Quelle réelle crise en Slovénie ?

8 mai 2013 par Catherine Samary

Encart chronologique

La Slovénie : quelle crise ?

La Slovénie a été présentée de façon récurrente dans les média depuis la crise chypriote comme le prochain maillon faible de l’euro-zone susceptible de faire appel à “l’aide” européenne. Elle affronte une crise réelle, mais qui est exploitée pour faire “passer” les mesures “structurelles” réclamées de façon récurrente par les institutions financières internationales et européennes depuis des années. La mobilisation sociale qui s’est déployée pendant des semaines dans tout le pays au cours de l’hiver, en sourdine aujourd’hui, comporte des atouts exceptionnels et de grandes fragilités. Sa consolidation et son extension détermineront l’issue d’un bras de fer dont les enjeux se situent bien au-delà des 2 millions d’habitants du pays.

Les enjeux immédiats : le sauvetage de quoi ?

Malgré une fragile reprise succédant à la forte récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. (- 8%) de 2009, la Slovénie est retombée en récession (-2,5%) en 2012 et les pronostics sont pessimistes pour 2013. Le taux chômage, qui était en dessous de 8% en 2010 dépasse aujourd’hui les 11%.
Avant sa chute (sur arrière fond de scandale pour fraude fiscale) début 2013, le gouvernement de droite de J. Jansa, a créé une structure de défaisance des titres toxiques (“Bad Bank Bad bank Une bad bank est une structure créée pour isoler et recueillir les actifs à haut risque d’une banque en difficulté. ”) dotée d’un plafond de 4 milliards d’euros de ressources garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). par l’Etat ; le nettoyage des banques est associé à la mise en place d’une Agence unique des participations de l’Etat (les divers titres financiers qu’il détient) et des engagements de ”restructuration” et de “consolidation fiscale” supposées ramener le déficit public actuel vers 0,5% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en 2015. De premières réformes des retraites et du code du travail, adoptées en décembre 2012, indiquent l’orientation suivie.


Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a envoyé en Slovénie une mission qui a livré ses appréciations à la fin de sa visite, en mars 2013 |6|. Selon son rapport, la situation alarmante du pays est due à une “spirale négative” mêlant trois composantes : les banques (“en sévère détresse”), les entreprises surendettées et l’Etat, impliqué de toutes parts et laissant flamber son déficit.
Il y a évidemment du vrai dans cette description : les trois plus grosses banques du pays – dont l’Etat est le principal actionnaire– ont connu une augmentation de la part de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). douteuses sur l’ensemble de leurs prêts passant de quelque 6% en 2009 à plus de 20% en 2012, un tiers des crédits aux entreprises étant, selon ce rapport, non recouvrables. Le FMI estime les besoins de financement du pays à 3 Mds € en 2013 (l’équivalent de 9% du PIB de ce petit pays de 2 milions d’habitants), dont 1/3 pour la recapitalisation des banques avec pour le gouvernement une échéance très importante de refinancement de sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique en juin prochain pour un montant de 1 Md €.
Le rapport du FMI soutient et radicalise les premières mesures prises. Mais sa mission dit s’inquièter du “manque de transparence” et des intérêts croisés opaques sous-jacents à la crise. Elle propose d’y répondre en suggérant d’intégrer aux nouvelles structures mises en place des experts internationaux “indépendants” : indépendants de qui ?
Le FMI se soucie également d’un “mauvais usage des finances publiques” et déclare, dans son rapport de mars, quelle est sa réponse : “la défense mal conçue de ’l’intérêt national’ incluant l’hostilité à la vente d’actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
aux étrangers, pèse sur le budget et prolonge de façon excessive la déprime du secteur bancaire et des entreprises. Une privatisation conséquente pourrait fournir un signal puissant aux investisseurs internationaux”. Le discours a le mérite de la clarté.

La première recette préconisée est donc l’ouverture – jusqu’alors plus restreinte en Slovénie qu’ailleurs (voir plus loin) - au capital étranger. La seconde relie les besoins considérables de (re)financement évoqués aux exigences d’austérité budgétaire des Pactes européens. La Mission du FMI déclare que les premières mesures prises (sur la réforme des retraites et le code du travail) “vont dans la bonne direction” - quel lien avec la crise bancaire ? Aucun. Par contre, il s’agit bien, comme partout ailleurs de faire passer l’équation universellement connue : austérité budgétaire (règle d’or) = baisse des dépenses publiques, donc privatisation des services publics et réduction des salaires et protections sociales : tel est le contenu des gains de “compétitivité” recherchés...
La Mission du FMI reconnaît l’importance que de telles orientations soient “négociées” - c’est à dire acceptées par les syndicats et associations de retraités, acceptant de se serrer la ceinture sous pression de la crise et de la logique de la concurrence. Tel est l’enjeu primordial.

La nouvelle Première Ministre Alenka Bratušek de “centre-gauche” |7| a promis de présenter un plan de restructuration d’ici début mai et rassuré le Parlement affirmant que le système bancaire était sous contrôle, rejetant toute comparaison avec la situation de Chypre.
Et c’est vrai à plusieurs égards.
Alors que la part des actifs bancaires représente à Chypre 700% du PIB (2500% au Luxembourg...), elle est de 130% en Slovénie. Le renflouement des banques a fait flamber le déficit budgétaire annuel à quelque 6% du PIB depuis 2009 (le gouvernement promettant un retour vers 0,5% à l’horizon 2015), ce qui a évidemment augmenté le stock de dette publique. Mais celle-ci demeure inférieure à 50% du PIB, bien en-dessous y compris des normes européennes. Et la Slovénie n’est pas non plus un paradis fiscal Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
. Au contraire, pourrait-on dire, en mettant l’accent sur ce qui a fait, de cette ancienne république yougoslave devenue indépendante en 1991 et membre de l’UE en 2004, un lieu de résistances sociales majeures aux préceptes néo-libéraux |8| - et non pas comme on le dit souvent son “meilleur élève” - au point que les institutions financières considèrent sa “transition” inachevée et que le FMI prône de réaliser enfin les réformes structurelles pour “aller plus loin”.

Plus loin, vers où ? Pour qui ? Comment ?

Suivant l’exemple d’autres pays, la société civile slovène pourrait demander un audit public des dettes slovènes, sous contrôle “citoyen” - notamment des organisations syndicales et des représentantEs des grandes mobilisations populaires, des travailleurs des banques et des entreprises endettées : il faut ouvrir les livres de compte comme il faut voir de près la gestion du budget, avec recours à des (contre) experts face à ceux du FMI et des institutions dominantes slovènes – inspiré par l’expérience du CADTM.
Chaque nouveau cas est à la fois spécifique (et il faut en analyser les particularités) et le produit de “l’esprit” dominant du capitalisme réel où de toutes les nouvelles offensives néo-libérales exploitent partout les diverses crises “de la dette” pour faire “progresser” le démantèlement des services publics et des droits sociaux.
Il s’agit de faire la clarté sur les montages financiers qui ont nourri en Slovénie une bulle immobilière majeure (similaire et sans doute reliée à celle qui a frappé la Croatie et le Monténégro ou encore la Hongrie) et qu’il faut pouvoir répudier dans leur illégitimité : il semble qu’une part substantielle des fonds publics aux entreprises slovènes aient été fourni sur la base de crédits transfrontaliers en devises spéculant sur des différences de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
et de taux de change, notamment en franc suisse.

Il n’y a pas de réelle crise de “la dette souveraine” en Slovénie – mais une vraie crise bancaire accompagnée de celle de toute la classe politique dominante du pays – avec la volonté des partis et institutions dominantes nationales et internationales de canalyser et discipliner la colère populaire et les résistances. Or celles-ci ont été majeures – même si elles demeurent fragiles – depuis l’indépendance du pays.

Les résistances slovènes derrière le “gradualisme”

Depuis l’indépendance de 1991, les partis de droite n’ont cessé de vouloir éradiquer les traces de la Yougoslavie autogestionnaire et de criminaliser la révolution tout en distillant une présentation des courants réactionnaires comme “vrais patriotes”. Mais la Slovénie a beaucoup bénéficié du passé tant au plan des droits nationaux que sociaux : c’est même dans le cadre yougoslave très confédéré qu’elle a véritablement construit son Etat. Et les droits autogestionnaires y ont été efficaces économiquement, léguant notamment un service de santé et d’éducation de haut niveau. Et c’est pourquoi pendant quinze ans (après un court épisode d’une coalition DEMOS de droite en 1991), la présidence et l’assemblée slovène ont été dominées par des orientations de “centre-gauche” sensibles aux pressions populaires et résistant aux politiques de destruction radicale des acquis sociaux.

Mais le “gradualisme” slovène est d’abord le résultat de luttes où les aspirations populaires se sont exprimées de façon collective et organisée. Pas au plan politique : les ex-communistes social-démocratisés ont basculé comme ailleurs vers le social-libéralisme, l’insertion dans l’UE et OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
(présentées comme “liées”) et les relations clientélistes. La modération relative des gouvernements de centre-gauche qui ont dominé pendant 15 ans (jusqu’en 2004) fut plutôt une manière de “faire passer” la restauration capitaliste, tout en cédant aux luttes et pressions sociales sur des points particuliers du programme néo-libéral. Aucun parti politique n’a réellement porté ces résistances (hormis, jusqu’aux récentes années, le parti des Retraités qui s’est malheureusement intégré dans la récente coalition de droite) : ce sont les syndicats slovènes qui les ont organisées. Telle est la véritable cause des spécificités slovènes, évidemment explicables par une certaine force populaire dans la défense d’acquis sociaux, mais aussi par les qualités propres de dirigeants syndicaux issus de cette histoire-là.

Dès l’indépendance de 1991, en effet, les anciens syndicats officiels se sont dissouts et immédiatement transformés en une Confédération des syndicats libres – ZSSS- tournée vers l’organisation de résistances concrètes. Elle fut capable d’impulser plusieurs grèves générales et grandes manifestations (cf. Encart et note 8) dont il faut rapporter les chiffres de plusieurs dizaines de milliers de personnes à une population totale de 2 millions d’habitants et une capitale de 350 000 personnes. Lorsque de nouveaux syndicats se sont formés, des fronts ont également été recherchés.
Il en est résulté d’une part, depuis le début des années 1990, des cadres de négociation collective (syndicats, patronat, Etat) et des droits d’initiative populaire importants : le Parlement est tenu d’examiner toute proposition de loi émanant d’au moins 5 000 électeurs, y compris une proposition de loi constitutionnelle soumise par au moins 30 000 électeurs. Il est également tenu de convoquer un référendum si au moins 40 000 électeurs en font la demande. Parallèlement aux négociations dans les cadres instuttionnels, les syndicats ont régulièrement et jusqu’à ce jour maintenu un rapport de force externe : ils ont organisé des mobilisations de rue impressionnantes ou des campagnes pour obtenir – et gagner- des référendums populaires contre des projets anti-sociaux.

Autrement dit, bien avant les soulèvements de l’hiver 2012 dont les médias internationaux ont parlé – crise bancaire oblige -, les mobilisations hostiles aux politiques néo-libérales dominantes ont été importantes dans les années passées par comparaison avec l’ensemble des pays de l’Est candidats à l’UE, sinon au-delà. Et cela, dans plusieurs domaines clés : depuis les résistances aux privatisations jusqu’aux blocages des projets de réforme du système de pension, en passant par le refus de la “flat-tax” (impôt unifié à et taux unique et non plus progressif sur les revenus et le capital), la protection des salaires et le rejet de contrats précaires.

On peut dire synthétiquement que la croissance slovène n’a pas utilisé les “avantages compétitifs” prônés ailleurs (baisse des salaires et baisse des impôts sur le capital). Parce qu’aussi, les sentiments populaires et le mouvement syndical ont été appuyés par les analyses de l’ancien ministre et économiste Jože Mensiger |9| tranchant avec l’alignement de la plupart des économistes d’Europe de l’Est sur les thèses néo-libérales : il souligna notamment le caractère pour le moins incertain d’une orientation fondée sur les bienfaits des IDE Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
(nvestissements directs étrangers) et, en tout état de cause la nécessité d’une maîtrise macro-économique des financements.
La croissance slovène a été forte et régulière, plaçant le pays à un niveau proche de la moyenne européenne, au dessus de tous les autres Nouveaux Pays Membres de l’UE d’Europe de l’Est, et cela “malgré” des niveaux de salaires plus élevés, le rejet de l’impôt à taux unique et faible sur le capital et les revenus - et, donc, une part des IDE rapportée au PIB plus faible qu’ailleurs. Les arguments économiques et sociaux se sont combinés à un nationalisme hostile au capital étranger tranchant avec le choix estonien opposé |10|.
Voilà pourquoi la Slovénie a été un “contre-modèle” – même si, comme ailleurs, la restauration capitaliste a eu lieu - selon les institutions financières internationales et européennes : il s’agit aujourd’hui de détruire “jusqu’au bout” toute sépcificité et toute résistance à la pleine logique de la concurrence capitaliste mondialisée.

Or ces résistances ont été largement piégées par la façon dont l’ancienne propriété sociale a été démantelée. Il faut y revenir.

A la racine des attaques sociales : étatisation et actionnariat “de masse” à la place de la propriété sociale

L’ancienne “propriété sociale” n’appartenait pas à l’Etat ; et elle était associée à un statut et des droits autogestionnaires et non pas à l’argent. Elle a été démantelée par en haut (l’Etatisation nationale/nationaliste) et par en bas : le piège de l’actionnariat populaire de masse – dans le contexte traumatisant de la crise et des guerres yougoslaves. S’il n’est pas possible de revenir ici sur ces épisodes, ni sur l’autodétermination de chaque peuple, on peut dire que tous les peuples de la région ont souffert de l’absence d’un projet yougoslave – ou mieux, balkanique (impliquant les peuples slaves et non slaves sur un pied d’absolue égalité) - de gestion solidaire de la crise des années 1980 préservant les droits sociaux (autogestionnaires) et nationaux acquis. La consolidation des droits de propriété des nouvelles bourgeoisies nationales s’est faite dans l’opacité et sans aucun moyen autonome de défense de leurs droits et intérêts par les travailleurs de toutes les nationalités.

La restauration capitaliste a donc bien eu lieu en Slovénie comme ailleurs – y compris avec son lot de “restitutions” aux anciens propriétaires, dont l’Eglise catholique qui a remis la main sur les forêts du pays. Et comme ailleurs, l’extrème faiblesse de capital/argent endogène pour “acheter” réellement des entreprises a signifié comme dans la majeure partie des pays du Socialisme Réel – mis à part la Hongrie et les Etats baltes qui se sont tournés rapidement vers le capital étranger– une première phase de “privatisation de masse” (essentiellement juridique, sans apport - ou avec peu - de capital-argent) – et prétendant restituer aux travailleurs les “parts” de l’ancienne propriété, par l’actionnariat.

En même temps qu’il y a eu “étatisation” dans la responsabilité des privatisations – avec de nouvelles lois brisant le caractère “social” de l’ancien système de propriété indifférent à la nationalité - associées à la mise en place d’Etats-nations, un actionnariat populaire “de masse” a donc été créé. Après plusieurs années de négociations, le système adopté en Slovénie répartissait le capital social des entreprises divisé en part, selon l’équation suivante : 10% aux fonds de retraiote ; 10% aux anciens propriétaires (restitutions) ; 20% aux fonds de développement ouverts à de nouveaux acquéreurs. Sur les 60% restant, 20% devaient être distribués gratuitement aux “insiders” (collectifs de travail “internes” - travailleurs et directeurs – de chaque entreprise) ; les 40% restant étaient soit affectés à l’Etat (enterprises stratégiques ou déficitaires), soit à l’ensemble des citoyens, reflétant l’idée que la propriété était “sociale” et pas d’entreprise. Donc n’importe quel travailleur/citoyen pouvait devenir actionnaire de n’importe quelle ancienne entreprise soicalisée, notamment à l’aide de bons (vouchers) distribués aux citoyens comme pouvoir d’achat de ces actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. Si leur choix était d’acquérir des parts de leur propre entreprise (en plus des 20% initiaux), ils bénéficiaient de 50% de discount et des délais de paiement. Ce qui n’était pas approprié par les travailleurs/citoyens revenait à l’Etat ou au fond de développement.

En pratique, comme dans toutes les variantes de cette logique d’actionariat populaire par “vouchers” en Europe de l’Est, une concentration s’est rapidement produite. En trois années, selon Jože Mencinger |11|, l’actionnariat “de masse” s’est réduit d’un tiers, les “capitalistes par vouchers” préférant revendre leurs parts contre du cash, notamment avec la perte de revenus du début de la décennie 1990. Si les “insiders’ étaient majoritaires dans plus de 60% des entreprises à la fin de la période initiale de privatisation (1997), il s’agissait des plus petites, comptant pour moins de 25% du capital total ; à l’inverse, dans les 150 entreprises qui recouvraient 45% du capital, les insiders détenaient moins de 20% des parts – les chiffres n’indiquant pas les parts concentrées par les directeurs eux-mêmes qui restèrent rarement “rouges”, comme on les appelaient.

En pratique, l’Etat slovène a gardé le contrôle des grandes entreprises et secteurs stratégiques – assurances, distribution, télécommunication et banques, jusqu’aux années 2000 et y reste encore principal actionnaire sinon majoritaire – ce qui a facilité une “transition” moins aggressive socialement.

L’évolution du secteur bancaire slovène

Le cas du secteur bancaire est significatif des résistances initiales à l’ultra-libéralisme contrairement par exemple à l’Estonie déjà évoquée. |12| Mais il faut rappeler tout d’abord que dans la dernière phase du système yougoslave les réformes constitutionnelles du début des années 1970 |13| re-socialisa les banques dans le cadre des entreprises autogérées dont elles devenaient le service financier. C’est ce système, favorisant un fort endettement dans les années 1980, qui a donc été confronté aux privatisations de masse des entreprises autogérées – avec leur actionnariat de masse.

A partir de 1991, un système à deux étages (banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. , banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
tournées vers une logique de profit) était introduit. De nouvelles banques se sont créées pendant que les anciens services bancaires étaient de fait privatisés automatiquement quand leurs anciens propriétaires (entreprises autogérées) devinrent actionnaires principaux. Mais l’endettement antérieur et la désintégration yougoslave posa des problèmes majeurs de créances non récupérables, associées aussi à l’effondrement des entreprises dans la “récession systémique” du début des années 1990. En même temps des comptes en devises ne pouvaient être remboursés. En 1993 les banques de second rang furent placées sous contrôle administratif d’une Agence de Réhabilitation bancaire, publique, qui devint de fait propriétaire des banques insolvables, et les restructura jusqu’en 1997. A la fin du processus de réhabilitation, c’est l’État qui devint propriétaire officiel d’une part essentiel du système bancaire – notamment des deux plus grandes banques Nova Ljubljanka banka (NLB) et Nava Krediyna banka Maribor (NKBM) – résultant d’une fusion avec la troisième plus grosse banque (voir les tableaux).
En 2002, sous pression des exigences des Institutions financières et de la commission européenne, le gouvernement annonça la privatisation de ces deux banques, dans le cadre d’une adjudication qui fut un échec partiel : les protestations populaires contre la privatisation des assurances et des banques et notamment contre la vente des actifs bancaires au capital étranger aboutirent à limiter l’acquisition de parts par la banque belge KBC à 34% seulement du capital de NLB, pendant que la BERD en obtint 5%. Moyennant quelques autres cessions, l’État conserva 44% des actifs de NLB (mais plus de 90% de la banque de Maribor – NKBM).

Structure de la propriété dans le secteur bancaire slovène dans la première moitié des années 2000s % dans l’ensemble des actifs
2000 2001 2002 2003 2004
cap. étranger (majoritaire) 12,0 16,0 32,5 (≈17) 32,4(id) 32,4(id)
État 36,8 37,0 20,3 19,4 19,1
Privé national 51,2 47,0 47,2 48,2 48,6

(Source “Privatization in Slovenia” Jože Mencinger, EIPF and University of Ljubljana, 2006

Mais avec les négociations d’intégration à l’UE dans les années 2000s, les pressions pour l’intégration financière des pays candidats – par leur ouverture à la libre circulation des capitaux – s’intensifièrent.
Dans tous les pays candidats (immédiats ou potentiels) les années 2004-2007 furent celles d’une entrée importantes d’IDE, notamment dans le secteur bancaire : la libéralisation des services financiers, dans le cadre de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
à la fin de la décennie précédente, coïncida avec les difficultés particulières de création de banques privées en Europe de l’est dans le contexte d’un sentiment de sécurité apporté par la perspective de l’intégration dans l’UE : d’où la montée spectaculaire de la part des actifs bancaires contrôlés par les banques d’Europe occidentale. Mais la Slovénie trancha avec le scénario général, en dépit d’une pression croissante pour des privatisations : la part des actifs bancaires sous contrôle étranger resta – jusqu’à ce jour – minoritaire.

Part des actifs sous domination du capital étranger (en % du total) dans les banques
Et année où le capital étranger a (éventuellement) commencé à contrôler 50% des actifs
Pays Année des 50% sous contrôle étranger Actifs contrôlés par le capital étranger in 2007 Actifs contrôlés par le capital étranger en 2011
Russie - 17,2 16,92
Nouveaux États Membres de l’UE
Rep. Tchèque 2000 84,8 84,7 (2008)
Hongrie 1997 64,2 85,8
Pologne 2000 75,5 69,2
Slovaquie 2001 99 91,5
Lettonie 1996 63,8 65
Estonie 1998 98,8 94
Lituanie 1998 91,7 90,8 (2010)
Slovénie-28,829,3
Roumanie 2001 87,3 81,8
Bulgarie 2000 82,3 76,5
Balkans de l’Ouest
Albanie 2004 94,2 90,3
B&H 2001 93,8 94,5 (2009)
Croatie 2000 90,4 90,6
Macédoine 2000 85,9 92,4
Monténégro 2005 78,7 89,7
Serbie 2005 75,5 74,5

Source BERD – rapports par pays

Cette faiblesse relative de la part ds capitaux étrangers dans les banques se retrouve à l’échelle globale de la part des IDE par rapport au PIB, bien plus faible en Slovénie que dans tous les autres PECO.

IDE dans les PECO (Pays d’Europe centrale et orientale avant adhésion à UE)
Pays IDE/PIB en %1995 IDE/PIB en %2003 Actifs sous contrôle des banques étrangères dans le total des actifs (2001)
Rep. Tchèque 14,1 48,0 90,0
Estonie 19,3 77,6 98,9
Lettonie 13,9 35,1 65,2
Lituanie 5,7 27,2 78,2
Hongrie 25,3 51,8 88,8
Pologne 5,8 24,9 68,7
Slovaquie 4,2 31,5 85,5
Slovénie9,520,720,6

Mais (contre toute interprétation “nationaliste” de la crise bancaire), l’exemple slovène illustre aussi que l’appât du gain et donc des montages financiers n’a pas épargné les banques “nationales” voire à fort capitaux publics en Slovénie.
C’est dire que l’accent doit être mis sur la logique économique et financière globale et celle des banques, elle-même. L’intégration européenne de la Slovénie a rapproché sa politique et les pratiques des partis au pouvoir des critères dominants. Les privatisations se sont intensifiées – et avec elles, les opérations clientélistes de corruption diverses, qui ont commencé à frapper les partis au pouvoir. Ceci fut exploité par l’opposition de droite.

De la radicalisation néo-libérale à la crise


L’année de l’entrée de la Slovénie dans l’UE (2004) fut aussi celle de l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique Slovène, de droite, et du premier gouvernement Janša. L’heure était à la nouvelle “Stratégie pour le développement” : c’était la réplique de la stratégie néo-libérale de Lisbonne élaborée en 2005 au plan européen. Et elle se présentait comme une promotion du bien-être, de l’initiative individuelle, des libertés et d’une plus grande transparence sur l’État, contre la corruption qui avait éclaboussé les partis de centre gauche au pouvoir depuis 15 ans. C’est au nom de ces promesses que le “gradualisme” des réformes devait prendre fin – en dépit des succès de la Slovénie |14|.

Désormais furent mis à l’ordre du jour, comme le réclamait la commission européenne, la flexibilité du travail, la réforme des retraites et celle de la fiscalité - piliers d’une ouverture radicale aux IDE : une “flat tax” de bas niveau devait attirer le capital et s’accompagner d’une augmentation de la TVA sur les produits.

La “transparence” sur l’État se traduisit par un vaste projet de privatisation notamment des grandes banques et compagnies d’assurance, des télécoms et du secteur de l’énergie – sur la base d’une critique du clientélisme étatiste. En réalité dans le cadre d’opérations opaques (notamment via le contrôle de deux fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. publics KAD et DOD), le parti de gouvernement se réserva des parts substantielles (de l’ordre de 30 à 40%) dans la privatisation totale ou partielle de secteurs majeurs (port, aéroport, brasserie, vente de détail Mercator, compagnie pétrolière, compagnie pharmaceutique, etc), non sans clientélisme politique, à son tour.

Dès 2007 une bulle immobilière majeure se noua – comme en Espagne, mais surtout comme en Hongrie, en Croatie et au Monténégro. La combinaison de la crise bancaire et de la récession dans la “vieille” Europe en 2008 ne pouvait qu’atteindre de plein fouet un pays très dépendant (de par sa taille) sur les exportations vers l’UE (notamment l’Allemagne et l’Italie) – souvent sous forme de sous-traitance – et dont la croissance récente était entraînée par une spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
immobilière régionale de grande ampleur et des crédits transfrontaliers peu contrôlés.


La crise bancaire et la récession mondiale et européenne en 2008 ont produit une forte contraction des exportations et des crédits après la crise bancaire |15|. Les défaillances de remboursement de dette se sont multipliées avec la hausse des taux d’intérêt sur des emprunts toxiques. La récession a donc frappé l’Europe de l’Est en 2009 de par sa double dépendance commerciale et financière à l’égard de l’UE. La chute de croissance y a été plus forte que dans la vieille Europe |16|. Le retour à la croissance a été le plus difficile là où la phase antérieure a été associée à une bulle immobilière nourrie par les crédits – et quand le pays était le plus dépendant des exportations dans des pays fragiles de l’UE : c’était, sur ces deux plans, le cas de la Slovénie qui a notamment subi le contre-coup de la crise italienne.

Depuis lors, les discours alarmistes se sont multipliés de la part du gouvernement comme des institutions internationales et européennes : la Slovénie serait au bord du gouffre et devra accepter (enfin) des mesures “d’assainissement” et de “compétitivité”, notamment si elle doit recourir au “mécanisme” européen de “sauvetage”. Les scandales de corruption et de fraude fiscale combinés aux attaques sociales ont été à l’arrière plan des grandes mobilisations sociales de l’hiver dernier.

De Maribor au pays tout entier et aux Balkans

La goutte d’eau à Maribor, a été, fin 2012 la privatisation de la perception des amendes pour excès de vitesse suite à l’installation de radars. La colère populaire s’est déclenchée en même temps que la commission anti-corruption révélait quelques scandales associés à la gestion clientéliste et familiale du Maire, Franc Kangler. Jusqu’alors celui-ci avait bénéficié d’une image plutôt populaire de shérif et “homme du cru au grand coeur” - appuyée sur les distributions de goulash dans les rues |17|. Pourtant bien des dégradations sociales s’étaient accumulées depuis le début des années 1990 de l’indépendance slovène, quand Maribor, bénéficiant d’un statut d’autonomie, vit la mise en faillite rapide des anciens géants industriels locaux et leur privatisation.
Des “partenariats publics/privé” avec des compagnies étrangères se sont multipliés préfigurant la privatisation de services : sur de telles bases, dès 1997 le tarif de l’eau était ainsi bien plus élevé dans la ville que dans le reste du pays, comme cela a été aussi le cas plus récemment, des tarifs de transports publics dont la gestion a été cédée à Véolia. L’an passé, le Maire de la ville, Franc Kangler après avoir vendu le téléphérique, a encore privatisé le réseau de distribution de gaz pour assurer, disait-il, les ressources permettant à Maribor d’assumer ses activités de “Capitale européenne de la culture”. Logement sociaux, équipements municipaux, services d’inhumation ont également été en partie ou totalement privatisés produisant chaque fois des augmentations de prix.
Pétitions et autres initiatives populaires n’y ont rien fait. Les manifestations de colère ont donc été radicales, exaspérées par plus d’une quinzaine de condamnations du Maire pour divers trafics.

Les réactions musclées du gouvernement Janša et les scandales de fraude fiscale et autres trafics touchant le premier ministre lui-même, n’ont fait que généraliser la colère – jusqu’à l’éclatement de la coalition gouvernementale en janvier 2013.

A l’arrière plan des manifestations spontanées, outre l’accumulation des résistances organisées par les syndicats, s’est formé un autre creuset de radicalisation, tourné vers la jeunesse, en dehors des partis institutionnels : la Workers & Punks’ University (WPU) – université parallèle autogérée établie en 1998 – qui a rompu avec “le silence stupéfiant de la vie intellectuelle slovène” des années 1990s – selon l’auto-présentation que la WPU fait d’elle-même. Celle-ci a dû se développer à l’extérieur de l’institution universitaire officielle devenue un “bastion du conservatisme nationaliste et de l’idéologie libérale technocratique” à la fin des années 1990s. Mais il lui a fallu aussi résister à l’ONGisation finalement conventionnelle qui la menaçait également – en étant financée par le milliardaire Soros (qui a soutenu dans la région tous ceux qui résistaient aux nationalismes belliqueux). L’équipe d’animation de la WPU résista sur tous ces fronts dans l’organisation de ses séminaires de lecture et de réflexion incorporant le plus riche des traditions marxistes et de la critique de l’économie politique, ancrant ces dernières années les formations sur les analyses des crises capitaliste et européenne – mais aussi sur l’expérience du socialisme yougoslave. Nourrie à la fois par la richesse du passé/présent de la révolution et de l’expérience autogestionnaire yougoslaves et par la perception de la crise profonde du système capitaliste globalisé, la WPU organise ainsi chaque année 5 ou 6 séminaires de lectures et de projections de films culminant sur une semaine intensive d’ateliers de réflexion dans son “Ecole du 1er Mai”. La recherche de participants extérieurs et de jeunes des divers pays balkaniques a conduit ses membres à organiser les cours en anglais, avec des relais de formation dans plusieurs pays de la région, grâce au soutien précieux de la Fondation Rosa Luxembourg associée à Die Linke.


Une interaction se produit donc entre diverses mobilisations et initiatives dans les Balkans |18| , où deux rendez-vous majeurs s’articulent et permettent de plus en plus de dialogues et de regards croisés sur les alternatives : ceux de la WPU de Ljubljana qui culminent aux séminaires de plusieurs jours de son École du 1er Mai et, dans les semaines suivantes, ceux du Festival Subversif de Zagreb |19|, depuis maintenant plusieurs années. Ce grand Forum en Croatie accueille des centaines de personnes (surtout des jeunes), en combinant diverses dimensions – allant du festival de films progressistes, à de grands “shows” médiatiques en passant par des ateliers de réflexion thématiques où des participants internationaux viennent chaque année. Il a connu un tournant important l’an passé en organisant un premier Forum Social Balkanique |20| qui doit prolonger ses liens et se construire dans la durée.
Toutes ces initiatives se produisent avec un impact direct dans les Balkans de la crise grecque et, au plan de la radicalisation politique, celui de Syriza (dont des militants et dirigeants participent aux rencontres de Ljubljana et de Zagreb).
La réflexion sur les fronts socio-politiques larges à construire et le sentiment que l’Europe peut et doit se repenser avec le regard et l’expérience de ses “périphéries” du Sud et de l’Est irriguent toutes ces rencontres.
Cette année l’Alter-Summit d’Athènes se préparera à Zagreb en mai... Et le Manifeste pour l’annulation des dettes illégitimes adopté en marge du Forum Social Mondial de Tunis |21| concerne aussi la Slovénie.
Car la crise slovène s’insère de plus en plus dans la “normalité” capitaliste européenne - ce qui impose de trouver des relais de résistances à cette échelle, tout en faisant émerger un front socio-politique associant les syndicats et les jeunes dans la résistance populaire nationale.
La position charnière de la “petite” et si riche Slovénie dans les Balkans et dans l’euro-zone est essentielle à l’émergence d’une Autre Europe.


Notes

|1| Outre Malte et Chypre, huit Pays d’Europe centrale et orientale (PECO) deviennent “Nouveaux Etats Membres (NEM) en 2004 – Rep. Tchèque, Slovaquie, Pologne, Hongrie, Slovénie et les trois Etats baltes ; la Roumanie et la Bulgarie les rejoignent en 2007. La Croatie devrait devenir membre en Juillet 2013. Les autres Etats balkaniques sont dans des négociations d’adhésions.

|2| Inprecor, Lucien Perpette et J.M. N° 511-512 novembre-décembre 2005 http://www.inprecor.fr/article-inpr...

|3| Lucien Perpette et Chris Den Hond novembre-décembre 2007 n°532-533, http://www.inprecor.fr/article-inpr...

|4| Cf. Jacques Radcliff Inprecor, Dernières nouvelles 2011 http://www.inprecor.fr/article-inpr...

|5| Lucien Perpette, Inprecor février 2013 http://www.inprecor.fr/article-inpr...

|6| Cf. “Slovenia 2013 Staff Visit : concluding statement of the Mission.” Ljubljana, March 18, 2013

|7| Aux dernières élections (décembre 2011) à l’Assemblée nationale le nouveau parti « Slovénie positive » (“centre-gauche”) créé par le maire de Ljubljana, M. Zoran Jankovic, est arrivé en tête mais n’a pas réussi à former un gouvernement. Z. Janjovic préférant alors se faire réélire maire en mars 2012 en renonçant à son siège de député. Une coalition éclectique à dominante de droite (à laquelle s’est intégré le parti des retraités de DeSUS) s’est établie, incluant le SDS de Janez Janša qui est devenu premier ministre début 2012, jusqu’à sa chute après les manifestations et les révélations de fraudes fiscales et autres scandales affectant Jansa. La présidente du parti “Slovénie positive” est devenue la première femme Première Ministre.

|8| Lire sur ces différentes luttes les articles d’Inprecor : Lucien Perpette et J.M. N° 511-512 novembre-décembre 2005 http://www.inprecor.fr/article-inpr... ; Lucien Perpette et Chris Den Hond novembre-décembre 2007 n°532-533, http://www.inprecor.fr/article-inpr... ; Cf. Jacques Radcliff Inprecor, Dernières nouvelles 2011 http://www.inprecor.fr/article-inpr... ; Lucien Perpette, Inprecor février 2013 http://www.inprecor.fr/article-inpr...

|9| Ancien ministre du premier gouvernement du début des années 1990 il démissionna alors pour protester contre les lois de privatisation prônées par Jeffrey Sachs, bien connu en Amérique latine et en Pologne pour ses conseils ultra-libéraux. Il a participé aux réseaux des économistes européens résistant aux politiques néo-libérales.

|10| Sur la comparaison Estonie et Slovénie, lire Nicole Renee Lindstrom, “Economic nationalism in the New Europe.” Conference “ European Identities ?” London : Nanovic Institute for European Studies. October 17-18 2008 http://nanovic.nd.edu/research-publ...

|11| Cf. “Privatization in Slovenia” Jože Mencinger, EIPF and University of Ljubljana, 2006

|12| Cf. le texte évoqué en bote 10 de Nicole Renee Lindstrom, http://nanovic.nd.edu/research-publ...

|13| Dans la phase du “socialisme de marché”, du milieu des années 1960 au début des années 1970, les fonds d’investissement servant à la planification furent démantelés, les droits autogestionnaires augmentés de façon décentralisée au sein des entreprises atomisées et les banques acquirent une logique de profit, tout en contrôlant une part importante du surplus. Très rapidement, des relations d’osmose se produisirent entre le secteur bancaire et les directions d’entreprise sur le dos des travailleurs. Les protestations sociales et idéologiques contre la “bourgeoisie rouge” et la “propriété de groupe”, ainsi que le creusement rapide des écarts de développement lié à la compétition marchande, produisirent un tournant de la direction titiste et des amendements constitutionnels. Sur les différentes réformes du système yougoslave, cf Catherine Samary. En français ou anglais Nobebook n°7/8, Plan, marché et démocratie, Amsterdam : IIRE, 1988. http://www.iire.org/en/publications... ;

|14| Après la récession initiale liée à la fois au changement de système et au démantèlement de la Yougoslavie, la Slovénie connut un taux de croissance stable et relativement élevé – d’environ 4% - et malgré la montée des inégalités, la moindre destruction de ses acquis sociaux grâce aux résistances évoquées, la maintenait en tête de tous les PECO, quand au PIB par habitant (en 2010 il était malgré la récession de 2009, de 28 000 dollars US en parité de pouvoir d’achat, proche de la moyenne de l’UE - contre un peu plus de 18 000 pour l’Estonie, le plus faible étant celui de la Roumaine avec 11700 dollars).

|15| En 2009-2010 l’amorce d’un retrait important des banques de leurs filiales à l’est pour faire face à leur crise risquait de tourner à “un tsunami social et bancaire” comme je l’ai alors évoqué (Cf. Inprecor n° 549-550, mai-juin 2009) http://www.inprecor.fr/article-inpr... ). La crise a été effective, ainsi que la contraction des crédits, mais l’effondrement des filières des banques occidentales ne s’est pas produit en raison d’une intervention massive et peu publique de toutes les grandes institutions financières mondiales et européennes dans le cadre coordonné dit de ’L’initiative de Vienne”(Voir vienna-initiative.com). La fragilité de la situation – notamment pour les pays des Balkans percutés par la crise grecque (Serbie, Roumanie...) que la BERD a relancé une deuxième Initiative de Vienne dès 2012. Après avoir vanté la “stabilité” liée à l’intégration financière, la BERD recommande désormais aux banques d’Europe de l’Est de chercher à … moins dépendre des financements externes et de développer leurs crédits sur la base des dépôts nationaux.

|16| La chute a été la plus forte dans les États baltes – subissant une récession allant de 14 à 18 % en 2009 - après avoir été présentés comme les “tigres” de l’Europe de l’est, marqués par une très forte hausse des crédits à la consommation après une chute du niveau de vie considérable dans la décennie 1990. L’ensemble des pays de l’Est ont connu une récession plus forte que dans la vieille Europe – les seuls pays échappant à la récession ont été la Pologne, grâce à sa taille et des sources de croissance plus diversifiées et l’Albanie avec un fort soutien de l’État avant des élections, le rapatriement de revenus d’émigrés touchés par la crise, et des gains à l’exportation.

|17| Cf. Courrier des Balkans, “Mladina – Bruit, fureur et ultra-libéralisme en Slovénie : les raisons de la colère “Mladina 4 décembre 2012

|18| Cf Les Roumains refusent l’austérité” Hebdo Tout est à nous ! 134 (02/02/12) ; Bulgarie : Tensions “électriques’ Hebdo Tout est à nous ! 188 (28/03/13) Et différents articles sur les Balkans dans www.europe-solidaire.orgeuro... Notamment sur “le Forum social des Balkans – une chance pour l’Autre Europe” www.europe-solidaire.orgeuro...

|19| Voir son site en Croate et en Anglais : www.subversivefestival.com

|20| Voir la traduction en français (et le lien vers l’anglais) de sa déclaration finale sur ESSF (article 26852), Le premier Forum social des Balkans : ’d’autres Balkans sont possibles ! ».

|21| http://cadtm.org/Mediterranee-Manif...