Quand le Sud rattrape le Nord… Et vice et versa

15 juin 2012 par Renaud Duterme

Quiconque s’intéresse aux inégalités de développement est entré en contact à un moment ou à un autre avec le concept de relations Nord-Sud. Ce dernier établit une dichotomie entre d’un côté un Nord riche, puissant et prédateur et de l’autre un Sud pauvre et exploité. D’aucuns reprochent à cette vision des choses son côté simplificateur, voire manichéen. L’hémisphère nord comprend ainsi son lot de pays pauvres (pensons aux pays d’Europe de l’Est, à la Mongolie ou encore à l’Afrique du Nord) et quelques-unes des économies les plus prospères se trouvent au sud de la planète (essentiellement l’Australie et la Nouvelle-Zélande). Par ailleurs, de larges parts des élites des pays du Tiers-Monde mènent une vie digne des plus nantis des pays riches. Malgré ces limites, cette approche a le mérite d’apporter un panorama global sur les écarts de richesses entre régions du monde. Ces dernières années pourtant, deux phénomènes au moins tendent à rendre ce concept quelque peu dépassé. D’une part, la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dans les pays du Nord, et essentiellement en Europe. D’autre part, la montée en puissance des pays dits « émergents ». Malgré leurs airs contradictoires, ces deux aspects sont en réalité le résultat d’un même processus.

Des peuples en voie d’appauvrissement

A leurs dépends, de nombreuses populations du Nord sont en train d’apprendre ce que vivent leurs semblables du Sud depuis trois décennies. La crise de la dette frappe dorénavant nombre d’économies du « Premier Monde ». Les peuples de ces pays subissent ainsi les ravages du système dette : licenciements de fonctionnaires ; hausse de la TVA ; coupes dans les dépenses sociales ; augmentation du départ à la retraite ; démantèlement du marché du travail ; privatisations massives… Ce cocktail de mesures, aujourd’hui baptisé plans d’austérité ou plans de rigueur, n’est que le pendant des programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
qui ravagent les économies du Sud depuis « leur » crise de la dette des années 80. Les conséquences sont de ce fait sensiblement les mêmes, à savoir un appauvrissement progressif de la majorité de la population. La Grèce connaît ainsi une crise humanitaire catastrophique qui s’aggrave avec chaque plan « d’aide » : augmentation drastique du chômage ; licenciements dans la fonction publique ; biens communs en tout genre bradés, souvent au profit d’investisseurs étrangers ; hausse des taux de suicides ; accroissement du nombre de familles en difficultés, notamment traduit par des abandons d’enfants toujours plus nombreux ; émigration massive… Cette situation, digne d’un pays du Tiers-Monde, n’est pourtant pas isolée puisque des effets similaires se font déjà sentir dans d’autres économies « développées ». Le Portugal voit ainsi ses banques alimentaires débordées et son système de santé détérioré au point que de nombreux habitants craignent pour leur santé ; l’Espagne connaît un taux de chômage record de 25% (jusqu’à 50% chez les jeunes générations) ainsi que des coupes dans les secteurs tels que l’éducation (de nombreuses écoles ont fonctionné des mois sans chauffage) ou encore l’Irlande qui subit une désertion de sa population, principalement vers les USA ou l’Australie… D’autres conséquences indirectes mais tout aussi graves se font également sentir. Le nombre de personnes cherchant à vendre des organes est ainsi en forte augmentation depuis quelques années, en particulier dans les pays de l’Est et du Sud de l’Europe, ceux justement qui subissent la crise le plus durement. Bref, de nombreux États accusent une précarité à un point tel qu’on ne tarderait pas à les reléguer dans la catégorie « pays pauvres ».

La montée en puissance du Sud ?

De l’autre côté du globe, un certain nombre de pays, dits « émergents », poursuivent quant à eux un essor économique sans précédent. La plupart font désormais partie des vingt premières puissances mondiales et ils connaissent en leur sein la montée d’une classe moyenne attirée par des désirs de consommation et de propriété qui lui étaient auparavant impossibles. De l’Argentine à la Chine, en passant par le Brésil, l’Inde ou l’Afrique du Sud, le nombre de personnes propriétaires de leur logement a ainsi explosé ces dernières années |1|. Des dépenses, il y a peu réservées aux classes supérieures, tendent à se démocratiser. Voitures, tourisme ou multimédias sont en progression constante. Bref, tout porte à croire à un certain décollage de régions entières et ce avec les applaudissements de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
. Cela étant dit, force est de constater que l’émergence de cette classe moyenne repose sur un équilibre plus que précaire.

Si les BRIC |2| et consorts se voient régulièrement félicités pour la baisse du nombre de pauvres en leur sein, l’explosion des inégalités qui les caractérise est par contre le plus souvent occultée. Or, l’un ne va pas sans l’autre. Cette montée en puissance d’une partie de la population (fut-elle importante) se fait au détriment de la majorité et de plus en plus à l’écart de cette dernière. Nous voyons un accroissement de quartiers tranquilles, ultra protégés et surveillés permettant à celles et ceux qui en ont les moyens de vivre dans un havre de paix à l’abri de la misère et de la pauvreté, pourtant géographiquement très proche. Il est d’ailleurs frappant de voir que sur les 100 premières fortunes mondiales, plus d’un tiers proviennent de pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers.  |3|. Cela s’illustre notamment dans des dépenses ostentatoires, à l’instar de ces riches sud-africains noirs qui flambent en une soirée ce que nombre de leurs compatriotes peinent à gagner en une année |4|. Car point d’illusion : même dans ces pays, la majorité de la population croupit encore dans des bidonvilles sordides, s’exténue dans des usines abjectes quand elle n’est pas tout simplement expulsée des « nouveaux » quartiers. De nombreux habitants sont ainsi relégués dans des zones de plus en plus éloignées des poches de richesses, comme à Bombay, ou expulsés au profit d’infrastructures sportives tel qu’au Brésil en prévision de la Coupe du monde et des Jeux Olympiques prochains. Les vitrines ne doivent dévoiler qu’une image de prospérité pour l’étranger.

Par ailleurs, l’enrichissement d’une grande partie de la nouvelle classe moyenne dépend de facteurs instables sur lesquels les bénéficiaires n’ont qu’une faible marge de manœuvre. D’une part, l’exportation de matières premières (minerais, produits forestiers), de services (call-center en Inde) ou de biens manufacturés (usines littorales en Chine) et d’autre part, le recours au crédit. Dans de nombreux cas, la poussée de la consommation se fait effectivement au prix d’une augmentation de l’endettement des ménages et des entreprises |5|, ce qui peut très vite se révéler catastrophique, comme l’exemple américain nous l’a montré récemment Dans une note publiée début 2011, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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lui-même met en garde contre les risques liés à cette montée de l’endettement des entreprises privées dans les pays émergents |6|. D’autant plus que la contraction de la demande globale suite à la crise économique risque de diminuer fortement les importations européennes et nord-américaines et donc ralentir l’économie de ces pays. Ce scénario est d’ailleurs une réalité dans plusieurs domaines : la bulle immobilière aurait récemment éclatée en Chine |7| et les prévisions de croissances pour les pays cités ci-avant contrastent fortement avec les taux proches des deux chiffres qui les caractérisent depuis plusieurs années |8|.

En outre, et ce n’est pas moins fondamental, le développement de toute ces régions est toujours basé sur un extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. toujours plus élargi selon lequel tout ce qui peut être exploité doit l’être. Les conséquences écologiques sont déplorables et risquent encore d’être supportées par les plus pauvres. La totalité des mers de Chine sont ainsi polluées |9| ; la déforestation de l’Indonésie et du Brésil ne cesse de progresser ; les rejets dans les rivières indiennes explosent et ont des conséquences sanitaires dramatiques, l’environnement des zones pétrolières nigérianes est littéralement, dévasté, … Les écosystèmes de ces pays n’ont donc jamais été aussi mal au point et les choses ne pourront qu’empirer si la voie actuelle est maintenue. A l’image des pays riches, le « développement » tel qu’il est encouragé ne se fait qu’en épuisant à grande vitesse le capital naturel de ces pays.

En d’autres termes, ces pays qui « émergeraient » le font en suivant un modèle économique à bout de souffle et dont les limites, à la fois écologiques et sociales, ravagent dorénavant l’ensemble de la planète. Les progrès réalisés dans ces économies ne sont donc que chimères.

La dette au cœur du problème

Les deux mouvements décrits ci-dessus conduisent à une situation pour le moins surprenante dans laquelle d’anciennes relations entre métropoles et colonies s’inversent, ou du moins s’égalisent. Des investisseurs angolais lorgnent ainsi sur des pans de l’économie portugaise |10| ; de nombreux fonds souverains du Sud viennent en aide des pays et entreprises du Nord en difficulté et de nombreux européens (notamment des régions méditerranéennes et d’Irlande) cherchent à émigrer vers l’Afrique ou l’Amérique du Sud |11|. Si cette situation peut paraître revancharde, il n’y a vraiment pas lieu de se réjouir. Du Nord au Sud, la tendance à une concentration de plus en plus grande des richesses est identique. Les inégalités augmentent dans toutes les régions du monde et si des pays du Sud paraissent rattraper les plus riches, ça ne concerne le plus souvent qu’une minorité au détriment des autres. Les conditions de vie de la majorité des populations d’Asie, d’Afrique et dans une moindre mesure d’Amérique Latine sont toujours extrêmement précaires et toujours à l’heure actuelle, une personne sur sept souffre de la faim. Aucun des Objectifs Du Millénaire pour le Développement ne sera probablement atteint pour 2015.

Comme nous l’avons vu, la question de la dette, auparavant réservée au Tiers-Monde |12|, commence à faire des ravages dans les économies industrialisées. Les peuples du Nord risquent donc de progressivement être soumis aux mêmes diktats que leurs homologues du Sud, avec l’augmentation de la misère comme corollaire. Ici comme ailleurs, le chantage de la dette est d’autant plus injuste que l’endettement n’a la plupart du temps servi qu’à enrichir une oligarchie de plus en plus déconnectée des réalités vécues par les peuples. Elites corrompues, gouvernements autoritaires, fonds d’investissements sans scrupule, grandes banques, entreprises multinationales sont les protagonistes d’une stratégie bien en place visant à opérer un transfert massif de richesses de la majorité de la population vers cette oligarchie au pouvoir. La dette est au cœur de cette spoliation. Sa remise en cause est donc fondamentale, au Sud comme au Nord, notamment par le moyen de l’audit, lequel devra conduire à une annulation totale des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). illégitimes ou odieuses. Une annulation ne serait cela dit qu’un préalable et devra être suivi d’une autre politique, favorisant en priorité les droits humains et ceux de l’environnement. La mise en place d’une assemblée constituante aussi démocratique que possible, une réforme de la fiscalité ou encore une (re)nationalisation des secteurs stratégiques (conjointement avec une gestion citoyenne des entreprises publiques) sont des pistes à explorer pour mettre enfin en place une politique au service de l’intérêt général. Pour y parvenir, la mobilisation sera fondamentale. L’oppression étant la même quel que soit l’endroit de par le monde, l’articulation des luttes au niveau international est primordiale. La remise en cause de la dette pourrait bien être le point de convergence des nombreux peuples qui la subissent.


Notes

|1| Dossier dans le Courrier International n°1123 de mai 2012.

|2| Acronyme reprenant la première lettre des quatre principaux pays émergents (Brésil, Russie, Inde et Chine).

|3| http://www.forbes.com/lists/2011/10/billionaires_2011.html Essentiellement de Russie, de Mexique, d’Inde mais aussi du Nigeria ou de Malaisie.

|4| Courrier International n°1124, mai 2012.

|5| C’est aussi vrai pour l’Inde ou la Chine que pour l’Indonésie ou le Brésil.

|6| http://www.imf.org/external/french/...

|7| Pierre Laroutourou invité de Matin Première, La première, 11 juin 2012

|8| L’exemple emblématique de ce phénomène est l’Inde dont l’économie n’a progressé « que » de 5,3% au premier trimestre 2012 Si ce taux à de quoi faire rêver les économies stagnantes de la triade, il est problématique dans le contexte indien, lequel doit faire face à des défis sociaux considérables. Voir http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/06/11/l-inde-premier-ange-dechu-des-bric_1716547_3234.html#xtor=RSS-3208 Bien entendu, il est clair que la « croissance », qui plus est accolée au « PIB », ne reflète en rien une évolution du bien-être social et environnemental d’une population. Il reste cela dit un moyen de mesure économique pertinent dans certains cas.

|9| DIAMOND, Jared, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Editions Gallimard, 2006.

|10| CONCHIGLIA Augusta, L’Angola au secours du Portugal in Le Monde Diplomatique, mai 2012.

|11| Auparavant une terre d’immigration, l’Espagne est ainsi devenue une terre d’émigration, voyant notamment le départ de populations sud américaines autrefois attirées par le « miracle » espagnol. JT de France 2, 7 juin 2012.

|12| Bien que l’Europe connaissait déjà l’austérité depuis les années 80

Auteur.e

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.