Premier compte-rendu du FSM de Bamako

20 janvier 2006 par Olivier Bonfond


- Introduction
C’est sur un fond de chant de prière musulmane que j’entame ce petit compte-rendu des informations que j’ai pu reccueillir ces trois derniers jours. A voir si cela ne va pas avoir un impact sur le contenu ...

- Jour J-2, le CAD Mali en pleine effervescence
Dès mon arrivée à Bamako, le 17 janvier, j’ai retrouvé toute l’équipe du CAD Mali ( Coalition des Alternatives Africaines Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et Développement, notre partenaire malien du CADTM international ) en pleine effervescence. Toutes les commissions s’activent quant à l’accueil des participants, aux mobilisations, à la mise au point du programme d’activité, ...

- Un programme d’activité CADTM International chargé et ouvert
C’est dans la finalisation de ce programme que je me suis plongé avec les membres du CAD Mali. Fusions de dernières minutes, Equilibre entre participants, mais aussi recherches intenses pour placer des activités « importantes » inscrites mais n’apparaissant pas au programme officiel ( elles auraient été supprimées de manière unilatérale par des personnes mal intentionnées ... ) Mardi 17 janvier minuit, le programme définitif du CADTM International, CAD Mali et Partenaires sortait.

Un programme chargé (trop selon certains) il est vrai, mais aussi ouvert à d’autres thématiques (agriculture, souveraineté alimentaire, commerce, immigrations, ... ). L’intégration de ces thématiques est le résultat de dialogues constructifs et nous a paru naturel dans la mesure où elles sont en lien avec la dette et jouent un rôle fondamental dans la construction d’alternatives pour l’Afrique en général, la sous-région et le Mali en particulier. L’objectif étant que, à travers l’intervention des participants, la question de la dette puisse traverser ces thématiques fondamentales et réciproquement.

- Une réunion large du réseau qui concrétise les objectifs ...
La préparation concrète de ces activités s’est concrétisée par une réunion du réseau ce matin (jeudi 19 janvier) avec quasiment l’ensemble des participants. Pays présents : Mali, Côte d’Ivoire, Benin, Niger, Burkina Faso, Inde, Congo, Tunisie, Afrique du Sud, France, Pays-Bas, Belgique.

Organisation pratique (rapporteur, temps de paroles, structuration du contenu) et discussions de fond ont permis d’aborder les jours qui viennent avec confiance. Même si, comme l’a dit Sekou Diarra (membre du CAD Mali et président de la Commission thématique), nous devons nous attendre à des surprises (certaines salles n’existeraient pas ... ), je pense que nous allons faire du « bruit » et que la question (centrale) de la dette sera visible et « bien » traitée.

- Les activités « dette » en cohérence avec les conclusions de La Havane
La dette sera « bien » traitée car les activités spécifiques sur la dette se placent dans la continuité logique des résultats de la rencontre de La Havane (rencontre Nord Sud sur les résistances et les alternatives à la dette tenue du 28 au 30 septembre dernier à la havane - pour plus d’infos voir www.cadtm.org/texte.php3?id_article=1684) qui mettent en avant des grands axes de mobilisations communes pour les deux années à venir, dont :

— une campagne mondiale unitaire contre les dettes odieuses (voir atelier : « Pouvons-nous organiser de manière unitaire une nouvelle grande campagne globale commune contre la dette au niveau mondial ? » )

— des audits de la dette (voir atelier : « Stratégies juridiques et politiques pour les pays endettés (Dettes odieuses, Audit citoyen de la dette, Pactes internationaux, justiciabilité des entreprises, institutions internationales et gouvernements,... » )

— des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
légales contre les crimes contre l’humanité visant en particulier la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
(voir atelier : « Traîner en justice la Banque mondiale et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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pour crimes contre l’humanité
 »)

- Une participation moins forte que prévue ?
Les prévisions pour la participation globale à ce forum aurait été légèrement revu à la baisse (30 000 au lieu de 40 000). Cela étant largement dû à des problèmes financiers qui n’ont pas permis de réaliser le travail de mobilisation prévu au départ, notamment en terme de diffusion médiatique, mais aussi en terme de mobilisations des populations vivant à l’intérieur du pays. L’idée (excellente) de départ était de faire venir 20 personnes (jeunes, femmes, paysans, ...) de chacune des 701 communes du pays (ce qui aurait assuré 14 000 participants)

Malgré cela, la manifestation d’ouverture a pu rassembler environ 4 000 personnes, dans une ambiance assez festive et agréable. Signalons également des discours d’introduction assez positifs dont celui d’Ibrahim Souley, membre du CAD Mali et responsable du camp international de la jeunesse Thomas Sankara, faisant largement référence à la lutte de ce « grand révolutionnaire », à la nécessité de se rassembler, mais aussi d’être radical en remettant fondamentalement en cause le néolibéralisme, système à la base de la dégradation des conditions de vie des peuples du monde entier. Il sera également essentiel de « se concentrer sur l’élaboration de propositions et actions concrètes. » Tout cela s’annonce plutôt bien...

- Un travail avec les populations rurales qui porte ses fruits
Même si les objectifs de faire participer une base la plus large possible n’a pas pu être réalisée, les paysans et ouvriers seront tout de même présents et actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
lors de ce Forum social mondial polycentrique (FSMP) (ils ont d’ailleurs un espace qui leur est consacré). Point très positif : une déléguation de plus de 200 paysans est venue de Fana (capitale malienne du coton) pour participer au forum. Cette présence est notamment le résultat de la rencontre de juillet passé, où s’est tenu la 4e édition du « Forum des peuples » (voir : www.cadtm.org/texte.php3?id_article=1358), (contre-sommet africain au G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. ) , qui a pour objectif essentiel de dialoguer avec les couches rurales et de placer au devant de la scène leurs préoccupations et leurs intérêts. Comme quoi se préoccuper et intégrer à la lutte « alter » les premiers concernés par l’offensive néolibérale paie et libère des forces fondamentales.

- Une collaboration avec les parlementaires qui se renforcent
La dynamique des mobilisations est également en marche avec les parlementaires africains en général et maliens en particuliers. Pour rappel, le CADTM et le CAD mali ont commencé depuis plusieurs années un travail de sensibilsation formation et mobilisation des parlementaires africains en général et malien en particulier. Cela avait commencé en 2003, lorsque le CADTM Belgique est venu donné une formation d’une semaine aux parlementaires maliens sur la question de la dette. Plus Récemment, le député du parlement malien Boubacar Touré (présent à la réunion du réseau ce matin) est venu (avec d’autres parlementaires brésiliens, vénézueliens et philippins) à Bruxelles pour assister au 5e séminaire international sur le droit et la dette (voir : www.cadtm.org/texte.php3?id_article=1592).

Cette collaboration commence à porter ses fruits puisque 49 parlementaires maliens ont marqué leurs intérêts à participer à notre programme d’activité. (Non inscrits comme conférenciers, ils disent venir pour écouter et apprendre...) A quand des initiatives similaires à celles initiées par le parlement nigerian, demandant à son gouvernement d’arrêter de rembourser la dette ?

Signalons également que la collaboration avec la Gauche unitaire européenne (GUE) sera largement présente au sein des activités du CADTM international (Paul-Emile Dupret, conseiller politique de la GUE au Parlement européen était présent lors de la réunion de réseau de ce matin)

- Bref, les choses positives sont présentes ...Mais il faut un « mais »

Les tensions habituelles au sein du mouvement altermondialiste persistent..
Même si on les a pas encore vraiment ressenti (de l’extérieur), les tensions entre « aile modérée » et « aile radicale » sont présentes et les tentatives de mainmise sur le déroulement et les enjeux de ce forum ont donné lieu à de vives discussions (pour ne pas dire conflits) entre les différentes forces (pour ne citer personne). Affaire à suivre ...

- « La conférence des peuples de Bandoeng », la suite du Manifeste de Porto Alegre (voir : www.cadtm.org/article.php3?id_artic...)
Certains intellectuels ont organisé, en marge du Forum, une journée d’activité nommée « la conférence des peuples de Bandoeng ». L’idée de cette journée était de rassembler les intellectuels, responsables des mouvements sociaux et participants pour discuter de la stratégie à adopter pour ce FSMP. Cette journée s’est composée d’une grande plénière où la plupart (tous ?) des « stars » à l’origine du Manifeste de Porto Alegre étaient présentes (Samir Amin, Nikonov, François Houtart, ... ). Cette plénière a été suivie de 10 ateliers basés sur 10 axes centraux. Sans vouloir critiquer pour le plaisir ces personnalités qui ont réalisé et continuent à réaliser du bon travail dans la construction et la dynamique du mouvement altermondialiste, il me semble que l’on peut être assez critique par rapport à cette initiative venant du « sommet » ( je ne suis pas le seul à partager cette opinion).
La principale critique que l’on peut porter est l’objectif même de cette journée, résumé dans l’édito du dernier Monde diplomatique de Ignacio Ramonet (voir : http://www.monde-diplomatique.fr/20...). Je n’ai pas lu cet édito mais en simplifiant certainement un peu, ce dernier aurait écrit que le forum mondial serait devenu un moment de « blabla » et qu’il fallait organiser une journée de dialogue qui ait vraiment un sens, afin d’orienter de manière plus adaptée ce forum ...
Je n’ai pas pu assister ni à la grande plénière ni aux ateliers, mais les échos que j’ai eu de nos partenaires est que les ateliers étaient assez peu constructifs et surtout qu’ils n’ont été que très peu fréquentés.
Signalons enfin que certaines « stars » sont déjà parties sous les feux médiatiques à Caracas. Alors que c’est sans aucun doute aujourd’hui l’Afrique qui a le plus besoin de nouer des liens de solidarités forts, nous regrettons ce relatif manque d’intérêt pour ce premier grand rendez-vous africain, même si ce qui se passe en Amérique latine est positif et fort (pour une fois), et qu’il est acceptable, comme m’ont dit certains, de se faire plaisir après tant d’années de lutte. Il est vrai aussi, que le processus latino, en particulier le processus révolutionnaire bolivarien, doit être une source d’inspiration pour tous les mouvements qui luttent pour cet autre monde possible.

- Un Camp de la jeunesse qui refuse Coca Cola
Bramali (brasserie malienne) a tenté de venir implanter à l’intérieur du camp de la jeunesse « Thomas Sankara » un stand Coca-Cola. L’étonnement des participants s’est rapidement transformée en animosité. Ils ont préféré se retirer d’eux-même, le risque étant grand que le stand ne soit « désintégré ». La jeunesse malienne a donc déjà bien le sens de la lutte anti-impérialiste ...

La lutte continue !

Olivier Bonfond, CADTM Belgique, depuis Bamako.



Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles