Quand la campagne de Bernie Sanders, déclenche une cosmogonie sociale et politique nord-américaine !

20 avril par Yorgos Mitralias

CC - Flickr - Phil Roeder

Le spectacle d’un candidat à l’investiture du Parti Démocrate qui s’arrête devant un piquet de grève et prend la parole pour soutenir la lutte des grévistes, est suffisamment rare pour qu’il ne passe pas inaperçu même par les médias des États-Unis. Ceci est donc arrivé le lundi 11 avril au Times Square de New York, le piquet de grève était de 40.000 travailleurs du géant des télécommunications Verizon, mis en grève pour obtenir la convention collective refusée obstinément par le patronat, et le candidat était – évidemment- Bernie Sanders. Coup de pub électoral ? De la démagogie ? Du « populisme » ? Rien de tout cela, tout simplement cohésion et continuité d’une vie passée aux cotés des travailleurs. D’ailleurs, la dernière fois que Sanders avait fait exactement la même chose c’était il y a seulement quelques mois, en octobre passé, à un autre piquet de grève, toujours à Manhattan…

Cela se peut que la gauche européenne - qui brille par son indifférence envers ce qui se passe aux États-Unis - ignore ces événements, mais par contre, les travailleurs comme les patrons nord-américains les connaissent très bien. C’est d’ailleurs pourquoi le PDG de Verizon Lowell McAdam s’est empressé d’attaquer violemment Bernie Sanders, le qualifiant d’ « ignorant », de « détaché de la réalité » et de « méprisable ». Au contraire, les grévistes de Verizon ont acclamé Bernie et leur grand syndicat CWA a décidé de soutenir sa candidature, le qualifiant même de… « champion des intérêts de la classe ouvrière » ! D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Bernie Sanders a fini d’haranguer la foule des grévistes par cette phrase lapidaire : « De la part de chaque ouvrier en Amérique, au nom de tous ceux qui subissent les mêmes pressions, je vous remercie pour ce que vous êtes en train de faire. Nous vaincrons ! ».

Le même jour, un autre grand syndicat, local cette fois, celui des travailleurs des transports de New York (Transit Workers Union-Local 100), décidait de soutenir Bernie Sanders, au grand dam de l’établissement du parti Démocrate de New York, qui considérait ce syndicat comme son fief. La décision des leaders syndicaux était pratiquement unanime (42-1) et elle est symptomatique des grands changements que la campagne de Sanders est en train de produire au sein de la classe ouvrière nord-américaine et de son mouvement syndical . Mais, l’adhésion des 40.000 membres du TWU au camp de Sanders acquiert une importance encore plus grande si on pense qu’il s’agit, dans leur grande majorité, de travailleurs Afro-américains et Latinos, lesquels sont censés suivre presque aveuglement les directives du Parti Démocrate et … du clan des Clinton.

Dix jours plus tôt, le ton de la rencontre organisée à Chicago par le réseau syndicale Labor for Bernie , qui revendique plus de 12.000 adhérents, dont 5 grands syndicats nationaux et 90 unions syndicales locales, était donné par la déclaration introductive suivante : « Nous travaillons pour voir Sanders décrocher l’investiture du Parti Démocrate. Cependant, nous ne faisons pas que ça. Nous allons plus loin en construisant un mouvement de démocratie dans ce pays » . La phrase était claire et était prononcée par Larry Cohen, ancien président du syndicat (600.000 membres) Communications Workers of America, du plus grand syndicat des travailleurs des communications et des medias des États-Unis. Détail très significatif : Larry Cohen est aussi « Conseiller Supérieur » de Bernie Sanders.

Cette rencontre syndicale de Chicago |1| n’a jamais caché qu’au-delà de sa contribution à la campagne de Bernie Sanders, son objectif était de construire un mouvement ouvrier indépendant capable de régénérer sinon de refonder le mouvement ouvrier nord-américain sur des bases de classe. Ce n’était donc pas un hasard si elle s’intitulait « Labor for Bernie and Beyond » , c’est-à-dire « Travailleurs pour Bernie et au-delà ». D’ailleurs, en dit long sur son orientation politique et sociale la proposition qui y a été discutée concernant les « cinq principes » autour desquels devrait être construite cette «  nouvelle force pour une économie démocratique  » :

  • - La lutte contre l’inégalité économique
  • - Le combat contre les discriminations fondées sur la race, le genre, et l’orientation sexuelle
  • - L’opposition a l’économie de la guerre permanente et de la politique extérieure militarisée
  • - La lutte contre le changement climatique global
  • - La défense du droit d’organiser avec le mouvement ouvrier protagoniste dans la promotion des intérêts de la classe ouvrière

Mérite aussi attention le fait que le réseau Labor for Bernie a décidé d’organiser, ensemble avec d’autres organisations et mouvements sociaux, une grande Assemblée Populaire à Chicago le 17 Juin, tandis que son rapporteur Larry Cohen a annoncé que la bataille finale pour l’investiture à la Convention du Parti Démocrate en Juillet prochain, se fera tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la salle des congres puisque la Convention sera « assiégée » par le plus grand nombre possible de partisans de Sanders !

Le fait est qu’on n’a plus affaire à une intention mais plutôt à une décision de transformer la campagne électorale du sénateur du Vermont en processus de construction d’un mouvement ouvrier indépendant et de masse. Manifestement, il s’agit ici d’un développement extraordinaire d’importance historique . Mais, ce n’est pas tout car on se trouve désormais devant la multiplication d’initiatives analogues venant de l’intérieur de la campagne de Sanders et mettant en place des processus de construction des mouvements indépendants sectoriels ou même du tant attendu « troisième parti » qui brisera le bipartisme traditionnel américain. Comme par exemple, l’initiative du réseau des Berniecrats de lancer un processus de construction d’une énorme liste de candidats alternatifs et indépendants à toutes les élections, à condition que ces candidats s’engagent à soutenir et défendre publiquement le programme de Bernie Sanders. Ce processus semble progresser sensiblement et évidemment, il entre déjà en collision avec le bipartisme traditionnel, et plus immédiatement avec le Parti Démocrate, puisque sa dynamique le pousse vers la construction d’un (troisième) grand parti qui présentera ses propres candidats à tous les échelons de la vie publique nord-américaine ! ...

Etant donné que cette marche vers le mouvement de masse indépendant et radical se combine avec la récente série de victoires écrasantes de Bernie Sanders et l’envolée de sa popularité sur fond d’immenses foules participant à ses meetings électoraux survoltés, on ne peut s’étonner ni de la grande inquiétude – à la limite de la panique - de l’établissement américain, ni de l’énervement manifeste d’une Hillary Clinton, qui durcit brutalement ses attaques à Bernie Sanders.

Comme on pouvait s’y attendre, cette situation aiguise ultérieurement la colère des millions de partisans de Sanders, accélère ultérieurement leur affranchissement du piège du bipartisme, et évidemment, contribue ultérieurement à leur radicalisation. Une de ses conséquences est que les « consensus » interclassistes traditionnelles ainsi que leurs célèbres représentants plus ou moins « progressistes » s’usent rapidement et voient leurs masques tomber en un temps record. Voici donc pourquoi le nobélisé d’économie Paul Krugman, célébré en Grèce comme grand défenseur du peuple grec face à ses bourreaux, est aux USA un adversaire acharné de Sanders et un des principaux soutiens de Hillary Clinton, utilisant même une argumentation qui ne diffère pas sensiblement de celle… des créditeurs de la Grèce. Et voici aussi pourquoi des grands medias américains par excellence libéraux comme les Times de New York, le Washington Post ou le CNN abandonnent leurs bonnes manières et utilisent tous les moyens, y inclus les plus ignobles, pour neutraliser la menace mortelle appelée Bernie Sanders.

Face à ces développements que nous considérons sans hésitation comme historiques, on s’attendrait à ce que toute la gauche internationale pavoise et se mobilise pour exprimer en actes sa solidarité et son soutien. Pourtant, il ne se passe absolument rien ! A quelques exceptions près, et ce n’est pas un hasard si elles se retrouvent toutes dans cette Amérique Latine qui en sait long sur l’impérialisme nord-américain, la gauche européenne reste totalement passive et indifférente, se montrant incapable de prendre la mesure tant de la dynamique du « phénomène Sanders » que de ses conséquences politiques et sociales. Et pourtant, bien que très important et prometteur, ni le grand et si radical mouvement de la jeunesse et des salariés qui est en train de se développer ces dernières semaines en France, ni la grande et très prometteuse crise qui a comme épicentre cette Catalogne de plus en plus radicalisée, ne peuvent être comparées aux évènements qui ont lieu actuellement au cœur de la superpuissance mondiale. Des évènements qui, comme nous l’avons écrit il y a un mois, peuvent changer le cours de l’histoire ! |2|

Notre conclusion est sans appel : la gauche européenne a aujourd’hui le devoir de se mobiliser pour soutenir en actes et avec toutes ses forces, le mouvement de masse sans précédent qui est en train de se construire aux États-Unis. Tant parce que, en ces temps si adverses, ce mouvement représente le plus grand espoir pour ceux d’en bas, pour l’humanité et pour la planète, que parce que la gauche européenne a beaucoup à apprendre et tout à gagner en s’alliant à lui.


Notes

|1| Pour plus d’informations sur cette rencontre syndicale de Chicago, lire l’excellent article de Dan La Botz : http://newpol.org/content/labor-ber...

|2| http://cadtm.org/Bernie-Sanders-Vers-un-mouvement

Auteur.e

Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.


http://www.contra-xreos.gr