Quelles pistes pour faire sortir le Zimbabwe de la situation actuelle ?

11 mars par Japhet Moyo


Harare, Zimbabwe (Image d’illustration, CC - Flickr - damien_farrell)

Depuis l’indépendance, les perspectives économiques du Zimbabwe ressemblent de plus en plus à un tissu délavé : à chaque lavage, il perd un peu plus de son éclat et, avec le passage du temps, il menace d’être réduit en haillons. Après avoir hérité, à son accession à l’indépendance en 1980, d’une économie saine – quoique profondément marquée par les disparités économiques –, le gouvernement du Zimbabwe a institué des décennies de déclin économique et un gouffre de plus en plus béant d’inégalités en faisant passer le capital politique et économique avant toute autre préoccupation.

Dans les années 1980, cependant, la confiance régnait encore parmi les citoyens ordinaires qui, d’une manière générale, ne saisissaient pas pleinement les fonctionnalités structurelles sous-jacentes de l’économie. Cela allait, toutefois, changer à partir des années 1990, avec l’introduction du Programme d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
économique (PASE), mis en œuvre sous l’égide de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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, à grands coups de plans d’austérité drastiques et de libéralisation économique, exposant les travailleurs aux funestes réalités du néolibéralisme. Et alors que le Zimbabwe titubait péniblement vers la fin de la décennie des 1990, cette tendance s’est encore aggravée sous forme de réductions des dépenses à grande échelle, qui ont terrassé les travailleurs et mis en lambeaux le tissu social du pays.

Le programme chaotique de redistribution des terres, démarré en 2000, a fini de mettre à genoux l’économie agraire du Zimbabwe. Entre 2000 et 2009, nous avons assisté à une baisse vertigineuse de la production agricole, causée par la fuite des agriculteurs expérimentés et une succession de sécheresses. Ce qui a, à son tour, eu de lourdes répercussions sur le secteur manufacturier, qui dépend de la production agricole pour ses matières premières.

L’économie a connu une brève période de reprise entre 2009 et 2014, avec l’introduction d’un système multidevises où le dollar américain a été adopté comme devise de base, suite à la formation d’un gouvernement de coalition à l’issue des élections très contestées de 2008. Cependant, depuis 2015, l’économie zimbabwéenne a été en récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. .

Les principaux indicateurs socioéconomiques ont tous chuté, alors que l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. , la pénurie de liquidités, le déficit budgétaire et la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique se sont encore dégradés. Les carences persistantes de devises étrangères ont entraîné des pénuries de denrées essentielles et fait grimper les prix des produits de consommation courante à des niveaux records. Le taux annuel officiel d’inflation est passé de 2,97 % en novembre 2017 à 3,56 % en janvier 2018. En novembre 2018, l’inflation atteignait un record historique de 31 %, la plus élevée depuis l’introduction du système multidevises. Cependant, les estimations d’économistes de renom la placent à un taux sidérant de 186 %, plaçant le Zimbabwe en deuxième position après le Venezuela, avec ses 1,4 million %.

L’inflation galopante a eu un impact dévastateur sur les citoyens ordinaires ; les revenus des personnes qui ont encore la chance d’avoir du travail ou une pension ont été massivement érodés. Leur situation déjà difficile est aggravée par le fait que la plupart des personnes n’ont pas accès aux devises étrangères, alors que les fournisseurs, eux, exigent que leurs services soient payés en devise étrangère. Par ailleurs, des dizaines de milliers de travailleurs sont victimes de vols salariaux. Ce qui laisse la plupart des gens dans l’impossibilité de subvenir à leurs nécessités essentielles, que ce soit la nourriture, le logement, l’éducation, la santé ou le transport.

Et alors qu’on croyait avoir vu le pire, en janvier 2019, le gouvernement a augmenté le prix du combustible de 158 %, faisant plonger l’économie en vrille et créant un risque très probable d’hyperinflation. Les travailleurs ont lancé un appel à la grève et les citoyens s’y sont ralliés.


Les travailleurs confrontés à un mur de silence et une poigne de fer

Les perspectives d’une reprise économique cette année sont d’autant plus lointaines qu’il est peu probable que le pays atteigne ses projections de croissance économique ou ses objectifs d’inflation. Les circonstances présentes ont forcé le ministre des Finances, Mthuli Ncube, à revoir le taux de croissance économique projeté pour 2019, rabaissant celui-ci de 9,0 % à environ 3,1 %. Or même cet objectif revu a peu de probabilité d’être atteint, vu l’effritement continu de la confiance de la communauté internationale et le coût exorbitant de la vie. À moins que le gouvernement et ses interlocuteurs sociaux ne rétablissent promptement et en toute bonne foi le contrat social, les troubles sociaux risquent de devenir un fait récurrent au cours des mois à venir.

Face à l’implosion économique et une population aux abois, le gouvernement a cherché à museler en masse ses critiques, au lieu de s’atteler aux fondamentaux économiques et d’engager un dialogue. Les Zimbabwéens n’ont eu cesse, depuis des années, de revendiquer la stabilité économique, des réformes électorales, l’État de droit, une réforme des institutions et des salaires décents, mais tout ce qu’ils ont eu en retour c’est un mur de silence et une poigne de fer.

Des mesures économiques préjudiciables ont forcé le Zimbabwe Congress of Trade Unions (ZCTU) à lancer un appel à manifestations en octobre 2018, donnant lieu à une répression musclée de la part de la police. En janvier 2019, le ZCTU a lancé un appel à la grève, auquel l’État a répondu par un recours à la force brutale et une intervention des forces armées, faisant près de 17 morts. Les rapports ont également fait état de tabassages, de viols et autres atrocités. Le leadership du ZCTU s’est trouvé dans la ligne de mire des autorités. Le président du ZCTU, Peter Mutasa et moi-même, faisons non seulement l’objet de procès pour atteintes à l’ordre public suite aux manifestations d’octobre, mais avons plus récemment été accusés de tentative de déstabilisation du gouvernement, une infraction grave. En cas de condamnation, nous risquons vingt ans de prison.

Au cours des 12 derniers mois, les enseignants ont, eux aussi, essuyé des attaques pour avoir mené un mouvement de grève réclamant que leur salaire soit payé en USD, attendu que la valeur de toutes les autres modalités de paiement (obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
, argent électronique) a chuté en pic.

Des membres de l’Amalgamated Rural Teachers Union du Zimbabwe ont été traînés devant les tribunaux, tandis que des médecins et des infirmières ont été arbitrairement licenciés pour avoir revendiqué de meilleurs salaires et conditions de travail.

Le gouvernement cherche ainsi à intimider les travailleurs organisés afin de pouvoir poursuivre, en toute tranquillité, son programme d’austérité. Avec pour conséquence que la situation des syndicats est aujourd’hui plus précaire qu’elle ne l’était sous Mugabe : le gouvernement impose unilatéralement ses décisions sur les processus de négociation collective dans la fonction publique ; les dirigeants syndicaux sont la cible d’arrestations et de de détentions ; cependant que les tribunaux semblent avoir été pris en otage et ne sont plus sensibles aux travailleurs. Malgré les tentatives de l’État d’en venir à bout, le pouvoir collectif représente le seul espoir qu’il reste aux travailleurs du Zimbabwe.

Cet article a été traduit de l’anglais.



Source : Equal Times