Série : Afrique subsaharienne : la face cachée d’une success story (5e et dernière partie)

Résistances populaires et impasse politique

5 août 2013 par Jean Nanga


Face à une situation de croissance économique accompagnée par le développement des inégalités/injustices sociales, les peuples africains ne réagissent pas que par des mécanismes efficaces « d’externalisation », à l’instar de la croyance en la sorcellerie familiale comme facteur de la galère sociale individualisée ou par une résignation au système D quotidien, fardeau souvent porté dans les familles par les femmes.

Les exploité-e-s et les dépossédé-e-s n’ont pas manqué d’exprimer collectivement leur rage ces dernières années dans plusieurs pays, après accumulation de différentes frustrations, à l’appel des syndicats (qui n’ont pas encore viré au « syndicalisme responsable » prôné dans les stages de formation organisés par les fondations social-démocrates européennes ou l’AFL-CIO des États-Unis) ou par « spontanéisme »/auto-organisation.

Les mouvements contre la vie chère ont eu lieu, du Niger à Madagascar, en passant par le Gabon, le Kenya et l’Afrique du Sud. Depuis les longues mobilisations populaires et catégorielles (des jeunes au chômage aux mineurs, en passant par les juges et les pêcheurs — contre la pollution occasionnée par l’exploitation minière) de février à juin 2011 contre le régime néo-colonial et oligarchique du Burkina Faso [1], aux récentes mobilisations tragiques des mineurs et du prolétariat agricole sud-africains en passant par les luttes syndicales dans l’industrie sucrière mauricienne, la grève générale organisée par le Nigerian Labour Congress contre la hausse des prix des carburants, les grèves du secteur public au Botswana réputé très prospère et paisible. Des mobilisations contre l’accaparement des terres au Sénégal aux manifestations contre les violences que subissent les populations en général, les femmes en particulier, dans l’Est de la RDC soumis au pillage des matières premières , en passant par la lutte contre le déguerpissement des certains peuples autochtones africains et autres coupables de vivre près ou sur des gisements à rentabiliser. Ces damné-e-s des « pays réels » ont parfois remporté de maigres victoires, malgré la mise en marche habituelle de la machine répressive (mort-e-s, blessé-e-s, emprisonné-e-s) par des régimes qui se revendiquent représentants des peuples qu’ils oppriment, selon la bonne hypocrisie classique de la démocratie représentative.

Déficit flagrant d’une dynamique politique alternative

Ces mobilisations pour la justice sociale et environnementale, pour le respect des libertés, tout en manifestant une capacité certaine de réaction et d’auto-organisation populaire, sont révélatrices du déficit flagrant d’une dynamique politique alternative.

Les organisations de la gauche social-démocrate, arrivées au pouvoir depuis le cinquantenaire des indépendances, à l’instar du Rassemblement du peuple de Guinée et du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme ne sont pas différents de celles qui les avaient précédées — le Parti socialiste du Sénégal et autres organisations au pouvoir en Afrique et membres de l’Internationale socialiste — en matière de gestion des États africains. Leurs politiques sociales relèvent de l’humanisme version Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, du social-libéralisme en situation néocoloniale. Il est difficile de les distinguer de celles des partis membres du Réseau libéral africain, à l’instar du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade ou du Rassemblement des Républicains d’Alassane Ouattara.

La politique du gouvernement sud-africain

Le cas le plus représentatif du social-libéralisme de cette gauche social-démocrate, proportionnellement aux espoirs entretenus dans le peuple ainsi que dans les milieux progressistes africains et au-delà, c’est la politique menée par l’ANC, membre de l’Internationale socialiste, qui gouverne l’Afrique du Sud en alliance tripartite avec le Parti communiste sud-africain (SACP, orphelin du « bloc communiste » et centrale théorique de l’alliance) et le puissant Congrès des syndicats sud-africains (COSATU).

Organisation populaire parmi les plus dynamiques surtout pendant la deuxième moitié du XXe et ayant bénéficié d’une grande solidarité internationale, y compris de la part des régimes néo-coloniaux du continent, son gouvernement de l’Afrique du Sud post-apartheid non seulement demeure prisonnier des conditions de son accès au pouvoir, mais paraît séduit par le néolibéralisme. En effet, il est arrivé au pouvoir à partir d’un compromis avec la fraction réaliste du capital blanc sud-africain, ayant compris l’impasse, économique et sociale, dans laquelle se trouvait le régime d’apartheid constitutionnel. L’ANC n’a cessé, depuis 1994, de brader le programme minimum qu’était l’historique « Charte de la Liberté » de 1955, vite balayée par le Reconstruction and Development Programme, incluant le BEE [2]. Conçu et assumé par l’Alliance tripartite, à partir de 1994, le BEE, projet politique de constitution d’un puissant capitalisme noir, portait en soi la consolidation du capitalisme sud-africain — devenu effectivement multiracial — et la croissance exponentielle des inégalités au sein de la population noire. L’identité noire étant politiquement exploitée par la bourgeoisie noire pour la conservation du pouvoir et la poursuite de l’accumulation du capital et sa reproduction, principalement par des éléments petits-bourgeois noirs de la direction du mouvement anti-apartheid. À l’instar des dirigeants syndicaux Mosimo “Tokyo” Sexwale ou Cyril Ramaphosa, qui sont devenus de vrais capitalistes, d’ailleurs érigés en exemples à suivre par une partie de la jeunesse africaine. Par ironie de l’histoire, Cyril Ramaphosa, l’ancien dirigeant du COSATU et un des participants aux négociations ayant abouti au compromis entre les représentants du mouvement anti-apartheid et la bourgeoisie blanche au pouvoir — est l’un des principaux dirigeants-actionnaires de l’entreprise minière Lonmin que la police a protégée en tirant sur les mineurs en grève à Marikana, revendiquant une augmentation des salaires. ce pic de la répression policière des travailleurs dans l’Afrique du Sud post-apartheid, avec sa trentaine de morts qui ne peuvent être justifiés ni par la conjoncture sud-africaine en général — recul de la croissance —, ni par la baisse du cours du platine — ayant augmenté à cause de la grève —, et qui n’ont pas plus ébranlé Ramaphosa que la chef de la police sud-africaine, une Noire [3]. l’héritage réformé du capitalisme d’apartheid s’accompagne en toute logique de l’assomption de sa culture répressive, comme le prouvent toutes les répressions policières antérieures à la tragédie de Marikana et celle subie par le prolétariat agricole en grève au lendemain de Marikana. Ramaphosa est par ailleurs devenu tout récemment, dans l’après-Marikana, vice-président de l’ANC et candidat (avec le soutien de Nelson Mandela) à la succession future de Jacob Zuma. Criminalité classique du capitalisme que ne peut couvrir le geste philanthropique d’un autre bénéficiaire de la BEE, Patrice Motsepe, généreux donateur de l’ANC par reconnaissance du ventre, qui met la moitié de sa fortune de milliardaire (9e fortune africaine) dans une fondation philanthropique [4]. D’un côté nous avons le cynisme structurel du capitalisme, de l’autre, son accidentel côté dame patronnesse. Nelson Mandela attendait du BEE la constitution d’une « bourgeoisie patriotique » noire, les prolétaires et autres victimes du capitalisme arc-en-ciel se retrouvent avec une ploutocratie/oligarchie au pouvoir qui d’une part instrumentalise le nationalisme culturel africain. Thabo Mbeki s’était fait le chantre de la « Renaissance Africaine », jusqu’à rejoindre le camps des opposants à la consommation des anti-retroviraux concernant la thérapie du sida, au nom d’une supposée spécificité africaine. Son adversaire et successeur, Jacob Zuma, quant à lui s’est aussi érigé en defenseur des « valeurs africaines » en général, zoulou en particulier [5], exhibant sa phallocratie et son luxe, d’une particulière indécence dans le pays des townships où la pauvreté et la misère ont banalisé la violence. Une africanité qui doit profiter au capital sud-africain en déploiement dans le reste du continent. D’autre part, elle reproduit les conditions d’une xénophobie à l’égard des immigré-e-s économiques africain-e-s, y compris ceux des pays voisins, pourvoyeurs de quasi-esclaves des mines du capitalisme d’apartheid. Ainsi va le panafricanisme bourgeois.

Ce glissement à droite de l’ANC est accompagné aussi bien par le COSATU, malgré la combativité de certaines branches face au capital et à son État, que par le SACP, dont la référence au communisme ne semble plus que de forme, malgré sa longue et riche histoire (« stalinienne » certes, mais anti-apartheid) et l’existence, assez particulière en Afrique subsaharienne, d’un prolétariat très organisé.

Évolution inquiétante d’une grande partie de la gauche

Cet accompagnement du néolibéralisme est le cas d’autres organisations africaines de la gauche ne s’identifiant pas à la social-démocratie, se considérant même à sa gauche, mais qui, par électoralisme servent de forces d’appoint aux principales fractions néocoloniales en lutte pour l’alternance au pouvoir – entraînant avec elles les bureaucraties syndicales qu’elles se sont subordonnées et qui peuvent aussi être par elles-mêmes peu portées vers la construction de l’alternative politique [6]. Avec quelques évocations de la situation particulière des pauvres en général, de la lutte contre la corruption et les biens mal acquis, que la démagogie électoraliste des partis néocoloniaux classiques à la tête des fronts électoralistes constitués, n’a aucune peine à intégrer. Le principal point de désaccord entre les fractions candidates à la gestion des États dont la nature néocoloniale n’est pas en fait remise en cause, est plutôt le partage inéquitable des rentes, des marchés et autres privilèges que l’intention d’une succession népotique pouvait renforcer. Comme dans le cas du Sénégal en 2012. Les divergences ne portaient même pas sur le sort à réserver aux fondamentaux du capitalisme néolibéral périphérique ou dépendant. Ainsi, une fraction bourgeoise compradore a remplacé une autre consolidant ainsi localement l’idéologie du capitalisme comme horizon indépassable de notre époque, que la « bonne gouvernance » rendrait équitable dans ces sociétés aux classes politiques considérées moralement sous-développées, plutôt que mues par l’appât du gain capitaliste [7] (41).

FIN DE LA SERIE

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie



Jean Nanga est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor qui a publié cette étude dans son n° 592/593 de mars-avril-mai 2013. La version présentée sur le site du CADTM est une version légèrement différente de celle publiée par Inprecor. Le titre de la série et le découpage de l’étude écrite par Jean Nanga sont dus à Éric Toussaint.

Notes

[1Cf., par exemple, Lila Chouli, « Burkina Faso 2011. Chronique d’un mouvement social », Lyon, Tahin Party, 2012.

[2Pour une présentation synthétique de la politique menée par l’Alliance tripartite, cf. « La gauche et la crise. Entretien avec Brian Ashley », « Inprecor, n° 587, octobre 2012 (tiré de « Against the Current, n° 160, septembre-octobre 2012, une traduction de Mohammed K.).

[3Faranaaz Parker, « anc Youth League and friends call for Ramaphosa’s arrest », « Mail & Guardian », 24 october 2012, http://mg.co.za/print/2012-10-24-anc-youth-league-and-friends-call-for-ramaphosas-arrest ; « Afrique du Sud : la chef de la police plaisante devant les images de Marikana », « Le Monde » du 25 octobre 2012, http://africatime.com/afrique/popup.asp?no_nouvelle=699384 consulté 26 octobre 2012. L’appel de l’ANCYL reflète plus les superficielles divergences entre certaines fractions de la direction de l’ANC et de sa branche juvénile, que Julius Malema, un des dirigeants de celle-ci a rendu médiatiques. Julius Malema est lui-même un businessman, cf., par exemple, Tina Sizovuka and Lucien Van der Walt, « Get Rich or Lie Trying : Why ANC Millionaire Julius Malema posed as a Radical, why he lost, and what this tell us about the Post-Apartheid ANC », « Zabalaza », n° 13, February 2013, p. 28-35.

[4Les épouses des dirigeants néocoloniaux et kleptocrates d’autres pays de la sous-région ont aussi leurs fondations, mais elles ne sont pas alimentées par leur « propre » fortune.

[5« Zuma’s African Way », « The APDUSAN », Vol. 18, n° 3, December 2012, p. 3.

[6Il est par exemple attendu du Nigeria Labour Congress qu’il contribue à la formation d’un parti prolétarien au Nigeria, Cf. Segun Sango (Secrétaire général du Democratic Socialist Movement), « NLC’s mission to re-claim labour party », 10 december 2012, http://www.socialistnigeria.org/print.php?print=2081

[7les politicien-ne-s sénégalais-e-s ainsi que les faiseurs d’opinion s’époumonent et noircissent du papier sur la fortune présumée mal acquise de l’ancien président Wade et sa clique, et la médiation pénale — remise de 80 % des biens publics détournés contre arrêt des poursuites — suggérée indirectement par le président Macky Sall. Mais, la controverse sur la fortune colossale de ce dernier, annoncée dans la presse pendant la campagne électorale comme avoir été accumulée pendant ses années de participation aux gouvernements de Wade, et qu’il a déclarée une fois élu, a été oubliée par les différent-e-s intervenant-e-s dudit débat sur la médiation pénale. L’idée d’un audit de la gestion du bien public pendant les trois dernières décennies n’est pas évidemment à l’ordre du jour.

Jean Nanga

est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor.