Quel lien existe-t-il entre la dette et la faim ?

19 novembre par Iolanda Fresnillo

La directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI), Christine Lagarde. Image d’archive. EFE

Il y a quelques jours le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a mis en garde contre une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
mondiale record. Celle-ci a atteint 152 milliards de dollars durant les dernières années, soit 225 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
mondial, constituant ainsi une véritable bombe à retardement qui affecte non seulement les pays périphériques de la zone euro ou les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers. , mais aussi la plupart des pays pauvres de la planète.

Depuis la crise de 2008, une partie des capitaux qui ont fui la zone euro ont trouvé refuge dans les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers. ainsi que dans les pays à faible revenu dont la croissance évoluait à un bon rythme. Le Mozambique, l’Ethiopie, le Ghana ou le Sénégal, sont, entre autres, des pays devenus attractifs pour les investissements étrangers, d’ordre publics et privés.

Les aides financières sous forme de prêts, l’apparition de nouveaux créditeurs, comme la Chine, nouveau grand créancier, ou de crédits des banques internationales voulant fuir les faibles taux d’intérêts européens, ont trouvé des clients en Afrique, en Amérique latine et en Asie. L’encours des crédits octroyés aux pays du Sud s’est multiplié depuis 2008. Certains de ces pays qui avaient vu leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
annulée, se retrouvent ainsi à la case départ, en situation de surendettement. Il semble que personne n’ait retenu la leçon.


Les crises de la dette, les ajustements et la faim

Dans les années 80, une crise de la dette a éclaté entraînant pauvreté et inégalités en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Les organismes internationaux ont alors fait face à la situation de la même manière que pour la crise actuelle dans la périphérie de la zone euro : austérité et plus de dettes. Le résultat a été ce que l’on a appelé plus tard la « décennie perdue », des années d’ajustements qui ont eu pour conséquence la dégradation des indicateurs sociaux dans les pays du Sud.

Au cours de la décennie 90, les mêmes politiques néolibérales ont été maintenues, le consensus de Washington s’est largement répandu et le néolibéralisme est devenu un dogme. Chaque nouveau prêt du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, chaque projet de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, y compris les restructurations et les annulations de dette dont avaient bénéficié certains des pays les plus pauvres, sont subordonnés, jusqu’à ce jour, à l’application de plus d’ajustements, de plus de privatisations, à l’élimination des subventions, la déréglementation du marché du travail, la libéralisation des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
, la réduction des droits de douane, l’élimination des obstacles au libre-échange… En définitive, des politiques qui après des décennies de mise en œuvre ont contribué à laisser les pays sans défenses face à l’un des plus grands problèmes auquel ils doivent faire face : la faim.

En 1991, en Zambie, les crédits du FMI pour refinancer la dette ont été conditionnés par l’élimination des subventions sur les aliments et les engrais, ou les crédits publics agricoles. Des années plus tard, une évaluation de la Banque mondiale a reconnu que l’élimination des subventions sur les engrais avait conduit à une stagnation économique du secteur agricole, avec toutes les conséquences que cela implique sur la sécurité alimentaire des familles paysannes.

Un cas paradigmatique est celui d’Haïti. Dans les années 70, le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental avait un taux d’autosuffisance en céréales de 98 %. En 2009, il importait 82 % des céréales qu’il consommait. En 1995, le FMI a forcé le président Aristide, de retour d’exil, à réduire de 35 à 3 % les droits de douanes sur le commerce du riz. Le prêt du FMI a été la condition imposée par le gouvernement des États-Unis à Aristide pour lui permettre de rentrer dans son pays après le coup d’État de 1991.

Cette mesure a entraîné une augmentation de 150 % de l’importation du riz entre 1994 et 2003. Ce riz provient en majorité des États-Unis, il est subventionné et vendu par son gouvernement en Haïti à un prix inférieur au prix de production du riz haïtien. Aujourd’hui encore, il est plus facile et moins coûteux d’acheter du riz américain dans les marchés haïtiens que celui produit dans le pays. C’est dans les zones de production de riz en Haïti que l’on compte les plus forts pourcentages de malnutrition du pays.

Cette mesure a entraîné l’appauvrissement de milliers de familles paysannes, qui ont abandonné le travail dans les champs pour vivre dans des bidonvilles urbains. Ces mêmes bidonvilles qui en 2010 ont été détruits par le tremblement de terre et rasés il y a quelques jours par l’ouragan Matthew.

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Capture d’écran du site web www.jubileedebt.org.uk sur laquelle est représentée la dette mondiale par pays.

En 2006, le Mali a bénéficié d’une importante annulation de la dette de la part de ses créanciers bilatéraux et multilatéraux. Plus de 1600 millions de dettes annulés. Cet accord a été conditionné par l’adoption de mesures d’ajustement (ou de « modernisation et de croissance économique », comme on les appelle pudiquement à Washington).

Parmi ces mesures, figure entre autres, la suppression des subventions au prix du coton dont dépendaient près de 3,5 millions de personnes dans le pays. Le coton malien non subventionné a dû en conséquence entrer en compétition sur les marchés internationaux avec le coton subventionné et produit aux États-Unis ou dans l’Union européenne. Très vite, la dette a de nouveau augmenté et les paysans maliens ont continué à s’appauvrir sans possibilité de concurrencer les géants du Nord.

Au cours d’une opération « d’allègement de la dette », le Malawi a également dû suivre les instructions du FMI qui l’on conduit à la privatisation du système public de commercialisation des produits agricoles (qui permettait de conserver des stocks de céréales dans le but de faire face à des périodes de sécheresse ou à d’autres imprévus) supprimant également les subventions aux engrais.

Entre 2001 et 2005, lorsque le pays a dû faire face à une crise alimentaire, celui-ci ne disposait pas d’outils efficaces pour la surmonter. En effet, en 2002 le ministre de l’Agriculture du Malawi, Aleke Banda, a déclaré qu’en 2000, le FMI avait incité le gouvernement à vendre au moins une partie de sa réserve d’aliments afin de réduire la dette.

Le FMI a nié son implication en soutenant qu’en réalité, il avait uniquement approuvé une recommandation de la Commission européenne visant à réduire l’excédent de céréales du Malawi. Sans exercer aucune pression, a déclaré le FMI. Évidemment, quel ministre de l’agriculture africain dans l’attente d’une annulation de dette de la part du FMI pourrait ne pas tenir compte des « recommandations » de la Commission européenne et du FMI ?

Au terme du processus d’annulation de la dette sous la tutelle du FMI, en 2006, le Malawi a réintroduit les subventions agricoles favorisant ainsi l’augmentation de la production du maïs.

Et la liste ne s’arrête pas là. Dans les années 90, la Banque mondiale et ses économistes issus des meilleures universités ont recommandé à des pays tels le Vietnam, l’Ouganda, l’Éthiopie ou le Kenya d’augmenter leur production de café destinée à l’exportation. L’augmentation de l’offre a fait chuter le prix du café sur les marchés internationaux. La loi de l’offre et de la demande. Principe de base de l’économie. Les producteurs se sont retrouvés sans ressources pour s’acheter à manger, de la nourriture qu’ils produisaient pourtant avant, à la place du café.


La dépossession de la souveraineté alimentaire

L’on pourrait penser qu’il s’agit de cas isolés, mais ce n’est pas le cas. Depuis les années 80, la dette a été utilisée comme levier pour favoriser l’introduction de mesures néolibérales, comme la réduction du rôle de l’État et l’abandon de la souveraineté au profit des marchés, y compris la souveraineté alimentaire.

Le postulat qui consiste à concentrer les efforts sur une agriculture moderne destinée à l’exportation a détruit la capacité des paysans du monde à produire leurs propres aliments. Cette situation a ouvert les portes à l’accaparement des terres de la part des investisseurs étrangers et a laissé des millions de personnes sans accès à la terre. Dans un rapport datant de 2005, la Banque mondiale a reconnu que cette stratégie, fondée sur la promotion de l’exportation des produits agricoles de base, peut conduire à la pauvreté. Toutefois, elle n’a pas changé de stratégie.

Qu’est-ce que la dette a à voir avec la faim ? Eh bien tout semble les relier. Aujourd’hui, la dette ne constitue pas seulement une bombe à retardement pour l’économie mondiale mais également pour la lutte contre la faim. Il est plus qu’évident qu’elle draine les ressources des pays endettés, utilisées à payer les créanciers, empêchant ainsi que ces ressources soient investies dans la lutte contre la pauvreté, contre les impacts du changement climatique ou d’une sécheresse prolongée.

Mais de manière beaucoup plus invisible et sibylline, la dette est le moyen choisi pour imposer les stratégies et les mesures qui ont facilité la marchandisation et la financiarisation de l’alimentation. En définitive, la dette a joué le rôle de levier pour approfondir un modèle, le capitalisme néolibéral, qui a dépossédé des millions de personnes de leur souveraineté alimentaire.


Traduit par Trommons


Auteur.e

Iolanda Fresnillo

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