Quand le microcrédit crée de la pauvreté

20 mai par Robin Delobel , Fatima Zahra El Beghiti


En avril 2016, lors de son Assemblée mondiale, le réseau CADTM change de nom et devient Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, prenant ainsi en compte une nouvelle dimension du « système-dette » : comment la dette réduit en esclavage (non le mot n’est pas trop fort) des familles entières : paysans indiens poussés au suicide pour libérer leur famille, femmes victimes du microcrédit qui voient leur photo affichée lorsqu’elles ne remboursent pas dans les temps, étudiant∙e∙s endetté∙e∙s pour des décennies, familles expulsées de leur maison par les banques…

Parmi ces dettes privées illégitimes le microcrédit [1] connaît un développement important, notamment grâce à la promotion des institutions financières internationales. En Asie du Sud Est, en Afrique de l’ouest et en Amérique latine des milliers de personnes sont réduites à la pauvreté à cause du microcrédit. Attac CADTM Maroc mène une campagne depuis plusieurs années pour dénoncer les institutions financières de micro-crédit et soutenir les victimes aux quatre coins du pays.

Robin Delobel, coordinateur de la revue Les Autres Voix de la Planète [2] interviewe Fatima Zahra El Belghiti d’Attac CADTM Maroc sur la campagne que cette organisation développe pour aider les femmes victimes d’une logique prédatrice.

Robin Delobel : Pourquoi avoir lancé une campagne contre le microcrédit ?

Fatima Zahra El Belghiti : Nous avons lancé depuis 2012 la compagne contre les abus des institutions du microcrédit. En fait nous avons suivi et accompagné les luttes de leurs victimes, surtout les femmes, qui ont éclaté au sud-est du Maroc, dans le contexte des révoltes populaires qui ont embrasé la région depuis 2011.

Cela nous a permis de comprendre et de montrer comment ces micro-crédits sont des instruments, non pas pour combattre la pauvreté, mais pour réaliser des profits sur le dos des pauvres par des taux d’intérêts élevés. Ils s’insèrent dans la logique des politiques libérales de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
en faveur de la finance internationale. Nous les considérons comme des dettes privées illégitimes et nous revendiquons leur annulation.

Au Maroc les femmes recourent aux microcrédits, mais face à des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
abusifs, elles tombent rapidement dans l’incapacité de remboursement et sont harcelées par les institutions du microcrédit


RD : En quoi le microcrédit touche-il plus les femmes

FZEB : Au Maroc les femmes représentent la moitié des « clients » des IMFs (Institution de microfinance). En effet, elles sont les plus affectées par les mesures d’austérité et la privatisation des services publics depuis les années 80. Une grande majorité d’entre elles sont analphabètes, n’ont pas d’emploi et vivent dans la pauvreté alors qu’elles ont la responsabilité du foyer. Elles recourent aux microcrédits, mais face à des taux d’intérêt abusifs, elles tombent rapidement dans l’incapacité de remboursement. Elles sont alors harcelées par les institutions du microcrédit.


RD : Où en êtes-vous dans la mobilisation face aux instituts de microcrédit ?

FZEB : Les dettes privées illégitimes, dont le microcrédit, sont une composante de notre programme d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. Les victimes nous contactent individuellement pour demander notre soutien. Nous essayons de porter conseil, mais en l’absence de leur organisation collective, on n’a pas les forces de résoudre au cas par cas un système d’arnaque qui concerne presque un million de victimes dans notre pays.



Notes

[1Le microcrédit consiste en l’attribution de prêts de faible montant à des entrepreneurs ou à des artisans qui ne peuvent pas accéder aux prêts bancaires classiques. Le microcrédit se développe surtout dans les pays du sud. Selon l’ONG The Microcredit Summit Campaign, le microcrédit représentait 11 milliards de dollars, et comptait 190 millions de clients fin 2009 parmi lesquels 140 millions de femmes (74%), ou encore 128 millions de clients les plus pauvres, parmi lesquels 105 millions de femmes les plus pauvres (82%).

[2Le prochain envoi des Autres Voix de la Planète sera une brochure sur le microcrédit rédigé par ATTAC CADTM Maroc et le manifeste RecommonsEurope. Pour vous abonner et les recevoir, visiter cette page.

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

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