Retour dans un Burkina… meurtri (1)

14 mars par Bruno Jaffré


Ouagadougou, Kadiogo, Burkina Faso (CC - Flickr - Jeff Attaway)

Une grave crise multisectorielle touche le Burkina Faso. Depuis un moment je rage que si peu d’informations parviennent en France. Je me dois donc de rendre compte de mon récent séjour à Ouagadougou fin février.

Voir la deuxième partie de cet article.

La rédaction de Mediapart ne couvre pas l’actualité du Burkina. Juste de temps en temps quelques brèves ou dépêches d’agence. Je me suis fait moins fréquent dans ce blog car je prépare un livre sur l’insurrection de 2014. C’est donc pour enquêter que je suis parti à Ouagadougou. Il n’était pas possible de ne pas profiter de cette occasion pour rendre compte de ce qui s’y passe.


La morosité a gagné le pays

Les résultats des élections de 2015 furent une première alerte. Alors que les « sankaristes » ont rassemblé moins de 3% des suffrages, les grands vainqueurs furent les dirigeants du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) longtemps proches de Blaise Compaoré. Leur reconversion paraissait bien tardive au regard de tout ce que ce pays avait dû subir durant les 27 ans de pouvoir de Blaise Compaoré L’élan de l’insurrection était stoppé. On se reportera aux nombreux articles anciens de ce présent blog qui traitent de cette période.

Depuis, la morosité gagne le pays. Le gouvernement a lancé un important PNDES (Plan national de développement économique et social). Son premier réflexe fut de venir en France chercher l’appui des bailleurs. Des chantiers sont lancés ici ou là par le gouvernement, qui ne semblent guère emporter l’enthousiasme.

En 2017 jusqu’à début 2018, de multiples grèves ont traversé le pays dans différents secteurs, alors que les attaques terroristes devenaient inquiétantes. Le gouvernement avait cru bon de satisfaire l’ensemble des revendications des syndicats de magistrats, et notamment des augmentations substantielles. Toutes les catégories de salariés, encadrés par de puissants syndicats ont cru bon de revendiquer à leur tour les mêmes augmentations.

Comment le gouvernement pouvait-il ne pas répondre aux revendications alors que la corruption se développe, dans les moindres recoins, qu’aucun dignitaire de l’ancien régime n’a jamais été poursuivi ?

Les dossiers sont là. Tout prêt. L’Autorité supérieure de contrôle d’État et de Lutte contre la corruption (ASCE-LC), publie chaque année des rapports documentés. Son Président, Luc Marius Ibriga, un des acteurs de l’insurrection, a beau s’étonner que les poursuites judiciaires ne suivent pas, tout semble figé. Le 31 janvier dernier, commentant le rapport 2018 de son l’Autorité, il affirmait encore sur la BBC (voir https://www.bbc.com/afrique/media-47067365) que la corruption avait explosé. Le REN LAC (réseau national de lutte contre la corruption), une des plus anciennes associations de la société civile, publie de son côté des rapports annuels depuis de très nombreuses années. La presse indépendante, diverse, sérieuse, multiplie les enquêtes. La justice ne suit pas.


La guerre prend de l’ampleur

Depuis, les attaques terroristes se sont multipliées. Des régions entières se vident de leurs fonctionnaires. Un bilan établi le 5 février 2019 fait état de plus de 200 attaques terroristes, 550 morts dont 112 soldats burkinabè, 270 blessés dont 140 soldats, 55 personnes enlevées, près de 86000 personnes déplacées [1]. « Plus de 600 écoles fermées, 500 000 enfants privés d’éducation, des enseignants bastionnés à leur lieu de travail contraints d’abandonner leurs postes, des infrastructures aux qualités douteuses, des propos déplacés de Ministres à la pelle certains oubliant même qu’ils ne sont que des serviteurs de l’État… » [2]. Tel est le bilan que tire M. Ismaël Ouedraogo directeur de Burkina Info en décembre dernier. L’état d’urgence a été décrété dans 14 provinces sur 45.

Nombreux voient ici la main de l’entourage de Blaise Compaoré ou (et) de Gilbert Diendéré, son second, dans le développement du terrorisme. Les liens étaient de notoriété publique, largement documentés. Et l’actuel président Roch Marc Christian Kaboré a confirmé dans une récente interview à Deutsche Welle, qu’une fois élu, des terroristes sont venus lui demander d’honorer une promesse de livraisons de véhicules faites par son prédécesseur Blaise Compaoré.

Le gouvernement tente un dernier sursaut. Début février, le premier ministre est remercié. Chérif Sy, devient ministre de la défense et Ousseini Compaoré, ministre de la sécurité. Le premier était une figure importante de la société civile. Il fut Président du Conseil National de la Transition et joua un rôle essentiel lors de la résistance au coup d’État de septembre 2015 [3]. Le deuxième était commandant de la gendarmerie et membre du Conseil National de la Révolution, sous le régime révolutionnaire de Thomas Sankara. Il n’avait guère fait parler de lui depuis bien longtemps. Chérif Sy, qu’on attendait plutôt comme rassembleur d’une opposition à reconstruire, est souvent raillé pour son ralliement au régime. Il a en effet choisi, avant ce ministère, d’accepter le poste créé pour lui de « Haut représentant du Président de la République ».

Ces dernières nominations, à des postes clé pour la sécurité du pays, paraissent cependant plutôt bien accueillies alors que la population se désespère de ces attaques qui se multiplient. On assiste depuis à de nombreux changements à la tête de l’armée.

Les critiques sont nombreuses sur les insuffisances de l’armée. Des articles et rapports font état d’exactions [4]. De nombreux jeunes ont entamé sur Facebook la glorification de leur armée, alors que les soldats semblaient un moment sacrifiés dans une armée incapable de faire face. On annonce, cependant, quelques revers des terroristes depuis quelques temps.

L’institut FREE AFRIK, dont nous reparlerons plus loin, a publié un rapport sans concession dénonçant pêle-mêle le manque de formation des militaires, le manque de coordination entre les différentes forces de défense et de sécurité, « la légitimité contestée d’un État fragile et inégalitaire » le sous équipement, de graves insuffisances dans les marchés de fourniture de matériel : « Des privés, dont des acteurs étrangers, occupent des positions fortes dans ces marchés, avec souvent des défaillances professionnelles graves et des pratiques de malversations » [5]. Le rapport se termine par une succession de recommandations pour sortir de l’impasse.

Après avoir touché essentiellement le Sahel, on évoque un deuxième front à l’Est. Mais qui sont donc ces terroristes ? « Un expert de la question estime d’ailleurs que les terroristes qui se sont laissés aveugler par une mauvaise interprétation religieuse sont de l’ordre de 10 %. Les autres se battent pour du business » écrit le journaliste Hervé d’Afrik [6].

Une analyse qui rejoint en partie celle de FREE AFRIK qui évoque dans son rapport l’implantation ancienne des réseaux mafieux Dans des régions désertées par l’État on comprend aisément que des jeunes entièrement démunis puissent se laisser entrainer pour quelques billets de banque. Par ailleurs, les richesses immenses que renferme le Sahel pour l’essentiel jusqu’ici inexploitées attisent certainement de nombreuses convoitises.


Réaction massive face au spectre de la guerre civile

Tout récemment un accident particulièrement grave est venu raviver le spectre de la haine interethnique voire de la guerre civile. Depuis quelques temps, les Kolweogo, de plus en plus puissants, viennent pallier l’insuffisance des forces sécuritaires. Ces organisations traditionnelles ancestrales, qui avaient pour objectif de défendre l’environnement se sont, dans la période récente, transformées en milices d’autodéfense. Si elles rassurent une partie de la population apeurée, elles n’en inquiètent pas moins d’autres secteurs inquiets de cette justice expéditive qui n’hésite pas à utiliser la torture en guise d’interrogatoires.

Dans le Centre Est, dans la région de Yirgou, les Kolweogo s’en sont pris à la communauté peuhle, soupçonnée d’avoir guidé des terroristes, occasionnant près de 200 morts [7]. Une enquête a été lancée mais les résultats se font attendre, ce qui laisse place à toute sorte de dérives, auxquelles le pays ne nous avait pas habitués.

Les conflits ont toujours été nombreux entre les peulhs éleveurs et les agriculteurs. Mais le racisme anti-peulh est latent même si la pratique des règlements des conflits par les autorités coutumières restait la règle jusqu’ici. J’ai pour ma part entendu des réflexions inquiétantes venant d’un intellectuel évoquant « un complot peulh » en préparation.

La réprobation a cependant été massive et des manifestations ont été organisées dans de nombreuses villes du pays pour s’opposer à ces exactions et rappeler l’exigence de concorde nationale. D’autres incidents ont aussi touché la commune d’Orodara, dans l’ouest du pays, où deux personnes sont mortes.


Premier grand procès

Le pays vit au rythme du premier grand procès post insurrection devant la justice militaire . Alors que du côté de la justice civile, aucun procès des anciens dignitaires du régime n’a encore été ouvert. Le pouvoir actuel a-t-il voulu sauter cette étape, tellement nécessaire ? Les auteurs du putsch de septembre 2015, dirigé alors par le général Gilbert Diendéré, le numéro 2 du régime de Blaise Compaoré sont donc jugés depuis près de 9 mois. Un procès très suivi par la presse mais qui finit par lasser. Ces militaires se défaussent, peu d’entre eux osant reconnaitre leurs responsabilités. On savait certains de ces militaires, proches de Blaise Compaoré, anciens tortionnaires, on découvre que leur honneur ne va pas très loin. Ils ont voulu remettre en selle Blaise Compaoré mais ont du mal à le reconnaitre et à assumer leur coup d’État, qualifié un temps de « coup d’État le plus bête du monde ».


Ouagadoudou continue à vivre

J’étais il y a peu à Antananarivo. La comparaison avec Ouagadougou s’impose naturellement. Comparée à Antananarivo, la capitale burkinabè semble tirer aujourd’hui tous les bénéfices de n’avoir quasiment pas été développée sous la colonisation et du bref passage de Thomas Sankara. Ce dernier n’a pas hésité à raser quelques vieux quartiers pour tracer les plans d’une ville d’avenir. Le résultat est là. L’élan a été donné, même si quelques échangeurs surdimensionnés sont qualifiés de prototype de mégalo-développement comme par Free Afrik.

Antananarivo suffoque et parait paralysée par les embouteillages du fait de petites rues tracées dans les collines que quelques voies tracées sur des digues à travers les rizières n’arrivent plus à résorber. Certes les embouteillages n’ont pas disparu de Ouagadougou mais ils ne durent que quelques temps, les heures de « montée » ou de « descente », rythmant la vie de cette ville très active. Elle est quadrillée d’avenues goudronnées plus ou moins larges, tandis qu’à Antananarivo on peut perdre jusqu’à 2 à 3 heures pour se rendre des quartiers résidentiels au centre-ville distant d’environ une dizaine de kilomètres. Autre différence de taille les deux roues submergent les voitures, ce qui favorise une fluidité plus grande du trafic.

L’avenue NKwamé Nkrumah, présentée un temps comme les Champs Élysées de Ouagadougou, qui a vécu deux importantes attaques terroristes, est quasi désertée le soir et peu fréquentée en journée. Il semble bien qu’elle ait cependant retrouvé vie durant le FESPACO (Festival du cinéma de Ouagadougou) qui vient de se terminer.

Mais les « maquis » des quartiers périphériques restent bien vivants. Après des journées de chaleur, arrivée prématurément en cette période de réchauffement climatique, la température descend à la tombée de la nuit enveloppant la ville d’une douceur rafraichissante. On respire alors l’odeur des brochettes et des poulets flambés. La bière coule à flot. Pendant que des conversations passionnées sur la situation du pays enflamment certaines tables où s’empilent les bouteilles vides, des couples préfèrent les coins sombres pour la tranquillité et peut-être aussi l’anonymat. Le boulevard dit « périphérique », est aujourd’hui largement ancré au sein de la ville. Les maquis s’y succèdent souvent encombrés, parfois animés par de la musique. Tout juste si la fréquentation a baissé. Le musicien Sams’K Le Jah, rencontré un soir, se plaint de l’image d’une ville apeurée que l’on répand à l’étranger. « Regarde, me dit-il, les gens continuent à sortir, ils vivent normalement et n’ont pas peur ». Cette ville qu’il aime temps, où il a vécu tant de souffrances, de luttes, de déceptions, de victoires ou de succès musicaux,aussi, il ne veut pas la voir dépérir.

Mes hôtes, qui m’ont permis de passer ces jours dans de très bonnes conditions, n’ont pas cette même sérénité. Un soir en rentrant je les avais trouvés presque prostrés, catastrophés de ce qui arrivait dans leur pays. Un prêtre, qu’ils connaissaient ; pour avoir servi la messe dans l’église qu’ils fréquentent, venait d’être assassiné avec 4 douaniers. Un choc ! Une autre fois, ils avaient évoqué, non sans inquiétude, une attaque dans le village de la famille où ils se rendent très régulièrement. Ce jour-là, j’ai mieux pris la mesure de l’inquiétude qui gagne du terrain et décidé de ne plus rentrer après minuit. Combien de familles ont-elles été touchées par les exactions à travers le pays alors qu’à Ouagadougou, la population a toujours un lien avec le village d’origine ? Ici, on ne voit pas bien comment renverser la tendance car les attaques se multiplient, nombreuses, meurtrières. La tâche va être rude pour le nouveau gouvernement.


En 2020 quelle élection ?

La politique n’en continue pas moins son petit bonhomme de chemin. Les candidats aux présidentielles de 2020 commencent à s’annoncer petit à petit. Pour l’instant du côté du CDP, le parti de Blaise Compaoré. Pas vraiment des candidats qui amèneront du changement ! Le CDP pense avoir le vent en poupe. Outre le Président du parti, Eddie Komboïgo déjà en campagne semble-t-il, l’ancien premier ministre de Blaise Compaoré, Désiré Kabré Ouedraogo s’est déclaré. En l’absence de procès sur le régime passé tout leur parait possible. Y compris, comme le réclament certains, le retour de Blaise Compaoré. Devant le développement du terrorisme ils font mine de voir en ce dictateur raillé et qualifié de peu courageux pour avoir pris la nationalité ivoirienne, celui qui pourrait ramener la paix en négociant avec les terroristes. Zéphirin Diabré, le Chef de file de l’opposition, chantre du libéralisme sera certainement de la partie, même s’il ne s’est pas encore déclaré.

Une association, bénéficiant visiblement de moyens importants, s’est lancée en campagne pour propulser l’ancien premier ministre le général Issac Zida. Encore faut-il qu’il rentre au pays alors qu’il est poursuivi pour « désertion en temps de paix ». Des audits de son ministère auraient par ailleurs révélé des malversations financières lorsqu’il était premier ministre. Osera-t-il rentrer ? Rien n’est moins sûr.

Quant à l’UNIR PS, le principal parti sankariste, il a tellement collé à la politique gouvernementale qu’il va apparaitre disqualifié pour représenter le changement. Ce parti a encore vécu quelques scissions dans la dernière période, dont celle qui a vu le départ de militants autour de l’avocat Ambroise Farama. Ce dernier, personnalité appréciée pour ses déclarations sans concession, à l’origine d’un nouveau parti, pourrait peut-être représenter éventuellement le renouveau mais il est à craindre que les moyens lui manquent pour une campagne électorale si couteuse.

Le jeune Tahirou Barry pourrait-il représenter une alternative ? Il tente de faire monter la pression et s’est lancé dans quelques déclarations anti-gouvernementales. Il se présentera probablement car il a posé des actes montrant que telle était son ambition. Sans trop de scrupule. Il s’est déjà répandu en déclarations homophobes pour engranger des voix lors des dernières présidentielles. Et son empressement à lancer le projet de Mémorial Thomas Sankara lorsqu’il était ministre de la culture, avant de démissionner rapidement du gouvernement, une fois le projet officiellement lancé, semblait bien motivé par une stratégie purement politicienne.

Les personnalités de qualité, restées intègres, ne manquent pas au sein de la société civile, mais les candidats ne se bousculent pas. Tant la politique telle qu’elle se pratique dans ce pays, rebute les gens les plus sincères. Il y a bien déjà eu des discussions sur l’opportunité de susciter une candidature d’une personnalité indépendante capable de défendre les valeurs de l’insurrection, y compris au sein du Balai citoyen. Mais cette option a été mise en minorité. Cependant, devant un tel vide politique, il n‘est pas exclu qu’une telle option ressurgisse.



Source : Blog Mediapart de Bruno Jaffré

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Bruno Jaffré

ingénieur de recherche chez un opérateur de télécommunications, est le président fondateur de l’ONG française Coopération Solidarité Développement dans les Postes et Télécommunications en 1988 dont il a quitté la Présidence en 2005. Il est considéré comme le biographe du président Thomas Sankara. Il participe à l’animation du site qui lui est consacré.

Bruno Jaffré est titulaire d’une maîtrise de mathématiques pures et d’un Diplôme d’études approfondies de recherche comparative sur le développement à l’École des hautes études en sciences sociales.

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