Le Fonds monétaire international contesté

République dominicaine : l’ajustement au bout du fusil

6 février 2004 par Frédéric Lévêque


L’île caribéenne de la Hispaniola bouillonne. Alors que la république haïtienne célèbre le bicentenaire de son indépendance au beau milieu d’une très profonde crise politique, les secteurs populaires de la République dominicaine se mobilisent contre les politiques ’fondomonétaristes’ de leur président, de plus en plus contesté.

Peu de gens le savent ou s’en souviennent, mais c’est en République dominicaine, en avril 1984, qu’eut lieu l’un des premiers soulèvements anti-Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(FMI). Deux ans après la signature d’un accord entre le gouvernement Blanco et l’institution financière, les classes populaires, devant l’aggravation de la situation sociale, s’étaient rebellées. Une rébellion réprimée dans le sang. Plus d’une centaine de personnes y avaient perdu la vie.

Un tel rappel historique ne tient pas seulement de l’anecdote, mais doit servir à garder en mémoire une des manières par lesquelles les ajustements structurels [1] sont imposés contre la volonté populaire aux pays du Sud. Un tel rappel est d’autant plus d’actualité que la République dominicaine vient de connaître deux jours de grève générale, les 28 et 29 janvier, massivement suivie et accompagnée de manifestations fortement réprimées, épisodes de plus d’une grave crise que traverse le pays depuis plusieurs mois maintenant.

L’origine de la crise

Selon Pedro Franco, « les organismes multilatéraux et les diverses agences et institutions liées à l’application de politiques néo-libérales ont tenu durant plusieurs années le discours selon lequel la République dominicaine possédait un bas taux d’endettement externe, une grande stabilité économique, (...) ce pourquoi ils lui conseillèrent non seulement l’endettement extérieur, la suppression des barrières douanières pour donner le champs libre aux accords de libre échange et (...)la privatisation du grand patrimoine d’entreprises publiques (...) » (Alai, 29-01-04). Les gouvernements successifs ont fidèlement appliqué les recommandations des bailleurs de fonds internationaux faisant plonger des milliers de Dominicains dans la misère.

L’époque où les indicateurs économiques faisaient de la République dominicaine un des pays les plus stables économiquement parlant des Amériques est révolue. Durant les années 90, le pays a bénéficié d’un haut taux de croissance économique, avec une progression moyenne du Produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 [2] (PIB) de 6%. Le secteur touristique et les zones franches industrielles [3] y contribuant largement. En 2003, le PIB a chuté de 1,3 % [4] L’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. a grimpé drastiquement à plus de 40% - la plus élevée d’Amérique latine. La hausse démesurée des prix et la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. accélérée du peso dominicain explique en grande partie le succès de la grève générale, la seconde en trois mois, et l’appui dont elle a bénéficié dans toutes les classes sociales.

Point d’orgue de la crise que traverse le pays : le 13 mai 2003, le gouverneur de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. révélait aux pays le contenu d’un rapport élaboré par des représentants du FMI, de la Banque interaméricaine de développement (BID) et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
avalant la commission [5] d’une fraude spectaculaire de la Banque Internationale (BANINTER) . « La crise bancaire qui éclata au cours du second trimestre provoqua une forte vague d’incertitude et de méfiance, une croissante dollarisation Dollarisation Substitution du dollar à la monnaie nationale, laquelle, à la différence d’un régime d’arrimage, disparaît totalement. La dollarisation est l’ultime stade de la disparition de l’autonomie monétaire. et une fuite de capitaux considérable. » (CEPAL, ibid). Pour contenir la détérioration du système financier et sauver les banque touchées par la crise, les pouvoirs publics injectèrent d’énormes ressources, d’où l’augmentation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique. Elle représentait 20,9% du PIB en 2002 et est passée à 47,9 en 2003 (CEPAL, ibid).

Autre constante de la politique gouvernementale de ces dernières années : la privatisation du patrimoine public. « En quelques années, l’Etat est parvenu à vendre l’essentiel de ses sociétés (...) tout en doublant, en deux ans, la dette externe du pays. » (Le Courrier, 22-08-03). Des privatisations aux conséquences bien connues : licenciements, abandon des infrastructures et des programmes sociaux. « Aujourd’hui, le gaz est devenu un produit de luxe, l’eau et surtout l’électricité font le plus souvent défaut. Depuis la privatisation de l’électricité en 1998, les hausses de prix du courant et les apagones (coupures) sont devenus la hantise des habitants, ceux-ci pouvant être privés d’électricité durant plus de dix heures ». (Le Courrier, 22-08-03) Le pays a d’ailleurs connu de nombreuses manifestations anti-apagones. En 2002, quelques 50 personnes avaient été tuées dans de telles protestations.

Pour un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. sur la dette

« Cette période difficile arrive à son terme, car dans les prochains jours, nous commencerons à recevoir les crédits en dollars de l’assistance financière provenant des accords avec le FMI », affirmait, durant le conflit, le président de la République Hipólito Mejía. (http://www.elcaribe.com.do/)

En effet, le 29 août dernier, le FMI approuvait un stand by agreement avec les autorités dominicaines de 600 millions de dollars « pour soutenir le programme économique du pays », avec à la clé la recette habituelle concoctée à Washington : augmentation du surplus fiscal primaire, réforme du système des impôts, vente du patrimoine public, etc. Les propos rassurants du Président sur les bienfaits de l’assistance financière du Fonds étaient vains. Cet accord est contesté par les organisations populaires depuis sa signature et son rejet faisait partie des revendications principales des grévistes qui exigent également un moratoire [6] sur le remboursement de la dette extérieure.

La seule réponse du gouvernement pour tenter d’imposer ses contre-réformes a été la répression. A la suite de cette grève, on dénombre 8 victimes et plus de 400 arrestations, dont celles de dirigeants populaires comme Ramon Almanzar, leader de la coalition Unité du Peuple, regroupant 11 organisations de gauche et candidat aux prochaines élections présidentielles. Pour justifier une telle répression, Pedro Franco Badia, secrétaire d’Etat aux Affaires intérieures, s’est fendu d’une déclaration des plus culottées : « Nous essayons d’éviter un attentat contre ces dirigeants populaires ». Les défenseurs du Consensus de Washington [7] ne savent décidément plus quoi inventer pour justifier par tous les moyens l’imposition de politiques contestées massivement dans toutes les Amériques.



Article écrit pour la revue trimestrielle ’Les Autres Voix de la Planète’ du Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM), février 2003.

Notes

[1Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts.

[2Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.

[3Zone franche industrielle : zone géographiquement circonscrite dans laquelle les industriels qui produisent pour l’exportation n’ont pas à payer de droits sur les facteurs de production qu’ils importent et à laquelle ne sont pas applicables, souvent, certains éléments de réglementation nationale. (source : Banque mondiale)

[4« La contraction de 1,3% de l’activité économique en 2003 a provoqué une chute de 2,9% du produit par habitant, un résultat sans précédent depuis d’une décennie. »
CEPAL, Balance preliminar de las economías de América Latina y el Caribe, 2003, www.cepal.org/.

[5Commission est un terme juridique qui indique « commettre une faute, commettre un délit... ». En droit pénal on utilise le terme »commission d’un délit".

[6Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur.

Autres articles en français de Frédéric Lévêque (30)

0 | 10 | 20