Presse internationale

Que va donc faire le FMI à propos des États-Unis ?

L’incroyable déficit commercial des États-Unis et leurs emprunts continuels risquent d’ébranler la crédibilité du FMI

8 juin 2006 par Joseph Stiglitz


Au printemps dernier, la réunion du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a été encensée comme une percée, leurs économistes ont reçu un nouveau mandat de « surveillance » des déséquilibres commerciaux qui contribuent de manière significative à l’instabilité globale. La nouvelle mission est d’une importance cruciale, tant pour la santé de l’économie mondiale que pour la légitimité du FMI. Mais le Fonds est-il à la hauteur de la tâche ?

A l’évidence, il y a quelque chose d’étrange dans un système financier où le pays le plus riche au monde, les États-Unis, emprunte plus de 2 milliards de dollars par jour à des pays plus pauvres - même s’il lui fait la leçon sur les principes de la bonne gouvernance et sur la responsabilité fiscale. L’enjeu est donc gros pour le FMI, chargé d’assurer la stabilité financière mondiale : si d’autres pays finissent par perdre confiance dans ces États-Unis de plus en plus endettés, les perturbations potentielles sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
mondiaux pourraient être énormes.

La tâche à laquelle le FMI est confronté est redoutable. Bien sûr il sera important pour le Fonds de se concentrer sur les déséquilibres globaux, pas sur les déséquilibres bilatéraux. Dans un système d’échanges commerciaux multilatéraux, de grands déficits commerciaux bilatéraux sont souvent compensés par des excédents bilatéraux avec d’autres pays. La Chine peut vouloir du pétrole du Moyen-Orient, mais ceux du Moyen-Orient - avec tant de richesses concentrées en si peu de mains - peuvent être plus intéressés par des sacs Gucci que par des biens chinois produits en masse. La Chine peut donc avoir un déficit commercial avec le Moyen-Orient et un excédent commercial avec les États-Unis, mais ces équilibres bilatéraux n’indiquent rien sur la contribution globale de la Chine aux déséquilibres mondiaux.

Les États-Unis se réjouissent d’avoir réussi à étendre le rôle du FMI, parce qu’ils pensaient ainsi augmenter la pression sur la Chine. Mais la jubilation américaine est celle d’un myope. Si l’on considère les déséquilibres commerciaux multilatéraux, les États-Unis surpassent tout le monde. L’an dernier, le déficit commercial américain était de 805 milliards de dollars, tandis que la somme des excédents de l’Europe, du Japon et de la Chine n’était que de 325 milliards de dollars. Si l’on veut se concentrer sur les déséquilibres commerciaux, il faut donc cibler le déséquilibre global majeur : celui des Étas-Unis.

La tâche d’évaluation des déséquilibres commerciaux - qui blâmer et que faire - implique aussi bien la politique que l’économie. Les déséquilibres commerciaux sont le résultat, par exemple, de décisions des ménages : combien épargner et combien - et quoi - consommer. Ils résultent également de décisions gouvernementales : combien d’impôts et combien de dépenses (ce qui détermine le montant des recettes ou du déficit gouvernemental), les réglementations sur l’investissement, les politiques de change, etc. Toutes ces décisions sont interdépendantes.

Par exemple, les fortes subventions américaines à l’agriculture contribuent au déficit fiscal, qui se traduit par une augmentation du déficit commercial. Mais les subventions agricoles ont des conséquences pour la Chine et pour d’autres pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». . Si la Chine réévaluait sa monnaie, ses agriculteurs en pâtiraient ; mais dans un monde de (plus) libres échanges, les subventions agricoles américaines se traduisent par des prix agricoles globalement plus bas, et donc des prix plus bas pour les agriculteurs chinois. En étendant ses largesses à de riches entreprises agricoles, les États-Unis n’ont sans doute pas eu l’intention de nuire aux plus pauvres de la planète, mais c’est bien le résultat prévisible.

Cela pose un dilemme pour les responsables chinois. Subventionner sa propre agriculture détournerait de l’argent destiné à l’éducation, à la santé et à des projets de développement indispensables. Ou bien la Chine peut tenter de maintenir un taux de change qui est légèrement inférieur à ce qu’il serait autrement. Si le FMI se veut impartial, doit-il critiquer les politiques agricoles américaines ou les politiques de change chinoises ?

Déterminer si les déséquilibres commerciaux d’un pays sont le résultat de politiques erronées ou une conséquence naturelle des circonstances, ce n’est pas tâche facile. Le déséquilibre commercial d’un pays est égal à la différence entre l’investissement et l’épargne intérieurs, et normalement les pays en développement sont encouragés à épargner le plus possible. A l’évidence, la population chinoise a plus que répondu à ce genre d’injonctions. Dans le futur, des programmes offrant de meilleurs filets de protection pourraient réduire la nécessité de l’épargne de précaution, mais de telles réformes ne se font pas du jour au lendemain. L’investissement est élevé, mais une croissance continue de l’investissement risque de mal répartir l’argent, si bien que des réductions du déséquilibre commercial chinois pourraient être difficiles à réaliser.

En outre, un changement du taux de change chinois ne modifierait guère le déficit commercial multilatéral des États-Unis. Les Américains pourraient tout simplement se mettre à importer du textile du Bangladesh au lieu de l’importer de Chine. Il est difficile de mesurer comment une modification du taux de change chinois pourrait avoir un effet significatif sur l’épargne ou sur l’investissement aux États-Unis - et donc comment elle pourrait redresser les déséquilibres mondiaux.

Le déficit commercial des États-Unis étant le principal déséquilibre global, il faudrait concentrer l’attention sur les moyens d’accroître l’épargne nationale - une question que les gouvernements américains s’évertuent à résoudre depuis des décennies, et qui faisait l’objet de fréquents débats lorsque j’étais président du Conseil des consultants économiques de l’ancien Président des États-Unis Bill Clinton. S’il est vrai que des privilèges fiscaux pourraient produire une épargne privée légèrement plus importante, la perte de revenus fiscaux ferait plus que contrebalancer les bénéfices, tout en réduisant en fait l’épargne nationale. Nous n’avons trouvé qu’une seule solution : réduire le déficit fiscal.

Pour résumer, les États-Unis sont responsables à la fois des déséquilibres commerciaux et des politiques qui pourraient rapidement être adoptées pour les traiter. La réponse que donnera le FMI à sa nouvelle mission d’estimation des déséquilibres globaux sera donc un test pour sa légitimité politique bien meurtrie. Lors de sa réunion de printemps, le Fonds n’a pas réussi à s’engager dans le choix d’un chef sur base du mérite, indépendamment de la nationalité, et il n’a pas fait en sorte que les droits de vote soient attribués sur une base légitime plus limitée. Beaucoup de pays émergents, par exemple, sans toujours sous-représentés.

Si l’analyse des déséquilibres globaux par le FMI n’est pas pondérée, si elle n’identifie pas les Etats-Unis comme le principal coupable, et si elle ne focalise pas sur la nécessité pour eux de réduire leur déficit fiscal - par des impôts plus élevés ou par des dépenses militaires moins élevées - la pertinence du Fonds au vingt-et-unième siècle va inévitablement décliner.



Source : Taipei Times, 19 mai 2006

Traduction : Marie Meert

Joseph Stiglitz

Joseph Stiglitz, Prix Nobel de l’économie, est professeur à l’Université de Columbia après avoir été président du Conseil des consultants économiques de l’ancien Président des États-Unis Bill Clinton, économiste en chef et vice-président senior à la Banque Mondiale.