Recension du livre « Bancocratie » d’Éric Toussaint

15 août 2014 par Roger Goddin


Reto Fetz flickr cc

Le métier de la banque est trop essentiel à l’économie pour être laissé entre les mains du secteur privé, il est donc nécessaire de socialiser le secteur bancaire (…) et de le placer sous contrôle citoyen.

Roger Goddin, 15 août 2014

Le livre « Bancocratie » d’Éric Toussaint débute par le rappel de la crise de 2007-2008. Il en donne les causes immédiates (les subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
), mais plus encore les causes lointaines, qui tiennent à l’instauration depuis plus de trente ans du capitalisme néolibéral. Entendez une économie dans laquelle la part de richesse dévolue aux travailleurs et aux allocataires sociaux s’est rétrécie au bénéfice de celle que possèdent les détenteurs de capitaux – ce qui, par ailleurs, a littéralement fait exploser la taille des plus grandes banques. Mais aussi un capitalisme largement dérégulé dans lequel la plupart des garde-fous instaurés à l’époque de Roosevelt ont été jetés aux orties. La liberté a dès lors été offerte aux banques de s’endetter massivement (ce que l’on nomme l’effet de levier Effet de levier L’effet de levier désigne l’effet sur la rentabilité des capitaux propres d’une entité (entreprise, banque, etc.) qu’aura son recours à l’endettement (elle augmentera lorsque le coût de l’endettement sera inférieur à l’augmentation des bénéfices obtenus grâce à lui, et inversement). Le ratio de levier calcule le rapport entre les fonds propres d’une telle entité et le volume de ses dettes. Les banques ont progressivement augmenté cet effet de levier avec la libéralisation financière, c’est-à-dire que pour 1000 euros de capital le nombre d’euros qu’elles ont pu emprunter a considérablement augmenté. ) pour accroître leurs moyens de réaliser des bénéfices supplémentaires… au risque, lorsque la conjoncture se retourne, de voir ces banques se trouver en situation de faillite. Mais, sauf exception, il n’y a pas de faillite bancaire car, lorsque les banquiers font des bêtises, les États sont là pour injecter l’argent de la collectivité dans les comptes des institutions financières défaillantes.
C’est que ces grandes banques, comme indiqué dans le titre du livre, disposent bien plus qu’hier d’un pouvoir exorbitant. D’abord celui de placer à des postes clés des personnes issues de leur sérail (exemple : Mario Monti, placé comme Premier ministre d’Italie en 2011 après avoir été consultant au sein de la banque Goldman Sachs). Ensuite le pouvoir de lobbying qui a permis aux banques de vider de leur substance les projets de re-réglementation bancaire qu’avaient songé à mettre en place certains gouvernements suite à la crise de 2007-2009. Mais surtout ces grandes banques disposent de la quasi impunité, elles peuvent à peu près tout se permettre. Leur taille considérable les rend non seulement Too Big to Fail (trop grandes pour pouvoir tomber en faillite) mais aussi Too Big to Jail (trop grandes pour pouvoir être condamnées en justice). Le blanchiment d’argent du crime organisé, l’organisation de la fraude fiscale à grande échelle, la manipulation de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
, le financement d’activités condamnées par le droit international sont quelques-uns des délits que peuvent commettre les grandes banques ; lorsque la justice se décide à intervenir, l’affaire se conclut presque toujours par le paiement d’une amende d’un montant très largement inférieur au préjudice subi par la société dans son ensemble ; les dirigeants de ces banques ne risquent, eux, quasiment rien… hormis le fait de bénéficier de bonus supplémentaires !

En guise d’avertissement, Éric Toussaint a noté : « En écrivant ce livre, je souhaitais donner à des femmes et des hommes qui ne font pas partie des hautes sphères de la banque et des institutions politiques des moyens pour comprendre ce qui se passe dans le monde opaque de la banque privée, des banques centrales, de la Commission européenne, des lieux où se prennent des décisions fondamentales qui affectent les conditions d’existence de l’immense majorité de la population mondiale ». Pari tenu. Éric Toussaint explique très clairement le fonctionnement et le pouvoir des banques ; il le fait en termes simples (les inévitables termes techniques faisant l’objet d’une explication dans un glossaire) et en plaçant en tête de chaque chapitre un condensé de celui-ci.

Mais Éric Toussaint ne se borne pas à dépeindre le lugubre spectacle offert par le fonctionnement des banques en ce 21e siècle. Il propose aussi toute une série de mesures alternatives afin que le secteur bancaire « soit soumis aux règles d’un service public et [que] les revenus que son activité génère [soient] utilisés pour le bien commun ». Plus largement, les propositions avancées visent à remplacer l’Europe du fric et des nantis par une société au service du plus grand nombre.



Roger Goddin, enseignant d’histoire retraité, est militant marxiste révolutionnaire en Belgique. Voir aussi Quelques éléments trop peu connus du néolibéralisme.

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