’autres actifs (actions, obligations, matières premières, taux d’intérêt, indices...) dont ils sont par construction inséparables : option sur une action, contrat à terme sur un indice, etc. Leur valeur dépend et dérive de celle de ces autres actifs. Il existe des produits dérivés d’engagement ferme (change à terme, swap de taux ou de change) et des produits dérivés d’engagement conditionnel (options, warrants…).
et la spéculation hasardeuse, à imposer des contrôles d’un niveau élevé. On ne peut pas dire qu’il s’agisse là de solutions radicales (l’auteur lui-même les qualifie d’insuffisantes) mais le simple fait qu’elles n’aient toujours pas été mises en place indique que les banques sont tellement loin d’œuvrer à l’intérêt général que l’idée de Toussaint d’aller beaucoup plus loin et de socialiser «  le secteur bancaire et le secteur de l’assurance pour les placer sous contrôle citoyen  » pourrait bien être la solution la plus efficace de toutes.

Collin G. Matton est professeur au Baruch College et à Pace University à New York

Traduction de l’anglais vers le français : CADTM


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Notes

|1| Ce texte est paru sous forme de recension de l’édition anglaise de Bancocratie dans la revue Review of Political Economy, Volume 28, 2016 http://www.tandfonline.com/toc/crpe... Voir l’édition anglaise de Bancocratie disponible gratuitement : http://www.cadtm.org/Bankocracy

Auteur.e

Collin G. Matton

est professeur au Baruch College et à Pace University à New York.


Traduction(s)