Première grève générale en vingt ans au Paraguay

9 avril 2014 par Gustavo Zaracho


Du jamais vu depuis 20 ans. Le 26 mars 2014, le président paraguayen Horacio Cartes a réussi à unir contre lui la population d’un pays marqué par les divisions. Une grève générale massive soutenue par des organisations de paysans, d’ouvriers, d’étudiants, d’artistes, de jeunes mais aussi des intellectuels, des religieux et le Partido Liberal Radical Auténtico (PLRA) (en dépit de la signature d’un pacte de gouvernabilité avec Cartes), a paralysé 80 % de l’activité économique du pays (transports, commerces, écoles, etc.). De toute évidence le « nouveau cap » annoncé par le pouvoir ne convainc pas…

Elu le 21 avril 2013, M. Cartes a succédé à M. Federico Franco, lequel avait procédé à un « coup d’Etat institutionnel » contre M. Fernando Lugo (premier président à ne pas être issu du parti Colorado depuis soixante ans). [1] L’opération a conduit le Marché commun du Sud (Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. ) et l’Union des nations sud-américaines (Unasur) à exclure le Paraguay (respectivement jusqu’en juillet et août 2013). Les quatorze mois de gouvernement de M. Franco (juin 2012 à août 2013) balayèrent les réformes naissantes lancées pendant le gouvernement de M. Lugo en matière de santé, de lutte contre la pauvreté, de réglementation de l’utilisation des pesticides et des organismes génétiquement modifiés (OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
) (lire « Au Paraguay, le changement a commencé… », La valise diplomatique, 29 octobre 2012). Dès son arrivée au pouvoir, M. Cartes annonça qu’il héritait de caisses vides : le gouvernement de M. Franco restera probablement dans les mémoires comme l’un des plus corrompus de l’histoire récente du pays, pourtant expert en la matière.

M. Cartes a pris ses fonctions le 15 août, par une froide matinée, devant une place à moitié vide : les dirigeants de son propre mouvement, le parti Colorado, avaient décidé de manifester leur mécontentement, se considérant insuffisamment récompensés par l’attribution de postes de ministères (réservés à la garde rapprochée de M. Cartes dans le secteur privé). Moins d’une dizaine de chefs d’Etat étaient présents. Par contre, cent cinquante patrons étrangers avaient fait le déplacement : ils savaient pouvoir compter sur un accueil chaleureux.

Le nouveau président — dont les déclarations publiques ne se caractérisent pas par un excès de diplomatie (n’a-t-il pas déclaré pendant la campagne présidentielle qu’il se tirerait une balle dans les parties génitales s’il venait à découvrir que son fils était homosexuel) — a martelé qu’il souhaitait rendre le Paraguay « attractif » pour les investisseurs. Devant un parterre de chefs d’entreprise uruguayens, il a ainsi expliqué que son pays devrait devenir « facile » comme le sont « les femmes belles et attrayantes »

Ne se laissant pas impressionner par le tollé qu’il avait suscité, le président a récidivé lors d’une rencontre avec des entrepreneurs brésiliens. À la tête d’un pays dont les langues officielles sont l’espagnol et le guarani (langue indigène parlée par 80 % de la population), M. Cartes s’est s’exprimé en portugais pour inviter les patrons brésiliens — qui lorgnent sur la main d’œuvre bon marché du pays [2] — à « user et abuser » du Paraguay.

Mais M. Cartes ne s’est pas contenté de déclarations. Quelques jours après son arrivée au pouvoir, sa première mesure fut de présenter au Congrès un amendement de la loi 337/99 de défense nationale et de sécurité interne, afin d’autoriser le recours aux forces militaires dans la lutte contre les groupes armés, sans passer par la déclaration de l’Etat d’exception (comme l’exige la Constitution nationale). Le chef d’Etat peut ainsi décider de l’intervention des forces armées dans le pays par décret et pour la durée qu’il juge nécessaire. Aujourd’hui, trois départements du pays font l’objet de telles mesures : ceux où l’on enregistre le plus grand nombre de conflits autour des cultures de soja transgénique et les grandes propriétés terriennes.

Sa deuxième mesure fut l’approbation d’une loi dite d’alliance public-privé, à l’image des partenariats publics-privés (PPP), bien connus en Europe. Grâce à ce cadre juridique, l’Etat paraguayen ouvre des pans entiers de l’économie au capital privé…

La troisième mesure, moins connue et décidée dans l’opacité, porte sur l’augmentation de la présence de troupes nord-américaines sur le territoire national. Les sénateurs de la coalition de partis de gauche Frente Guasu, à laquelle appartient l’ancien président Fernando Lugo, aujourd’hui sénateur, a demandé à M. Cartes d’apporter des informations sur cette présence militaire américaine au Paraguay. Une demande restée pour l’instant sans réponse.

Mais outre la mobilisation du 26 mars, les temps sont durs pour M. Cartes. Une équipe de journalistes de plusieurs quotidiens latino-américains a révélé les liens entre ses entreprises de production de tabac et différents réseaux de blanchiment d’argent et de contrebande de cigarettes qui inondent les marchés de Colombie, du Brésil ou d’Argentine. L’ampleur de ce trafic serait telle que la contrebande de cigarettes serait plus lucrative que le trafic de cocaïne dans la région de la triple frontière (Argentine, Paraguay, Brésil). En dépit du mécontentement de la population, les affaires demeurent donc plutôt bonnes pour M. Cartes.

Source : Le Monde Diplomatique



Notes

[1Lire « Coup d’Etat au Paraguay », La valise diplomatique, 23 juin 2012.

[2Lire Renaud Lambert, « Le Brésil s’empare du rêve de Bolivar », Le Monde diplomatique, juin 2013.

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