Qui est responsable du paludisme ?

5 octobre 2008 par Nicolas Sersiron


Avec le réchauffement et la pauvreté grandissante des populations fragiles, le paludisme va-t-il faire sa réapparition au nord ?

Paul Benkimoun écrit dans un article du Monde 2 (6 septembre 2008, Paludisme, le tueur de pauvres) : « Qui est responsable du paludisme ? … l’anophèle est le moustique dont la femelle transmet le plasmodium lorsqu’elle pique un humain, la pauvreté qui fait le lit de la maladie en créant les conditions propices à la reproduction du parasite… ». Une explication exacte qui oublie l’essentiel : la cause de la pauvreté.

Selon l’OMS « …40% de la population mondiale est touché dans les pays les plus pauvres… chaque année 500 millions de personnes sont gravement atteintes… ». Entre 1 et 3 millions en meurent, plus particulièrement des enfants de moins de 5 ans et des femmes enceintes dans l’Afrique subsaharienne. Plus loin on peut lire « …les pays à forte transmission perdent 1,3% par an de croissance économique… cette perte accroît les difficultés de la population à accéder aux moyens de prévention et de traitement… »

Question

Sachant que la majorité des pays subsahariens rembourse une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, le plus souvent illégitime voire odieuse, en y consacrant, depuis 25 ans, 30 à 40% de leur budget, combien de points de croissance économique ont-ils perdu ? Combien de morts doit-on compter ? Faut-il rajouter les morts de faim et de maladies causés par la pauvreté et la malnutrition qui en a découlé. Le duo Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a conditionné tous ses nouveaux prêts aux pays en développement. C’est ainsi que leurs gouvernements ont été contraints de sacrifier les structures de santé publique pour les rembourser. Ces prêts ont pourtant été le plus souvent détournés par des dictateurs et des décideurs corrompus alors que les préteurs, la BM, les états industrialisés et les banques privées connaissaient voire encourageaient ces pratiques mafieuses. Cette financiarisation brutale imposée aux PED, aveugle aux besoins élémentaires de leurs populations, est en grande partie responsable de la persistance du paludisme aujourd’hui.

L’application des lois d’un marché faussé (dumping et subventions au nord, ouverture des frontières au sud), par les PAS, sont de véritables chantages : tu ouvres ton pays au capitalisme sauvage sinon tu n’auras pas accès aux prêts. Ces pays ont été mis sciemment en faillite par la crise de la dette des années 80. Cela a permis d’assurer la continuité de la colonisation par les puissances industrielles.

Comment ne pas voir le cynisme de l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
, faite par la même BM, aux populations les plus pauvres, de payer soins et médicaments au nom de la vérité des prix.

Les contrats léonins, prolongement de la faillite économique et de la corruption organisée, permettent aux transnationales du nord, et maintenant à celles du sud, d’exploiter les immenses richesses fossiles, sylvicoles et agricoles de ces pays en partageant le gâteau exclusivement avec les bourgeoisies au pouvoir. Dans certains énormes contrats miniers signés dernièrement en RDC (Congo Kinshasa) avec les chinois, il n’y a pas le moindre dollar qui ira aux populations les plus pauvres. « Heureusement, une solution théra-peutique au paludisme est apparue (ACT)… à base d’artémisine… La fondation Drugs for Neglected Diseases, créée par Médecin Sans Frontières et l’Institut Pasteur… » avec l’aide de Sanofi–Aventis, distribue ce médicament sans brevet et à prix coûtant. Par ailleurs, Le Fonds Mondial Europe a contribué à financer 109 millions de moustiquaires, devenant « le principal financier de moustiquaires imprégnées au monde » dixit Michèle Barzach sa présidente.

Il est intéressant de mettre en miroir de cet article du Monde 2, les idées défendues par Bernard Hours dans « Derrière les évidences humanitaires » (Le Monde Diplomatique, septembre 2008) « L’humanitaire est un élément central de la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
morale en cours. L’économie de marché, le capitalisme doivent impérativement blanchir les profits nés de leur exploitation mondialisée. Le travail des enfants, les cadences productives, les heures supplémentaires non payées, toutes les exactions, dans un univers de dérégulation multiple, doivent être maquillées
 ». Plus loin, « L’univers de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
humanitaire est postpolitique. C’est celui des gadgets de la bonne conscience lancée par les ONG, entreprises de moralité aujourd’hui dépassées par leurs créatures
 ». Plus loin encore, « …les vaincus se révoltent, mais les victimes font beaucoup pleurer... L’émotion humanitaire produit au mieux de l’indignation. Elle empêche la rébellion ».

De nombreuses analyses très brillantes sur les causes des révoltes de la faim, de la malnutrition, des maladies qui affectent les pays pauvres sont lisibles ou visibles dans de nombreux médias. La BM nous fait croire que les causes de la faim sont dues à un manque d’engrais, de pesticides et d’OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
. Elle reconnaît enfin l’impact des agrocarburants. Mais elle oublie qu’elle a poussé tous ces pays à faire des cultures d’exportation qui se sont faites au détriment de la souveraineté alimentaire. Le remboursement de la dette a fortement contribué à la faim et à la pauvreté dans les campagnes. Les thèses de Stephen Smith mettent la responsabilité de la pauvreté en Afrique sur les africains eux-mêmes et oublient les raisons politiques qui ont aboutit à l’esclavage économique de la moitié des habitants de la terre. Les ONG font appel à notre esprit de solidarité pour une tentative impossible de régler des problèmes dont les véritables causes sont en dehors de leurs préoccupations.

Le système capitaliste libéral qui permet l’enrichissement d’une minorité doit produire toujours plus d’analyses économiques, en réalité idéologiques, pour détourner l’attention. Les fondations type Bill Gates, Unitaid, la taxe Chirac sur les billets d’avion, et les autres grandes ONG sont excellentes pour communiquer sur leurs succès. Les mini victoires sur la pauvreté et la maladie des plus pauvres associées à de gros mensonges sur l’état réel du monde sont des tentatives de désinformation plutôt réussies. Elles maintiennent les populations des pays riches dans une ignorance nécessaire au succès de l’entreprise consumériste globale et font rêver tous ceux qui, dans d’autres pays, pensent qu’un jour prochain, ils y accéderont.

Grâce à l’« effet de ruissellement » il est dit que les pauvres réussiront à s’enrichir quand les riches auront acquis les moyens suffisant pour faire des investissements productifs. Une théorie économique tellement libérale que, au fil des années et de la fragilisation d’une part croissante des populations de la planète, elle découvre son visage idéologique et mensonger. Oui, le paludisme, le sida, les diarrhées causées par l’eau non potable et la faim sont des maladies de pauvres. Il n’y a là aucune fatalité, seulement une immense injustice sociale résultant d’un capitalisme globalisé super prédateur. Elle est aujourd’hui accentuée par la financiarisation et la privatisation de tous les services et les biens publics dont l’endettement est le vecteur principal.

Le paludisme est un problème politique avant d’être une question humanitaire. Il ne sera vaincu par les ONG étrangères que si elles prennent clairement position contre l’économie de pillage des transnationales et de leurs gouvernements qui les assistent. Il ne sera vaincu que si elles soutiennent les mouvements des sociétés civiles du sud qui se battent démocratiquement pour obtenir une véritable redistribution des richesses de leur pays entre tous les habitants.



Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.