Qui va payer les dettes de la Russie ?

mars 1999 par Andrei Kolganov


Certains experts affirment que le niveau actuel d’endettement de la Russie n’est pas critique, que beaucoup de pays connaissent des taux supérieurs et ne sont pas en crise. Qu’en est-il exactement ? A la mi-1998, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
intérieure de la Russie s’élevait à environ 40 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et sa dette extérieure à un peu moins de 50 %. En chiffres absolus, la dette extérieure se montait en 1997 à 124 milliards de dollars et le coût du service à 6 milliards. En 1998, cette dette a grimpé jusqu’à 141 milliards de dollars et les intérêts à rembourser ont quasiment triplé pour atteindre 15 milliards. Or, la Russie, à la différence d’autres pays dans une situation similaire, n’a pas été capable de préserver sa stabilité financière tout en supportant ce niveau d’endettement. Cela a débouché sur le krach d’août 1998. Le principal problème a résidé dans l’incertitude quant aux rentrées budgétaires et dans la nécessité de se pourvoir en devises fortes pour couvrir la dette extérieure [1]. Le budget fédéral n’est pas arrivé à couvrir le service normal de la dette, car le revenu de l’Etat ne reposait pas sur une base fiscale fiable. Il dépendait en réalité de la vente, en nombre de plus en plus élevé, d’obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’Etat à court terme (les GKOs) [2].

Si nous envisageons les choses de manière rétrospective, la population parlait déjà de l’effondrement de la pyramide des GKOs en 1996, lorsque le financement de la campagne électorale de Boris Eltsine avait obligé le gouvernement à emprunter de l’argent sur le marché intérieur à des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
exorbitants. Mais même sans cette campagne électorale, ce système de financement par des emprunts intérieurs et extérieurs n’aurait pu être maintenu que si l’Etat avait pu garantir la stabilité du budget fédéral, ce qui aurait permis aux détenteurs de bons d’Etat d’espérer un retour financier raisonnable [3]. Mais cela n’a en réalité jamais été le cas : les rentrées se sont évaporées, tandis que le gouvernement était acculé à emprunter à des taux tout à fait déraisonnables. La racine du problème s’est donc trouvé dans la situation économique du pays : en près de huit ans de réforme, l’équipe de Boris Eltsine n’a pas réussi à ranimer l’économie nationale. Pire, elle n’a pas pu enrayer le déclin économique accompagnant la redistribution des revenus dans les poches des ’nouveaux Russes’ [4] qui, malgré leurs revenus confortables, n’ont jamais payé d’impôt, n’en paient toujours pas aujourd’hui et n’ont aucunement l’intention d’un jour en payer. Ainsi, malgré l’existence d’une couche importante de gens riches et même très riches, l’impôt sur les revenus n’a constitué et ne constitue toujours qu’une part minime du budget (moins de 10 %).

Le reste des rentrées devait provenir de l’impôt sur les bénéfices des entreprises et de la TVA. Or, la profondeur de la crise économique en Russie a amené les entreprises à s’adapter à la rigueur de la situation financière de façon originale : elles n’ont dû leur survie pendant la période d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. galopante de 1992-93, quand leur capital circulant se voyait rapidement dévalué, qu’à une chute brutale du revenu monétaire de l’argent. Aujourd’hui, plus de deux tiers de l’échange de biens et de services en Russie ne fait plus intervenir l’argent, mais se passe sous forme de troc, en augmentant l’endettement mutuel (en général, il n’est même plus consigné dans des billets à ordre), ou en utilisant des substituts de l’argent. Par conséquent, le revenu monétaire des entreprises est très réduit. En fait, une entreprise russe ordinaire ne dispose pas de suffisamment de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
pour payer en même temps des salaires et des impôts. On remarque ainsi une augmentation constante de l’endettement des entreprises les unes par rapport aux autres, par rapport à leurs travailleurs et par rapport à l’Etat. Les méthodes permettant aux entreprises de survivre sans disposer d’un capital monétaire suffisant ont pris un caractère permanent et sont désormais délibérément utilisées pour cacher les revenus réels, et ainsi échapper à l’impôt. La Russie s’est de la sorte installée progressivement dans une véritable économie d’endettement.

La conséquence inévitable d’une telle situation est la réduction constante de la base taxable et la diminution proportionnelle des recettes de l’Etat. Les efforts du gouvernement pour préserver un semblant de bien-être social par un endettement sans garantie devait nécessairement mener à plus ou moins court terme à la faillite de l’Etat. Cette faillite, survenue lors du krach de 1998, n’a jamais été que la confirmation formelle de la faillite de la politique sociale et économique de l’administration Eltsine, faillite qui était manifeste depuis longtemps et qui est encore aujourd’hui loin d’être résolue. La situation économique déstabilise le système bancaire. Le secteur réel de l’économie - la seule base fiable garantissant le crédit monétaire - est en crise. Les banques n’investissent pratiquement plus dans la production et n’en retirent certainement aucun profit (à peu près la moitié des entreprises travaillent à perte et celles qui font des bénéfices ne peuvent fournir aux banques un revenu comparable à celui des opérations en GKOs). Jusqu’à présent le marché des valeurs ne concerne guère que les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de quelques consortiums dans le secteur de l’énergie et des matières premières, principalement orientés vers l’exportation. Les banques investissent donc la plus grande partie de leurs avoirs en GKOs [5].

Un cercle vicieux s’est ainsi installé : l’Etat n’a d’autres recettes que ce qu’il emprunte aux banques en leur vendant des GKOs. De leur côté, l’existence même des banques dépend des revenus qu’elles peuvent retirer des opérations en GKOs. Par conséquent, l’effondrement de la pyramide des GKOs n’a pas seulement signifié l’effondrement des finances de l’Etat, mais aussi celui des entreprises. Les devises convertibles, et particulièrement le dollar américain, constituent pratiquement le seul investissement fiable sur le marché russe. C’est ce qui explique qu’après la crise, la demande en dollars a continué de grimper et que le rouble a continué de chuter. Avant le krach du 17 août 1998, les transactions en dollars ne représentaient que 18,3 % du volume total des opérations financières. Début 1999, c’est à 85,6 % que s’élevait la part des transactions en devises convertibles. Les opérations faisant jouer les crédits interbancaires sont passées de 40,4% avant le krach à 10,6% en 1999. La part des emprunts d’Etat est passée de 39 % à 3% au cours de la même période, tandis que les actions industrielles sont passées de 2,4% à 0,8 %. Avant la crise, on ne pouvait pas dire que la situation sur le marché financier Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
russe était normale, mais depuis lors, le marché est dans un état de déliquescence totale.

Qui bénéficie de la crise financière en Russie ?

Voyant venir une crise financière inévitable, dont l’imminence était déjà manifeste chez pratiquement tous les banquiers et spéculateurs dès le début 1998, les banques ont tenté de tirer un profit maximum du marché financier russe. Elles ont commencé par essayer de soutirer des fonds à la population, en proposant des taux d’intérêt dont elles savaient pertinemment qu’ils étaient beaucoup trop élevés, et ont par ailleurs considérablement augmenté leur dette extérieure. L’espoir de voir les banques russes rembourser leurs dettes extérieures n’a jamais été qu’un leurre, puisqu’à la veille de la crise financière, elles pillaient leurs propres actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
- c’est-à-dire qu’elles les dissimulaient dans des filiales, dans des entreprises-bidons et dans des entreprises offshore à l’étranger (paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
). Les citoyens russes qui avaient confié leur argent à ces banques, attirés par la promesse d’intérêts mirobolants, ont ainsi subitement perdu presque toutes leurs économies.

Sous la présidence d’Eltsine, les gouvernements de Tchernomyrdine, puis de Kiriyenko ont soutenu avec une obstination frisant le fanatisme un taux de change surévalué pour le rouble [6], en niant catégoriquement toute possibilité de dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. . La plupart des économistes indépendants considèrent qu’une dévaluation progressive du rouble, commencée au printemps, voire au début de l’été 1998, aurait permis de faire face à la crise (qui était inévitable) en limitant considérablement les pertes. Pourquoi le gouvernement s’est-il montré si obstiné ? Il y a à cela deux raisons : la première est d’ordre idéologique et la seconde est liée à des intérêts économiques bien réels.

Le gouvernement défendait un taux de change surévalué et l’apparence d’une stabilisation financière (à coups d’emprunts intérieurs et extérieurs), tentant de présenter sa politique économique comme une réussite. Une défaillance dans les emprunts et une dévaluation du rouble auraient immédiatement démontré que cette prétendue stabilité n’était qu’un mythe. Aucun des chefs de gouvernement n’a voulu être le premier à révéler quelle était vraiment la situation.

La deuxième cause de l’obstination des dirigeants était leur degré de dépendance par rapport à l’oligarchie financière. Ce qui est en cause ici n’est pas seulement la dépendance de tel ou tel ministre ou chef de cabinet par rapport à l’un ou l’autre banquier, Berezovsky, Gousinsky ou Potanine, même si elle était tout à fait réelle. La situation est plus grave : beaucoup de personnes haut placées dans le gouvernement étaient personnellement impliquées dans des machinations financières sur le marché des emprunts d’Etat, en connivence étroite avec différentes banques et sociétés financières. Le nom de personnes occupant des postes aussi en vue que vice-ministre des Finances ou vice-président de la Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. ont été mentionnés dans la presse lors de la publication de documents relatifs à l’application de la loi. On comprend donc mieux la bienveillance des gouvernements russes successifs (y compris celui d’Eugène Primakov) à l’égard de la hiérarchie bancaire, ainsi que leur souci de soutenir des institutions ayant pourtant dilapidé ou volé l’argent de leurs clients, y compris les fonds de l’Etat.

Mais il ne faut pas oublier le soutien apporté par toutes les organisations financières internationales aux politiques économiques de tous les gouvernements qui se sont succédés sous l’administration Eltsine. La question de savoir quelles étaient les mesures à prendre par le gouvernement russe en matière de politique économique a fait l’objet d’une abondante correspondance entre des ministres russes et des dirigeants du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. La publication de certaines de ces lettres a d’ailleurs provoqué plus d’un scandale : il est apparu que les autorités russes ont pris exactement les mesures que leur dictait le FMI. Les crédits alloués par le FMI et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
ont été dépensés d’une façon parfaitement absurde. Dans bien des cas, il est en fait impossible de déterminer où l’argent est passé. Ainsi, au sein de la Commission sur la Propriété de l’Etat, aucun document comptable n’est disponible quant à l’affectation des crédits occidentaux destinés au financement de projets nationaux. La Chambre des Comptes russe a découvert toute une série de violations du même ordre, mais aucune action en justice n’en a découlé, bien que l’information ait été partiellement rendue publique.
L’annulation des dettes - y compris de la dette de l’ex-URSS dont la Russie a repris l’entière responsabilité en 1992 - allégerait évidemment de façon significative le fardeau que doivent actuellement supporter les citoyens russes. On ne peut qu’applaudir l’annulation d’une partie de la dette extérieure héritée de l’ex-URSS (32 milliards de dollars annulés en février 2000). Mais une annulation plus conséquente ne serait encore en soi qu’un premier pas dans la voie de la création de conditions favorables à une reprise de l’économie. Il est encore beaucoup plus important de mettre un terme aux types de politiques qui sont manifestement soutenues par les organisations financières internationales et qui aboutiraient inévitablement à une relance de l’endettement. Il est pourtant difficile de croire que la finance internationale va se montrer altruiste au point de renoncer à utiliser la dette comme moyen de pression sur la Russie. Il n’est pas non plus très vraisemblable qu’elle cesse de soutenir les mesures économiques qui ont amené des centaines de milliards de dollars à quitter la Russie pour l’Occident.

Qui souffre de la crise ?

La crise a entraîné une hausse importante des prix et une chute des revenus de la population. Même si bien des prix exprimés en dollar ont diminué considérablement (de 20 à 30 %), le salaire du citoyen russe moyen (aussi exprimé en dollar) a chuté jusqu’à ne plus représenter qu’un quart de son niveau précédent. L’inflation [7] sur le marché de la consommation, exprimée en roubles, se montait à 91 % en 1998, alors que les salaires n’avaient augmenté que de 5 à 6 %. Les prix de certaines catégories de produits ont augmenté plus que d’autres : le prix d’un logement standard à Moscou a par exemple triplé. A Moscou, à peu près un million de mètres carrés de nouveaux logements restent vides, faute d’acquéreurs. A la fin de 1998, la municipalité de Moscou a en outre augmenté par deux fois le prix des services, les gonflant de 30 à 50 %.

Mais la situation en province est encore pire. Un léger mieux dans la production du dernier trimestre de 1998 n’a pas pu compenser les chutes aux deuxième et troisième trimestres, et par conséquent le PNB PNB
Produit national brut
Le PNB traduit la richesse produite par une nation, par opposition à un territoire donné. Il comprend les revenus des citoyens de cette nation vivant à l’étranger.
annuel a fléchi d’à peu près 6 %, ce qui a entraîné une détérioration plus grave encore de la situation financière des entreprises. En dépit des efforts du gouvernement, beaucoup de salaires restent impayés. A ce jour, près d’un million trois cents mille plaintes pour retard de paiement ont été introduites devant les tribunaux. Les ouvriers ont vu leur situation se détériorer de façon spectaculaire suite à la forte augmentation des prix et à l’absence de lien entre salaires et indice du coût de la vie. Le non-paiement des salaires et des pensions s’est exacerbé. Le chômage a considérablement augmenté. La nouvelle tendance est aux licenciements en masse dans les secteurs les mieux payés (banques, assurances, agences de publicité, etc.) et à une forte chute du niveau de vie au sein de ce qu’on appelle la « classe moyenne ». C’est pourtant dans les couches les plus défavorisées de la population que l’impact de la crise est le plus grave.

Il faut noter que le panier alimentaire minimum reprenant 25 produits (et ne couvrant que la survie physique) est en fait moins lourd que celui de 1992-93, reprenant 18 produits. Dans le précédent, on trouvait 115 grammes de viande et 94 grammes de saucisse par jour (soit approximativement la ration d’un prisonnier condamné aux travaux forcés sous le régime tsariste en 1913). Dans l’actuel, on trouve 23 grammes de viande et 22 grammes de saucisse. L’un dans l’autre, la consommation de protéines animales a diminué de 24 % et celle de graisse de 30 %. Pourtant, il est de plus en plus difficile de se procurer ces rations de misère. A Moscou, en janvier 1999, le panier de consommation minimale coûtait 572 roubles, c’est-à-dire plus que la plupart des pensions et environ la moitié d’un salaire moyen.

Si l’on considère l’ensemble du pays, 23 % de la population vivaient en dessous du seuil de pauvreté avant la crise, contre un tiers aujourd’hui. Depuis le début de la crise, il y a beaucoup moins de possibilités de travail au noir (particulièrement dans la vente au détail). Par conséquent, beaucoup de gens ont perdu le revenu supplémentaire qui leur permettait de nouer les deux bouts. C’est parmi les importateurs directs que cette perte se fait le plus cruellement sentir (et il s’agit de 10 % de la population active) : ils ont perdu les profits qu’ils retiraient de biens importés de Chine, de Pologne ou de Turquie suite à la forte dépréciation Dépréciation Dans un régime de taux de changes flottants, une dépréciation consiste en une diminution de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies due à une contraction de la demande par les marchés de cette monnaie nationale. du rouble par rapport au dollar (il a perdu près de quatre fois sa valeur) [8].

Pour le tiers supérieur de la population russe, c’est la perte de leurs économies qui a représenté le coup le plus dur. Même l’élite des ’nouveaux riches’ (l’oligarchie financière) souffre de la crise et se fait de plus en plus critique face aux mesures gouvernementales. La panique au sein de la population s’est certes calmée vers la mi-octobre 1998, mais la crise n’en reste pas moins grave depuis lors.

La crise attaque, le peuple se tait

Mais si tout va si mal, pourquoi y a-t-il si peu de protestations ? Au plus fort de la crise financière, un des mes amis s’adressait à un symposium international à Paris, où presque tous les participants (soit plus de 150 personnes) ont exprimé leur étonnement face au contraste entre les chiffres mesurant la chute de la qualité de la vie d’une part, et la faiblesse de mouvements de protestation d’autre part. Un professeur fort respectable a déclaré tout de go : « Si les patrons français ne nous payaient pas pendant six mois et que les banques dilapidaient nos économies, ce serait la révolution. » Oui, mais ça, c’est en France. Qu’en est-il en Russie ?
Penchons-nous à nouveau sur les faits. En 1997, il y a eu nettement plus de grèves et de manifestations que l’année précédente. En 1996, on a enregistré des grèves dans 8 278 entreprises. Elles concernaient près de 660 000 personnes. En 1997, on enregistrait des grèves dans 17 000 entreprises, concernant plus de 880 000 personnes. Mais le nombre de grévistes reste relativement peu important en regard de la gravité de la crise. Les manifestations du 7 octobre 1998 - lors de la journée d’action dans toute la Russie organisée à l’appel conjoint de la FNPR (Fédération des Syndicats Indépendants de Russie), du Parti Communiste et d’autres groupes d’opposition - n’ont pas eu l’ampleur que l’opposition avait espéré. Il est peu probable que l’on obtienne jamais des chiffres exacts, mais les autorités estiment le nombre de manifestants entre 700 000 et un million, les syndicats et l’opposition entre deux et trois millions. Il faut ajouter que les deux parties mentionnent des manifestations et autres actions de protestation dans 600 à 700 villes et agglomérations.

Alors où est le problème ? Pourquoi une majorité écrasante reste-t-elle passive, sinon complètement silencieuse ? Il y a plusieurs raisons à cette passivité et elles valent la peine d’être analysées. Certaines se détachent pourtant. Chronologiquement, on pourrait les présenter comme suit.

Primo, la Russie est un pays (on pourrait presque parler d’une civilisation) où existent de solides traditions historiques. L’une d’entre elles est le paternalisme d’Etat (en d’autres termes, la foi en un « bon tsar »), qui n’a fait que s’intensifier pendant la période soviétique et est loin d’être éliminée. La ’main de fer’ de Poutine cadre parfaitement avec cette donnée culturelle. Le collectivisme et le sens de la communauté ont également leur origine dans une tradition sociale, mais s’appliquent davantage à l’organisation du travail qu’à la vie politique.
En deuxième lieu, les années de « réforme » - accompagnée d’une crise profonde de l’économie, mais aussi de l’autorité, des institutions et des valeurs - et le démantèlement du fondement même de la vie ont engendré une véritable crainte de tout changement : la priorité de la plupart des Russes est devenue de trouver un moyen de survivre.

Troisièmement, le développement des principes du marché et de la concurrence - une concurrence particulièrement sauvage en raison de la montée de la criminalité et de l’absence de règles claires - a fait que le slogan de la conquête de l’Ouest, ’chacun pour soi’, est devenu très populaire. Des traditions de luttes collectives, par exemple pour créer un syndicat à partir de la base, ne se sont pas encore implantées. Elles ne sont d’ailleurs pas apparues immédiatement en Occident non plus. Notons qu’aux Etats-Unis, ce n’est qu’après 100-150 ans de développement capitaliste que l’on voit apparaître les premiers syndicats ouvriers. En Russie, des syndicats imposants mais inefficaces, maintenant fondus dans la FNPR (Fédération des Syndicats Indépendants de Russie) et reprenant environ 50 % des personnes actives, sont une survivance de l’époque soviétique. Jusqu’il y a peu, les dirigeants de ces organisations soutenaient automatiquement le gouvernement. Ce n’est que le 7 octobre 1998 qu’ils ont retiré leur soutien au président en place pour le donner à un candidat potentiel, le maire de Moscou, Youri Louzhkov. Quant à des syndicats formés par la base, il n’y en a encore que bien peu.

Quatrièmement, le temps et l’énergie des travailleurs russes, des ouvriers aux professeurs, sont mobilisés par la lutte pour la simple survie de leur famille : ils cumulent souvent deux ou trois emplois différents et sont terrifiés par la perspective d’un licenciement, pas seulement parce que cela représenterait un coup pour leur position sociale, mais parce que cela mettrait en péril leur survie même. Dans ces conditions, les gens craignent de se mêler à des manifestations et même s’ils n’ont pas peur, ils en sont physiquement empêchés, menacés qu’ils sont de perdre leurs derniers moyens de survie.

Enfin, cinquièmement, les citoyens russes, surtout dans les classes inférieures, ont perdu toute foi en leur capacité de changer quoi que ce soit, même si leur action pouvait contribuer à amener au pouvoir un chef de l’opposition (et n’oublions pas qu’en Russie, ce qui oriente les pensées et les actes de la plupart des gens, c’est une personnalité charismatique bien plus que les structures politiques de la société civile).

Il faut aussi tenir compte du fait que les citoyens sont de plus en plus près du point de rupture. C’est ce que montrent la plupart des sondages. En dépit d’une longue tradition de patience, de peur du changement et d’absence de formes efficaces d’auto-organisation, la majorité des citoyens russes qui font face à une crise quasi perpétuelle commencent à se dire que les choses doivent changer. On retrouve une atmosphère semblable à celle qui a présidé à la chute de Gorbachev en août 1991. A l’époque, les gens en avaient assez de la paralysie du ’Soviet Suprême’ et de Gorbachev. Maintenant, ils en ont assez de la paralysie des ’réformateurs’.

Petit à petit, les travailleurs ne croient plus que les grèves puissent améliorer leurs conditions de vie. Malheureusement, l’augmentation des tensions sociales en Russie s’accompagne d’un renforcement de l’emprise des formations nationalistes et d’extrême droite. Dans un contexte marqué par la paupérisation croissante d’une partie importante de la population russe, tandis que prospère un capitalisme mafieux et que des politiciens de tout poil exploitent les pires préjugés nationalistes, beaucoup croient que la répression et l’exclusion nationaliste sont un remède à de profonds désordres sociaux. La question reste ainsi posée : que va-t-il se passer demain ?

Perspectives pour surmonter la crise

Le nouveau gouvernement aura-t-il la volonté nécessaire d’appliquer les mesures indispensables, s’il veut non seulement reporter l’effondrement économique de quelques mois, mais aussi réellement rompre avec les tendances autodestructrices de l’économie qui sont installées depuis si longtemps (pour certaines, les racines du mal remontent à l’époque soviétique) ? S’engager sur cette voie signifie s’opposer aux intérêts de cette minorité d’hommes d’affaire - et la bureaucratie qui leur est associée - sur laquelle le gouvernement s’est appuyé jusqu’à présent : des groupes essentiellement liés aux marchés financiers et aux exportations de matières premières et de ressources naturelles. Ce n’est donc pas une coïncidence si l’escalade dans la crise économique a entraîné une exacerbation de la crise politique [9]. La réticence, voire l’incapacité de l’élite russe à rechercher l’intérêt de la majorité de leur propre population n’a pas encore déclenché de protestation d’envergure. Les gens sont fatigués après les remous de 1991-93 et ont appris que tout changement politique équivaut à une détérioration des conditions de vie. Mais un coup supplémentaire porté au niveau de vie des citoyens russes pourrait bien les pousser au-delà de leur seuil de tolérance.



Notes

[1Vu que la dette extérieure concerne la dette contractée auprès d’institutions financières étrangères, cette dette doit être payée en monnaie étrangère (principalement en dollar). C’est pourquoi un pays fortement endetté extérieurement doit sans cesse se rendre sur le marché des changes afin de se pourvoir en devises étrangères.

[2Pour financer le service de sa dette, un Etat va émettre des obligations d’Etat à la Bourse : les GKOs sont des obligations d’Etat russes. Le principe d’une obligation est simple : l’émetteur de l’obligation (pour les GKOs, c’est l’Etat russe) reçoit de celui qui la souscrit une somme d’argent, à charge pour l’émetteur de la lui rembourser à l’échéance du contrat avec intérêts à la clé.

[3Un investisseur ne décidera d’acheter une obligation d’Etat que s’il estime qu’il percevra bien un retour (le ’return’ est le retour financier, les bénéfices de l’investissement). Moins ce retour sera assuré, plus les intérêts à payer par l’émetteur seront élevés (sorte de prime de risque pour l’investisseur). Le problème des GKOs : l’Etat russe est réputé comme n’assurant pas un retour certain, d’où des taux d’intérêt élevés rendant le financement de la dette d’autant plus cher.

[4Ce sont de jeunes businessmen s’étant retrouvés en contact avec l’’économie de l’ombre’, la ’mafia en col blanc’, ayant su profiter de la libéralisation subite du pays et, selon certaines sources, étendant leur pouvoir financier jusqu’à près de la moitié du PIB russe.

[5Au lieu de prêter une somme d’argent en liquide à une entreprise, alors qu’elles savent très bien qu’elles n’en reverront pas la couleur, les banques préfèrent tirer profit des GKOs, en les souscrivant à des taux d’intérêt très élevés (vu que la prise de risque vis-à-vis de l’Etat russe, ayant une réputation de payeur incertain, est grande), ce qui leur permet un large rendement (’retour sur fonds propres’).

[6Selon la théorie, le taux de change d’une monnaie correspond au poids relatif de l’économie du pays concerné par rapport à ses principaux partenaires commerciaux.

[7L’inflation est une hausse cumulative des prix.

[8Un importateur est toujours désavantagé par une monnaie faible, car le revenu relatif qu’il doit dégager pour acheter les produits à l’extérieur est plus important.

[9Les élections de mars 2000 ont ainsi eu la particularité d’opposer des partis ne présentant aucun véritable programme politique et Poutine, inconnu quelques mois plus tôt, n’a en réalité profité que de l’impact médiatique de la guerre en Tchétchénie et de son image de ’Guide Suprême’.

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