De l’indignation au pouvoir (partie 6)

Projet de loi avorté et irruption de Podemos

23 novembre 2014 par Jérôme Duval


Alors que l’Espagne vit une crise humanitaire sans précédent, le mouvement social subit une répression constante d’un régime qui a peur du changement et protège ses intérêts. Le bipartisme, avec le PP et le PSOE qui alternent au pouvoir depuis la fin de la dictature, est fort affaibli par une succession de luttes sociales victorieuses et l’irruption d’initiatives populaires qui mettent en pratique de nouvelles façons de faire de la politique. À n’en pas douter, l’Espagne entre dans une phase de mobilisation qui augure de possibles changements politiques importants.

Démission et projet de loi avorté

La nouvelle proposition de loi anti avortement du ministre de la justice Alberto Ruiz-Gallardón a suscité la réprobation et l’indignation à l’étranger. En Espagne, elle a été rejetée par une large proportion de la population jusque dans les rangs du PP (Parti Populaire, droite au pouvoir) qui l’a pourtant impulsée. Madrid a accueilli la plus grande mobilisation féministe de l’histoire espagnole le 1er février 2014 quand des milliers de femmes ont rejoint la capitale pour clamer leur liberté à décider de leur vie, contre ce projet de réforme de l’actuelle loi sur l’avortement. Un collectif de femmes cinéastes opposées à cette mesure rétrograde et liberticide a réalisé un film magnifique qui raconte cette mobilisation historique dans « Le train de la Liberté » en route pour Madrid. [1] Alors qu’elle devait être approuvée durant l’été 2014, la loi Gallardón est devenue tellement polémique que le chef du gouvernement, Mariano Rajoy, rêve sans doute de faire disparaître le mot avortement du débat public. Quoi qu’il en soit, la loi Gallardón a disparu du calendrier, de peur d’accentuer l’hémorragie en cours des militants du PP (le parti est en chute libre dans les sondages). Peu de temps avant la Journée mondiale pour l’avortement libre, sûr et gratuit du 28 septembre, survient une nouvelle victoire populaire. N’ayant pu faire passer son projet de loi qui, selon le conseiller du PP Pedro Arriola, est fort préjudiciable pour les intérêts électoraux du Parti [2], Rajoy annonce le 23 septembre qu’il retire le texte et dans la foulée le ministre misogyne Gallardón démissionne. La loi est abandonnée, la contestation sociale tant en Espagne qu’ailleurs a été déterminante. C’est une grande défaite pour le pouvoir en place et une victoire énorme pour le mouvement populaire en faveur du droit des femmes à décider de leur avenir. Une fois de plus, démonstration a été faite qu’une mobilisation large et soutenue est potentiellement victorieuse. Malgré tout, le ministre Gallardón s’en sortira bien puisqu’en 48 heures, il obtient un siège au Conseil Consultatif de la Communauté de Madrid (4,3 millions d’euros de budget annuel), et touche 8500 euros bruts mensuels.

Après l’abdication du roi Juan Carlos de Borbón le 2 juin 2014 – et le couronnement du nouveau roi durant lequel tout symbole républicain était interdit - et le retrait du Nº1 du PSOE, Alfredo Pérez Rubalcaba, la décomposition du pouvoir se poursuit. Le 9 septembre, la femme de José María Aznar et maire PP de Madrid, Ana Botella, crée la surprise en annonçant renoncer à se présenter aux municipales de 2015.

Des places publiques aux urnes

De nouvelles initiatives citoyennes émergent et bouleversent le paysage politique espagnol. Après tant d’années de mesures antisociales brutales, on assiste à la construction d’une riposte à quelques mois des élections municipales et des régions autonomes qui se dérouleront le 24 mai 2015. Tout est question de rapport de force et malgré un contexte de délabrement général de la société (près de 3,5 millions d’emplois détruits depuis le début de la crise) et de forte répression, des signes encourageants annoncent des changements. Dans le quartier populaire de Lavapiés à Madrid, se réunissent les quelques personnes qui donneront naissance à Podemos [3] . Le succès de cette nouvelle force politique vient de l’héritage du 15M (mouvement indigné) dans le mode de fonctionnement démocratique et assembléaire, de l’union des « mareas » [4] pour la force de rassemblement, et des propositions pratiques du parti fondateur de Podemos Izquierda Anticapitalista [5] unie à la théorie en science politique d’un groupe de professeurs (Pablo Iglesias, Carlos Monedero, Iñigo Irrejón, Carolina Bescansa) issus de la faculté en Sciences politiques et sociologie de l’Université Complutense de Madrid. C’est ce mélange explosif qui a réussit à canaliser le mécontentement, le rejet de la caste corrompue au pouvoir. Le 16 janvier 2014, le mouvement Podemos – ce n’est pas encore un parti - se présente officiellement dans un petit théâtre du quartier de Lavapiés à Madrid (Teatro de Barrio). Quelques jours plus tôt, il diffuse son manifeste « Avancer : transformer l’indignation en changement politique » (Mover ficha, convertir la indignación en cambio político). [6] Cet important document lance un appel à « une candidature pour la récupération de la souveraineté populaire » en vue des élections européennes [7], il recevra plus de 50 000 signatures en moins de 48 heures. Soudainement, des milliers de personnes, qui ne se sentaient pas représentées, entendaient une voix, leurs voix. Podemos s’est emparé de cet espace délaissé par les partis traditionnels. Il se définit lui-même comme un outil au service de la citoyenneté, qui a pour objectif d’élever le peuple en protagoniste du changement, acteur de sa propre histoire afin de surmonter le déficit démocratique en cours. En avril, la formation est devenue le premier parti politique du monde à utiliser de manière officielle la plateforme internet reddit [8] où chacun peut débattre et s’informer en toute transparence sur internet. Podemos développe alors une nouvelle façon de faire de la politique où tout le monde peut participer, devenir acteur du mouvement et du changement, à travers internet ou dans les assemblées de quartiers, appelées « circulos ».
Après avoir officiellement déposé ses statuts de parti politique d’envergure nationale le 11 mars, l’organisation, qui se présentait initialement plus comme une candidature populaire, se lance dans la course aux élections européenne du 25 mai 2014. [9]


Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5
Partie 6
Partie 7



Notes

[2Lucía Mendez, La ley del aborto no verá la luz, El Mundo, 14 septembre 2014. http://www.elmundo.es/espana/2014/09/13/541357c822601d0f648b4599.html

[3Podemos, de Lavapiés al cielo « por asalto » : https://www.youtube.com/watch?v=q6Y7ptAQvD4

[4Jérôme Duval, Du 15M aux ’mareas’, une histoire populaire ponctuée de luttes. http://cadtm.org/Du-15M-aux-mareas-une-histoire

[5Izquierda Anticapitalista : http://www.anticapitalistas.org/

[6« Mover ficha » est une expression qui signifie le fait de bouger une pièce sur un échiquier pour avancer une stratégie.

[7Intelectuales y activistas llaman a « recuperar la soberanía popular » con una candidatura para las europeas, Público, 14.01.2014. http://www.publico.es/politica/495015/intelectuales-y-activistas-llaman-a-recuperar-la-soberania-popular-con-una-candidatura-para-las-europeas

[8Plaza Podemos : http://www.reddit.com/r/podemos/

[9Podemos formaliza su inscripción como partido político, 13/03/2014. http://www.eldiario.es/politica/Podemos-Pablo-Iglesias-Ministerio-Interior_0_238326919.html

cadtm.org
Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, (Icaria editorial, 2016) et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.