Brexit, élections en Espagne et en Italie

Quand enfin la gauche européenne jouera à domicile ?

6 juillet par Yorgos Mitralias

A première vue, rien ne semble relier le Brexit britannique aux récentes élections en Italie et en Espagne, la crise sans précédent du Labour britannique à la « cosmogonie » américaine de Bernie Sanders. Les grands événements de cet été 2016 semblent n’obéir à aucune logique et n’être explicables que comme une manifestation de plus de ce qui d’habitude est appelé « la crise » de notre temps ! En d’autres termes, confusion totale et évidemment, angoisse et terreur devant l’inconnu…

Et pourtant, tous ces événements plus ou moins cataclysmiques des dernières semaines obéissent a une « logique interne ». Ils ont un dénominateur commun qui leur donne un sens et les rend compréhensibles. Et ce dénominateur commun, si inavouable qu’il soit par les médias et les divers « experts », est que la majorité des populations intéressées, la gauche, les mouvements ouvriers, et « ceux d’en bas » sont partout en crise profonde parce qu’ils sont contraints de répondre à des dilemmes qui ne sont pas les leurs. Qui n’ont rien à faire avec leurs problèmes à eux. Qui sont artificiels et préfabriqués par leurs bourreaux, afin de rendre la crise de « ceux d’en bas » encore plus profonde. En d’autres termes, parce que depuis un certain temps, les très peu nombreux « ceux d’en haut » contraignent la multitude de « ceux d’en bas » de jouer a l’extérieur, sur le terrain de leur ennemi de classe, avec comme conséquence de partir perdants d’avance. Et cela indépendamment du résultat sorti des urnes du referendum ou de la confrontation électorale à laquelle ils participent.

Une parfaite illustration de cette situation lamentable est offerte par le désormais célèbre Brexit. Ce n’est pas que le dilemme « dedans ou dehors de l’UE » n’est pas directement en lien avec les grands problèmes de la vie quotidienne de la grande majorité des citoyens britanniques. Ce n’est même pas qu’il a divisé et scindé en deux le mouvement ouvrier britannique, la gauche de toute sensibilité et « ceux d’en bas » de Grande Bretagne avant même l’ouverture des urnes. C’est surtout que ce faux dilemme les a divisés encore plus au lendemain du referendum, plongeant dans une terrible crise non pas le parti Conservateur, qui a inventé et organisé le referendum, mais le parti Travailliste lui-même, offrant même à son aile droite (néolibérale et blairiste) l’occasion pour fomenter un véritable coup d’état contre son leader Jeremy Corbyn, jugé trop radical et de gauche ! Et ce qui est pire, c’est que tout ça arrive pendant que le pays est balayé par une vague sans précédent d’agressions racistes contre des immigrés polonais, qui fait suite à la victoire d’un Brexit particulièrement xénophobe, nationaliste et d’extrême droite.

Évidemment, rien de tout ça en Italie pour la simple raison qu’en Italie, la gauche parlementaire ne peut pas être divisée, car elle est en voie de disparition depuis belle lurette. Cependant, même ici les récentes élections communales et leurs résultats permettent de tirer des leçons analogues. En effet, les politiques autoritaires et néoliberales du gouvernement Renzi ont été condamnées massivement par les citoyens. Mais ces mêmes citoyens ne pouvaient choisir qu’entre la Lega raciste – ou plutôt pogromiste - de Matteo Salvini et le plus modérément xénophobe Mouvement des Cinq Étoiles de Beppe Grillo pour exprimer leur condamnation.

En optant finalement pour le Mouvement des Cinq Étoiles et ses candidates aux mairies de Rome et de Turin, les citoyens Italiens ont porté un coup particulièrement rude et douloureux à M. Renzi et ses politiques antipopulaires, mais n’ont pas pu mettre en avant une perspective bien a eux qui tient compte de leurs propres priorités, qui sont d’ailleurs pareilles partout en Europe : lutte contre l’austérité, le chômage, la pauvreté, la précarité et le racisme. En d’autres termes, ils sont restés prisonniers des faux dilemmes face auxquels ils sont perdants d’avance, indépendamment de la réponse qu’ils y donnent. En somme, ils sont contraints de choisir entre Charybde et Scylla…

Naturellement, la situation est bien différente en Espagne, où la gauche a été représentée aux dernières élections parlementaires par son fleuron européen, la coalition Unidos Podemos, du tandem Iglesias-Garzon. En conséquence, on pourrait dire qu’en Espagne, les citoyens de gauche n’ont pas été orphelins et n’avaient pas à choisir entre Charybde et Scylla. Cependant, un coup d’œil plus attentif à l’échec électoral de Unidos Podemos – qui se traduit par la perte d’un million cent mille voix ( ! ) entre Décembre 2015 et Juin 2016 - révèle une toute autre réalité.

En effet, étant donné que l’échec de Unidos Podemos est – de l’aveu commun - l’échec de Podemos et de sa direction, les raisons de la défaite doivent être recherchées aux choix faits bien avant les dernières élections. Et la conclusion est sans appel : les zigzags continus de la direction de Pablo Iglesias, combinés à la confusion produite - à juste titre - par les serments d’allégeance occasionnels à la social-démocratie ou même au bien démagogique « ni droite ni gauche", ont eu des conséquences catastrophiques : d’un coté, ils ont conduit à ce que Podemos n’exploite pas l’occasion historique présentée à lui il y a environ deux ans pour porter le coup final au bipartisme (néolibéral) espagnol. Et de l’autre coté, ils ont privé Podemos de sa grande crédibilité offerte par sa radicalité initiale, laquelle a été progressivement remplacée dans la conscience de millions de citoyens, par l’image d’un Podemos plus ou moins « patriotique » qui ne diffère pas trop des partis traditionnels puisqu’il revendique lui-aussi le fameux espace au « centre », afin d’exercer la « politique nationale » mieux que ses gestionnaires traditionnels…

Le résultat de toutes ces acrobaties naïves est plutôt lamentable et porte un coup bien rude à toute la gauche européenne. Pourtant, il ne constitue pas une surprise. Le fait que les citoyens Européens soient piégés dans des dilemmes se situant à des années lumière de leurs vrais problèmes, conduit à coup sûr à une ultérieure désorientation et désorganisation du peuple de gauche et nous rapproche des pires cauchemars de l’Europe de l’entre deux guerres ! Il est donc urgent que des dizaines et des centaines de millions de citoyens Européens jouent de nouveau sur leur propre terrain de classe, mettant en avant leurs propres revendications, propositions et perspectives, les seules qui puissent inspirer et redonner confiance à la multitude des opprimés qui cherchent désespérément un débouché politique à leurs luttes et à leurs résistances.

Tout ça est évidemment facile à dire mais bien plus difficile à traduire en actes, surtout dans une période comme la notre, marquée par la désorientation et la démobilisation du mouvement ouvrier et de la gauche européenne. Alors, pour que nous puissions commencer à reprendre du courage et passer à l’offensive, le tout premier devoir serait de regrouper le peu de forces désormais disponibles. Et cela parce que c’est aujourd’hui, plus que jamais, que ces forces doivent se rencontrer, se mettre en réseau et collaborer entre elles ! Autour d’un programme et d’une vision de l’avenir, mais aussi autour d’un point de référence commun qui pourra inspirer par son exemple. Et ce point de référence ne peut être autre que le mouvement gigantesque en train de se développer aux États-Unis en soutien à la campagne de Bernie Sanders |1|. Tant parce qu’il n’y a aucun autre qui puisse le remplacer, que parce que ce mouvement nord-américain réunit toutes les caractéristiques qui manquent aujourd’hui désespérément au mouvement européen : massivité sans précédent, radicalité, optimisme, agressivité, et énormément d’énergie et d’enthousiasme juvéniles.

La leçon à tirer crève les yeux : Au moment où nous assistons à une accélération extraordinaire de l’histoire, marquée par le fait que « ceux d’en bas » et leurs organisations (partis, syndicats, mouvements, …) sont de plus en plus contraints à la défensive, ou plutôt sont le dos au mur, c’est de la folie et du pur suicide que d’essayer de survivre en luttant séparément, qui plus est sur le terrain de l’adversaire. Par les temps qui courent, l’internationalisme en actes n’est plus un simple devoir. C’est la condition sine qua non de notre salut commun.

Vœux pieux qui ne tiennent pas compte des réalités ? Pas tant que ça, si on en juge de la toute récente prise de position du leader du parti Labouriste britannique - et grand admirateur du mouvement de masse créé aux États-Unis en soutien à la campagne de Bernie Sanders - Jeremy Corbyn, en faveur de la nécessite absolue de la jonction des mouvements européens et nord-américains : “Je veux voir le mouvement contre l’austérité, le mouvement politique radical en Europe qui se bat pour un autre continent et contre l’austérité, se lier et faire la jonction avec ceux de l’autre coté de l’Atlantique qui font exactement la même chose » ! |2|

Et sans doute, le plus tôt sera le mieux, car le temps presse comme jamais auparavant…


Notes

|1| Voir : http://cadtm.org/Quand-la-campagne-...

|2| Voir la vidéo de l’interview de Jeremy Corbyn par Democracy Now : http://en.yahstar.com/democracynow/...

Auteur.e

Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.