Qu’est-ce que la dette écologique ?

3 octobre par Renaud Duterme

On entend souvent parler de cette notion selon trois visions des choses : 1. La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique que nous aurions envers les générations futures pour les dégâts environnementaux que nous leur laissons ; 2. La dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
que nous aurions envers la planète, souvent représentée par une date dans l’année à partir de laquelle nous vivons « à crédit » car la terre a épuisé sa capacité à absorber notre empreinte écologique |1| ; 3. L’idée selon laquelle ce qu’on nomme le développement des pays du Nord n’a pu, depuis la colonisation de l’Amérique, se faire uniquement sur base des ponctions naturelles et humaines des pays du Sud. C’est cette idée, apparue dans les années 90 sous l’impulsion d’ONG sud-américaines, que va s’approprier notamment le CADTM, comme contrepoids à la dette financière, inversant de la sorte la relation créanciers-débiteurs.

Des origines lointaines

Selon cette dernière conception, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique prend son sens à partir de 1492, date à laquelle les puissances européennes vont « découvrir » le monde. Au-delà, cette date marque en fait le début de ce que d’aucuns appellent la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, à savoir l’intégration progressive de l’ensemble de la planète à un système économique dominant, le capitalisme. Extermination, colonisation, dépossession des terres, ethnocide et christianisation forcée seront les moyens mis en œuvre pour soumettre des populations entières à cette nouvelle logique. Si les impacts sociaux du colonialisme ont déjà été fréquemment soulignés, il n’en est pas de même pour les effets que celui-ci a eu sur les milieux naturels. Pourtant, dès le début, l’expansion du capitalisme à l’échelle planétaire a engendré des bouleversements écologiques sans précédent, tant du point de vue local que global.

Si une partie de ces derniers l’ont été bien malgré les instigateurs de l’expansion européenne (pensons aux transferts de plantes, d’animaux et de maladies entre les différents continents) |2|, l’imposition d’un modèle productiviste et capitaliste va être à la source d’un désastre écologique dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui. C’est en effet à cette époque que va débuter un processus de production sans limite, si ce n’est l’accumulation elle-même. Concrètement, cela va se traduire par l’imposition au Sud de monocultures impossibles à cultiver dans les régions tempérées du Nord ainsi que par l’exploitation jusqu’à épuisement des ressources minières et forestières des pays colonisés. Cette exploitation, qui sera un des facteurs du décollage économique de l’Europe, va entraîner dans les régions concernées un épuisement des sols, la destruction de l’habitat et la disparition d’espèces, une déforestation massive ainsi qu’une vulnérabilité accrue aux aléas climatiques. On retrouve déjà cette constatation sous la plume d’Eduardo Galeano au sujet de la canne à sucre : « Le sucre a détruit le nord-est du Brésil. Cette région […] naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. […] Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. de la canne » |3|. Par la suite, l’industrialisation des régions du Centre va encore accroître l’exploitation à la fois des peuples colonisés mais également de leurs écosystèmes. Caoutchouc, minerais, bois tropicaux, pétrole, autant de produits indispensables à notre société de surconsommation que l’on va imposer comme base aux économies de ces pays. Les cinq derniers siècles de pillage portent ainsi en eux les germes de l’effondrement écologique global que nous connaissons.


Dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
et réchauffement climatique

On constate depuis peu un certain regain d’intérêt pour le concept de dette écologique car il fournit une analyse pertinente pour comprendre le réchauffement climatique ainsi que l’impasse des négociations autour de ce problème. Quand on analyse la première cause de ce réchauffement, à savoir l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, on ne peut que se rendre compte qu’une première augmentation (à partir du milieu du XIXe siècle) coïncide avec l’industrialisation de l’Europe, des États-Unis et un peu plus tard du Japon. À cette époque, le reste du monde, pour une bonne partie encore sous domination coloniale, reste totalement exclu des machines et transports fonctionnant grâce à la combustion de charbon. Par la suite, l’âge du pétrole ainsi que l’explosion exponentielle de ces émissions (après 1950) correspondent à la généralisation dans les pays du Nord de la voiture individuelle, d’une agriculture industrielle et d’une consommation de masse débridée, le tout toujours basé sur l’exploitation du tiers monde. Par conséquent, du point de vue de l’accumulation de CO2 |4|, ces pays ont une écrasante responsabilité dans le réchauffement global, contrairement à l’argument très en vogue actuellement selon lequel la Chine serait le premier émetteur de gaz à effet de serre |5|. Facteur aggravant, de par leur vulnérabilité naturelle et économique, tout le monde s’accorde à dire que les effets des changements climatiques seront (sont déjà ?) bien plus nombreux et dévastateurs dans les pays du Sud. En bref, on ne peut dissocier la question de ce que d’aucuns nomment l’injustice climatique de l’échec flagrant des COP successives qui, malgré de grands effets d’annonce, ne remettent jamais en causes les logiques mortifères qui guident notre monde.


Une dette qui se creuse de jour en jour

Bien que de nombreux pays connaissent l’émergence de classes moyennes adoptant le mode de vie énergivore occidental, force est de constater que les émissions par habitants des pays du Premier Monde sont toujours largement supérieures à celles des pays du Sud. La dette écologique se creuse par conséquent de jour en jour, et ce d’autant plus qu’elle s’accompagne d’autres nuisances tout aussi importantes. Parmi celles-ci on peut notamment relever les externalités de notre mode de production, lesquelles sont notamment liées à l’exploitation des matières premières indispensables au fonctionnement de notre économie. Ainsi, l’exploitation de mines, puits de pétrole ou terres agricoles par des entreprises multinationales se fait généralement dans un contexte de destruction écologique considérable, en atteste la situation dans le delta du Niger ou dans les innombrables monocultures agricoles d’Indonésie ou d’ailleurs. Dans de nombreux cas, cette surexploitation de la nature vise à fournir des devises qui serviront au remboursement de la dette financière des pays du tiers monde. En outre, l’ouverture des frontières permet également la délocalisation d’industries polluantes dans des pays dans lesquels les normes de pollution sont bien moindres voire inexistantes. Cette mondialisation néolibérale permet ainsi aux grandes entreprises de contourner toute législation contraignante non seulement en termes de conditions de travail mais également de règles environnementales. Le paroxysme est sans doute atteint par l’exportation de déchets divers, des anciens ordinateurs aux navires en fin de vie en passant par les résidus miniers, vers les pays les plus pauvres afin d’éviter des coûts de traitement et de recyclage portant atteinte au bénéfice de ces grands groupes.


Mettre un terme à la dette écologique

Si le concept de dette écologique est indissociable de la grille de lecture Nord-Sud, il doit pour autant la dépasser, notamment en analysant les choses sous l’angle des classes sociales. Ainsi, loin d’être des blocs homogènes, Nord et Sud renferment en leur sein des rapports de domination et d’exploitation dans lesquels les populations les plus démunies subissent davantage les externalités de notre mode de production et de consommation, par ailleurs largement imposés par les classes dirigeantes, au travers de politiques économiques prédatrices. La dette écologique doit ainsi nous faire prendre conscience de l’incapacité de notre système économique à perdurer dans le temps, et surtout à envisager des réparations concrètes envers les victimes des bouleversements environnementaux passés et à venir. Et il va de soi que l’abolition de l’ensemble des dettes illégitimes doit être la première de ces réparations.


Schéma de réparations au nom de la dette écologique

BénéficiairesDébiteursMesures à prendre
Pays du Sud
Populations humaines (pays, régions, villages, etc.)
Autres espèces
Écosystèmes
Nature
Génération Future
Pays du Nord
Transnationales et entreprises
Institutions financières internationales
Institutions financières privées (banques, fonds spéculatifs, etc.)
Élites économiques et politiques (1 %)
Consumérisme et productivisme
Symboliques
Juridiques (peines de prison, reconnaissance et application de l’écocide)
Financières et matérielles (amendes, alimentation d’un fonds pour lutter contre le réchauffement climatique, réparations, nettoyage, aide matérielle, compensations, transfert gratuit de technologies propres, etc.)
Non-exploitation des ressources
Pour en savoir plus :
- Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme, La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Utopia, 2014.
- Renaud Duterme et Eric De Ruest, La dette cachée de l’économie, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014, p160.
- Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2006.

Notes

|1| En 2017, le « jour du dépassement de la Terre » a été dépassé le 2 août. Il convient néanmoins de garder une approche critique, puisque tel quel, ce concept place les responsabilités de l’entièreté de la population à parts égales. Ainsi, selon Olivier De Schutter, pour la Belgique cette date interviendrait le 1er avril. « En Belgique, la journée du dépassement, c’est déjà le 1er avril », RTBF, 2 août 2017.

|2| Voir à ce sujet C.MANN Charles, 1493, Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Albin Michel, Paris, 2013

|3| Cité par Renaud Duterme et Eric De Ruest, La dette cachée de l’économie, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014, p49.

|4| Les principaux gaz à effet de serre ont en effet une durée de vie de plusieurs décennies dans l’atmosphère.

|5| Pour être complet, il faut par ailleurs souligner deux fréquentes omissions : d’une part la forte population chinoise, laquelle relativise la responsabilité de ce pays et d’autre part le poids des exportations chinoises, majoritairement à destination des pays les plus riches, dans la combustion d’énergie fossile. Cela dit, la Chine n’est absolument pas un modèle en termes de gestion durables des écosystèmes, l’état déplorable de son environnement le montre chaque jour.

Auteur.e

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.