Réparations : Entretiens avec des collectifs bruxellois

16 octobre par Jérôme Duval , Robin Delobel , Change , Bamko , MCLCD


 Change


Quelle est la réflexion première qui a mené à la création de votre collectif et qu’est-ce qui vous a motivé à vous organiser au sein de ce collectif ?

L’asbl Change est née en 2013, suite à des réflexions sur le phénomène des bandes urbaines. La question de l’identité et des repères culturels prenait une part importante dans ces réflexions, et c’est avec l’objectif de s’attaquer à ces questions que fut fondée cette association. Le but de l’asbl était, et est toujours, de revaloriser l’histoire et la culture africaine, mais également de défendre les intérêts de la communauté africaine (dans la mesure de nos moyens).


Quel sens donnez-vous au terme « réparation », trouvez-vous le mot adéquat ou préférez-vous une autre expression ?

Le mot réparation n’est clairement pas le mot adéquat. La colonisation fut un crime dont l’ampleur est démesurée et qui se traduit notamment par les faits suivants :

  • spoliation des terres ;
  • massacres, mutilations et tortures (avec comme conséquences des manques au sein de la population et un dérèglement total du fonctionnement de la société et également les traumatisme qui en découlent au sein des survivants) ;
  • travaux forcés ;
  • destruction des repères culturels et spirituels et introduction d’un modèle social et culturel étranger (langue, religion, mode de vie, structure sociale) : la culture est la colonne vertébrale d’un peuple ;
  • macro-pillage des ressources (avec les conséquences sur l’écologie) ;
  • destruction du système éducatif originel (arrêt brutal du développement philosophique, culturel et intellectuel) ;
  • aliénation de la population (inculcation de la supériorité de l’homme blanc sur l’homme noir, destruction de l’Histoire ; pas d’Histoire signifie pas d’accomplissement et donc complaisance dans une position inférieure).

 MCLCD - Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations

En 2008, le Collectif « Mémoires coloniales » était créé avec la participation du CADTM Belgique pour contester la lecture de l’histoire coloniale à travers des promenades anticoloniales. Peu de temps après, le Collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations voyait le jour.


Quelle est la réflexion première qui a mené à sa création et qu’est-ce qui vous a motivé à vous organiser au sein de ce collectif ?

Le Collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations n’a aucun lien filial avec le précédent Collectif « Mémoires coloniales », bien que ce soient les mêmes constats et les mêmes réactions décoloniales qui aient conduit à la création du nouveau Collectif. L’évolution consiste en la prise de conscience de la nécessité d’un groupe bien mieux organisé et structuré, centré sur les questions de mémoire et d’histoire communes entre la Belgique et plus largement l’Occident et l’Afrique. Un groupe qui aurait une action fondamentale sur la réduction des faits de discriminations, étant désormais bien acquis que les fondements des discriminations anti-Noir se trouvent dans une mémoire et une histoire tronquées, qui ont produit une perception infériorisante du Noir, héritées des périodes coloniales et esclavagistes européennes.

Il s’agit pour le Collectif, composé d’Afro-descendants vivant en Belgique, de revisiter l’histoire coloniale (voire pré-coloniale), en vue d’en extirper les ferments du racisme anti-Noir, de la resituer dans son contexte certes, mais surtout d’en éclairer les pans jusqu’ici cachés aux yeux des masses, loin d’être aussi glorieux que la propagande néocoloniale. Il s’agit aussi de réconcilier les mémoires de ces périodes : celle des colons qui ont pour l’essentiel embelli « l’œuvre » coloniale en occultant toutes les négations de l’humain qui l’ont accompagnée, avec celle des colonisés qui, eux, n’en ont gardé que souffrances et blessures psychologiques qui conditionnent encore les attitudes de tous. La lutte contre les discriminations en général, et contre les discriminations anti-Noir en particulier, est une conséquence logique des combats que le Collectif entend mener.

L’atteinte de ces objectifs passe inévitablement par une décolonisation des espaces publics, des systèmes économiques et politiques, et in fine, des mentalités dans toute la société.


Quel sens donnez-vous au terme « réparation », trouvez-vous le mot adéquat ou préférez-vous une autre expression ?

Les crimes et les spoliations, tant culturelles, économiques que psychologiques, opérées par l’esclavage et la colonisation, constituent des négations de l’Humain. Il est clair aujourd’hui que la colonisation a spolié des générations d’Africains de leurs biens matériels, culturels et cultuels et les a violentés dans tous les aspects de leur Être. Le concept de la « réparation » correspond donc à la sanction à appliquer aux déséquilibres engendrés par le fait colonial destructeur. L’acte premier de la réparation devra d’abord consister en la reconnaissance de la négativité et du crime contre l’humanité que constituèrent ces spoliations. Une reconnaissance qui doit être accompagnée d’un inventaire le plus détaillé possible de tous les faits et objets concernés, afin d’estimer à sa juste mesure la restauration, sur les plans culturel, économique, politique, voire psychologique, des équilibres africains rompus par la colonisation.


La lutte pour les réparations est-elle utopique ? Est-ce possible de réparer l’irréparable ?

Il n’y a jamais d’irréparable, il n’y a que des sanctions inappropriées ou des processus réparateurs injustes

Il n’y a jamais d’irréparable, il n’y a que des sanctions inappropriées ou des processus réparateurs injustes. Ce n’est pas une utopie d’exiger des réparations, y compris matérielles et financières, car c’est surtout de cela que le capitalisme a peur : la perte d’une richesse qu’on sait avoir été consciencieusement volée ailleurs. Ce qui est certain, c’est que la résistance à l’idée de réparation est bien présente dans une bonne partie de la société occidentale, puisque c’est bien elle qui sera amenée à « réparer » le tort fait aux peuples africains. Cette résistance est également liée au déni de considérer la colonisation comme un système globalement négatif et destructeur. C’est ici que le travail de mémoire, d’histoire et d’éducation est primordial. En extirpant la propagande coloniale (et néocoloniale) de la science (l’Histoire), en confrontant les mémoires dans un contexte de dialogue et non de conflit, nous sommes persuadés que les ressorts de cette résistance s’estomperont d’eux-mêmes et que la réparation apparaîtra, pour tous, comme une sortie logique aux crises de relations récurrentes entre les Afrodescendants européens et les autochtones.


Comment la réparation peut-elle s’inscrire dans un devoir de mémoire afin de prévenir d’autres crimes ?

La prévention ne sera efficace que si elle repose sur la connaissance et l’éducation. La réparation qui secouera inévitablement les consciences est un bon moteur de dissuasion, du moins pour les générations qui succéderont à celle qui aura « payé » ces réparations. La réparation est un aspect indissociable de la mémoire du fait colonial, puisque celui-ci est criminel et qu’en tant que tel, il doit être sanctionné, et ses victimes principales ou dérivées, « indemnisées ».


Selon vous, comment la Belgique évolue-t-elle face à son passé colonial ?

La Belgique est encore très frileuse face à son passé colonial. Mais la nécessité d’une mise à jour de l’histoire coloniale officielle, pour mieux appréhender plusieurs questions d’actualité autour du vivre ensemble ou des relations Afrique-Belgique, ne fait aucun doute. Au niveau politique, la montée des populismes occulte toute tentative d’ouvrir une réflexion prospective sur cette nécessité. On lutte encore contre les conséquences de l’imaginaire collectif hérité de ce passé colonial, à savoir des propos et des actes racistes, dont la recrudescence indique l’urgence d’agir.

C’est en établissant un rapport de forces favorable à la décolonisation, que la Belgique pourra enfin faire face à son passé, en discuter sereinement et procéder aux réparations nécessaires. Il ne fait aucun doute que cela prendra du temps, mais c’est un combat que nous n’abandonnerons pas.

 BAMKO

Interview de Gia Abrassart et Mireille-Tsheusi Robert (Collectifs Bamko et No Name)

Ces dernières semaines, la campagne pour les restitutions des biens culturels africains prend de l’ampleur en Belgique, comment celle-ci à t-elle été initiée ?

Mireille-Tsheusi Robert : La question de la restitution des biens culturels africains n’est pas nouvelle. Nous avions constaté qu’elle intéressait des personnes diverses, pas seulement africaines, ce qui est très important. Mais il était essentiel pour nous, africains et afrodescendants, de nous approprier aussi ce genre de combat, qui nous concerne au plus haut point. C’est en quelque sorte le point de départ. Comment pouvons nous incarner les luttes sur les questions post-coloniales, coloniales ou encore racistes ?

Si vous connaissez le concept de whitesplaining [1], vous comprendrez tout de suite. Par exemple, au sein des luttes sociales, il y a ceux qu’on appelle des « alliés blancs », des personnes qui travaillent contre le racisme par exemple, mais pour certains d’entre eux, notre présence n’est pas indispensable. Pourtant, c’est important que l’on soit les fers de lance sur ces questions. Notre présence ajoute, a minima, une véracité et une justesse aux combats menés, puisqu’ils sont directement liés à nos réalités et ne sont pas uniquement le fruit d’une pensée théorique. Par ailleurs, la campagne permet de rassembler la diaspora africaine et de faire converger autour d’un projet commun ses nombreuses connaissances et compétences pour faire émerger une analyse collective plus riche.

Par exemple, le rôle spirituel des biens culturels africains était très peu mis en avant par la plupart des « alliés », soit parce qu’ils n’y pensaient tout simplement pas, soit parce que ça leur paraissait trop abstrait ou trop mystérieux. C’est pourtant une réalité sociale très importante : l’absence de certains biens culturels sur le sol congolais, par exemple, signe aussi la déstabilisation des relations sociales et du lien spirituel aux ancêtres. Si l’on dépasse les aspects économiques et juridiques, la question des restitutions prend toute sa puissance. C’est donc cette réflexion-là qui a été primordiale.

Il faut dire également que nous commençons à nous penser de plus en plus comme afropéen, afroeuropéen. Pour la restitution, nous nous sommes inspirés et connectés aux afrodescendants français. Nous avons observé comment le CRAN et Louis-Georges TIN en particulier ont réussi à faire de la restitution une question de débat publique et politique, dans le cadre d’un travail de longue haleine avec les présidents Sarkozy, Hollande puis Macron. Dès lors qu’Emmanuel Macron a répondu positivement à leur demande en annonçant à Ouagadougou le 28 novembre 2018 qu’il commencerait un travail de réflexion sur la faisabilité de la restitution, le travail du CRAN a été invisibilisé par les médias. C’est sociologiquement très intéressant à observer.


Peut-on dire que les mobilisations concernant le musée de Tervuren ont permis de mettre en lumière la campagne ?

C’est très important de comprendre que la campagne « Restitution ! » n’avait rien à voir avec l’agenda du musée. Nous avons notre propre agenda. Les besoins et combats sociaux des communautés afro-descendantes avancent à leur rythme. J’ai l’habitude de dire : que le musée rouvre ou qu’il referme, qu’il se décolonise ou pas, je m’en fiche complètement. Ce que nous demandons, c’est la restitution, parce qu’il n’y a pas de décolonisation sans restitution et ne pas restituer, c’est de l’hypocrisie pure et simple. La campagne n’était pas focalisée sur le musée car il n’est pas décolonisable : les murs sont classés et l’idée que les congolais sont des sous-hommes, ressort des gravures et des statues figées dans le marbre. Cela, ils ne peuvent pas le changer. Certains d’entre nous pensent qu’il faudrait que ce musée soit le plus colonial possible, qu’il soit une photographie de l’époque. Dès lors, des spécialistes, notamment issus de la diaspora, pourraient faire des analyses, des recherches, des études part rapport à cette Belgique-là. Mais il nous faut un autre musée, d’autres institutions. Il faut un musée de l’Afrique et un centre culturel africain. D’ailleurs, n’est-il pas perfide que le Musée royal d’Afrique centrale (MRAC) ait la prétention, explicite ou non, de regrouper un centre culturel africain, un musée de l’Afrique, un musée de la colonisation, un centre de recherche, un espace d’archivage, etc. ? Ce musée est tout et il est censé nous représenter. Il nous empêche pourtant d’avoir un centre culturel africain dirigé notamment par des Africains, d’avoir un vrai musée de la colonisation et d’avoir un vrai musée de l’Afrique. Ces trois types d’institutions sont différentes et la confusion entre les trois au sein du MRAC relève d’un problème d’identité institutionnel et contribue à donner une vision archaïque et stéréotypée de l’Afrique. Le MRAC s’accapare les budgets, le prestige, les emplois liés, la production du savoir, la représentation de la culture africaine en Belgique, mais aussi de la diaspora, alors qu’il n’y a même pas d’afrobelge ou d’africain ayant une voix délibérative dans le Conseil d’administration du Musée. Finalement, le musée et la question de la restitution sont deux questions distinctes et les mélanger présente au moins deux effets néfastes. En premier lieu, cela risque d’euro-centrer le débat : ce qui importe ce sont les afro-descendants et les Africains qui ont été dépossédés de leurs biens culturels et non pas les états d’âmes d’une Belgique nostalgique de ce qu’elle a volé au temps colonial, et qui ne veut rien lâcher.

Le second effet est de rendre inaudible le contexte international favorable aux restitutions des biens culturels africains. Par exemple, qui est au courant que le Canada effectue des restitutions depuis maintenant 20 ans ? Une autre démarche est entravée par l’hégémonie muséale : c’est la compréhension par le grand public de ce qu’est la restitution et comment elle peut s’envisager sur le plan méthodologique mais aussi, comment nous pourrons mesurer les effets bénéfiques pour le pays qui restitue et celui qui « récupère ».

Personnellement, je m’en fous du musée ! Puisqu’il est dans un statu-quo, c’est-à-dire impossible à décoloniser, voulant occuper un rôle trop important et refusant de fait la restitution. Il faut comprendre que ce musée est une institution fédérale qui met en œuvre une politique, il est donc plus intéressant de traiter directement avec les politiques compétents et le musée s’exécutera. Mais j’insiste sur le fait que nous ne sommes pas tous d’accord, d’autres vont dire qu’au contraire, le musée est central, que c’est de là que tout commence.


Vous insistez sur le travail de long terme...

Gia Abrassart : La campagne, avec le collectif « No Name », s’est construite au fur et à mesure, suite à la rencontre des activistes au Parlement bruxellois le 16 octobre 2018. Il y a eu cette rencontre à l’hémicycle du Parlement bruxellois francophone menée par Julie de Groote (présidente du parlement) avec différents invités dont Anne Wetsi (historienne de l’art) et Mireille, et on s’est dit qu’il fallait agir par rapport à « My Africa museum » la grande campagne de communication sur la réouverture du musée de Tervuren et puis aussi sur toute la campagne où chaque personnalité ou des citoyens pouvaient choisir un objet et recevaient un abonnement gratuit pour l’année. Nous nous sommes dit que nous allions répondre à cette campagne et nous avons créé le collectif « Not my africa museum ». Nous avons essayé de faire converger les énergies, car le collectif est un espace de rencontre pour différentes personnalités, principalement des femmes qui sont attachées à la question du patrimoine africain détenu par le musée de Tervuren.

Ce musée n’a aucune volonté de se décoloniser et les œuvres d’artistes contemporains servent juste à pacifier l’horreur qui y est exposée. Qui prend le soin de lire les légendes des masques ou ceux sur l’indépendance, l’esclavage ou encore l’union minière, se rendra rapidement compte que la violence du passé est diluée : certes la colonisation a connu des excès mais regardez quand même les bienfaits de la présence de la Belgique au Congo. Cette nostalgie omniprésente est d’une violence incroyable !

Finalement, collaboration ou pas avec le musée de Tervuren, c’est le gouvernement belge, le sénat et les parlementaires qui doivent s’emparer à bras le corps de ces questions. Il faut également s’assurer que la demande vienne du gouvernement congolais en lien avec les centres, les musées et les conservatoires. Après quoi Bamko ou les autres associations peuvent jouer le rôle l’intermédiaire pour concrétiser des cas de restitutions qui feront ensuite jurisprudence pour aller encore plus loin. Il y a 3 km d’archives dans lesquelles il y a notamment 20 000 cartes géologiques qui détaillent les richesses du sous-sol congolais. Dans les tiroirs il y a toute la collection faune et flore... toutes ces informations représentent des enjeux économiques et la question qui se pose est : « à qui profite le crime ? ».


Cet article est tiré du magazine semestriel AVP (Les autres voix de la planète) du CADTM, n°76, « Dettes coloniales et réparations » disponible à cette adresse : http://www.cadtm.org/Dettes-coloniales-et-reparations-17397



Notes

[1Explication paternaliste donnée par un blanc à une personne de couleur, définissant ce qui devrait ou ne devrait pas être considéré comme raciste, tout en exhibant son propre racisme inconsciemment. Source : https://www.queerparis.com/fr/lexique/whitesplaining/

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, (Icaria editorial, 2016) et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

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Change

asbl, est une association de jeunes afro-descendants très dynamiques.

Bamko

Comité de femmes pour l’interculturalité

MCLCD

En 2008, le Collectif « Mémoires coloniales » était créé avec la participation du CADTM Belgique pour contester la lecture de l’histoire coloniale à travers des promenades anticoloniales. Peu de temps après, le Collectif « Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations » voyait le jour.