Quand le FMI entonne un air de pipeau

31 juillet 2009 par Eric Toussaint , Damien Millet

Visiblement, le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) apprécie d’occuper la une des pages économiques des journaux pendant la période estivale. C’est pourquoi Dominique Strauss-Kahn, son directeur général, a annoncé le 29 juillet dernier « une série de mesures historiques » qui ressemble bien davantage, pour les pays en développement, à une série de coups d’épée dans l’eau.

Première mesure : le FMI a décidé « la suspension du paiement des intérêts sur l’encours des prêts concessionnels pour tous les pays membres à faible revenu jusqu’à la fin de 2011 ». L’annonce est séduisante, mais la réalité est tout autre. D’abord, seuls les intérêts sont concernés, et pour une durée limitée. Le capital sera remboursé dans sa totalité et le paiement des intérêts reprendra dès le début de 2012. Ensuite, le taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
auquel le FMI prête aux pays les plus pauvres est d’habitude très faible : de l’ordre de 0,5%. Le taux va donc passer de 0,5% à 0% pendant deux ans et demi. Il n’y a pas là de quoi faire bondir de joie les populations des quelque 80 pays concernés…

Deuxième mesure : le FMI va accroître ses prêts à destination de ces pays, pour un montant estimé à 17 milliards de dollars d’ici à 2014, dont 8 dans les deux années à venir. Mais d’une part, ce montant est très faible face aux 1 430 milliards de dollars correspondant à la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure publique de l’ensemble des pays en développement, et cet apport éventuel sera très insuffisant pour faire face aux effets de la crise économique qui frappe le monde depuis la mi-2007. C’est presque autant que le seul prêt accordé à l’Ukraine en novembre dernier. Et d’autre part, il s’agit de prêts, que ces pays devront de toute façon rembourser prochainement, prêts de surcroît assortis de conditionnalités néolibérales strictes : seuls les pays dociles y auront droit. Ce faisant, le FMI les pousse vers une nouvelle crise de la dette, puisque leurs revenus d’exportation ont baissé depuis 2008 et que la crise mondiale fait sentir ses effets en détériorant nettement leur situation financière.

On le voit, il n’y a là rien de nature à soulager les souffrances durablement des peuples du Sud. Au lieu d’apporter une solution économique, le FMI essaie plutôt de redorer son blason après une longue période de graves difficultés pour cette institution dont les erreurs et les errements ont jalonné les trente dernières années de l’actualité internationale. Après avoir imposé des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
aux conséquences humaines dramatiques depuis les années 1980, le FMI a traversé une grave crise de légitimité. Détesté à juste titre dans les pays du Sud, le FMI a vu ses deux derniers présidents (l’Allemand Horst Köhler et l’Espagnol Rodrigo de Rato) démissionner avant la fin de leur mandat. Quand les cours des matières premières sont partis en flèche entre 2004 et 2008, les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». ont commencé à accumuler d’importantes réserves de change avec lesquelles nombre d’entre eux (Argentine, Brésil, Uruguay, Philippines, Indonésie…) se sont dépêchés de rembourser par anticipation le FMI pour quitter son encombrante tutelle. A tel point que les créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). détenues par le FMI ont fondu, passant de 106,8 milliards de dollars fin 2003 à 15,5 milliards fin 2007. D’autre part, la Chine s’est mise à prêter sans conditionnalité aux pays les plus pauvres, au premier rang desquels les pays d’Afrique subsaharienne. En somme, alors que les populations du Sud refusaient la logique imposée par le FMI depuis longtemps, les clients ont commencé à déserter, et même les directeurs quittaient le navire…

Dans ce contexte, la crise économique mondiale a représenté une réelle opportunité pour le FMI. Les premiers pays en difficulté (notamment ceux d’Europe de l’Est) ont eu recours à ses prêts pour faire face à la crise, malgré les conditionnalités qui y sont attachées. Les remèdes sont bien pâles, quand ils n’aggravent pas eux-mêmes les effets de la crise. Ainsi, sous la pression du FMI, la Lettonie a imposé une baisse de 15% des revenus des fonctionnaires, la Hongrie leur a supprimé le 13e mois (après avoir réduit les retraites dans le cadre d’un accord antérieur) et la Roumanie est sur le point de s’engager aussi dans cette voie. La potion est tellement amère que certains gouvernements hésitent fortement.

En avril dernier, le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). qui s’est réuni à Londres a décidé de faire du FMI un acteur majeur de la sortie capitaliste de la crise qu’il tente de mettre en œuvre, notamment en lui fournissant des fonds supplémentaires. Les grands argentiers du monde s’efforcent de garder la main et de donner à un FMI discrédité et délégitimé le rôle du chevalier blanc qui va aider les pauvres à faire face aux ravages de cette crise, quitte à piétiner les plates-bandes d’une Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
qui traverse des difficultés comparables.

Il faut empêcher le FMI de continuer à nuire, l’urgence est là. La solution est simple : l’abolition immédiate du FMI et son remplacement par une institution radicalement différente, centrée sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux. Il faut dire que le G20 a diablement raison de mettre le FMI au centre de l’échiquier mondial : en termes d’échecs, le FMI est un véritable expert…


Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


Auteur.e

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).


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