Retour sur la crise au Bénin

10 juillet 2014 par Emilie Tamadaho Atchaca , Anouk Renaud


CC - Alfred Weidinger

Les mouvements de grève de la fonction publique qu’a connu le Bénin ces derniers mois ont débuté le 24 décembre 2013. Ils firent suite aux résultats de concours de recrutement du ministère de l’Economie et des Finances ayant eu lieu en août 2012. Ceux-ci, après analyse de l’organisation de lutte contre la corruption et la Fédération des Syndicats des Travailleurs des finances (FESYNTRA-Finances) sont apparus comme entachés d’irrégularité. En effet, la majorité des admis s’avérait être des responsables du ministère du travail, organisateur des dits concours et certains des admis n’ont même pas pris la peine de se présenter physiquement aux épreuves. L’un des faits les plus frappants est l’admissibilité de six enfants d’un même fonctionnaire, chef de service des examens et concours. D’où l’exigence de ces organisations de l’annulation pure et simple de ces sessions de recrutement.

Malgré la contestation de la conformité de ces concours et contre toute attente, lors d’un conseil des ministres, le gouvernement béninois a entériné la prise de fonction des admis. C’est cette décision qui amena la FESYNTRA-Finances, à déclencher le 24 décembre 2013 un mouvement de grève de 24 heures suivi d’une marche pacifique le 27 décembre organisée par six centrales et confédérations syndicales de la fonction publique [1] ainsi que des organisations de la société civile (associations de jeunes, de femmes…). La marche a été réprimée dans le sang par la police nationale, sur instruction du préfet de l’Atlantique-littoral et du commissaire central de Cotonou, malgré l’accord écrit du maire de la ville de Cotonou autorisant sa tenue. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase !

Suite à la répression on ne peut plus violente de la marche, les travailleurs de la fonction publique, tous secteurs confondus, ont décrété dès le 7 janvier 2014 la tenue de grèves de 72h, qui par reconductions tacites ont duré près de quatre mois. Alors qu’initialement, le mouvement exigeait l’annulation des concours et dénonçait l’insécurité grandissante dans le pays (la fusillade de M. Martin Assogba en est une des illustrations [2]) suite la répression inouïe de la marche s’ajoutèrent des revendications condamnant les violations flagrantes et quotidiennes des libertés élémentaires, les intimidations proférées à l’encontre des secrétaires généraux des centrales, des confédérations, des syndicats de base, et des organisations de la société civile ainsi que la démission du préfet et du commissaire central de Cotonou.
Comme mesure d’intimidation le gouvernement avait opté pour la défalcation des manifestants pour fait de grève. Mais cette menace n’a pas stoppé l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
des syndicats, poussant le gouvernement à revenir sur cette décision.

Conformément aux résultats de la commission d’enquête mise en place pour juger de la régularité des concours, (elle a conclu à leur irrégularité) et suite à une autre mobilisation massive le 25 mars 2014, le gouvernement les a finalement annulé fin mars. Il a de plus annoncé une augmentation du salaire minimum.

Quatre des six syndicats (la CGTB, la CSA-Bénin, la COSI-Bénin et la CSPIB) ont alors suspendu leur appel à la grève au profit d’un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. afin de laisser du temps au gouvernement pour satisfaire leurs revendications mais également pour éviter une année blanche dans l’enseignement.
Quant aux autres syndicats (FESYNTRA-Finances et la CSTB), ils exigent toujours le départ du préfet et du commissaire central de Cotonou ainsi que d’autres revendications spécifiques à leurs corporations. [3] La grève a été levée le 1er juillet 2014, même si les revendications n’ont pas été satisfaites. Les négociations vont donc se poursuivre.

Bien que les revendications du mouvement social béninois soient loin d’avoir toutes été satisfaites, cette lutte des fonctionnaires nous montre une fois de plus la puissance de la mobilisation populaire pour faire bouger des gouvernements, qui n’hésitent pourtant pas à tirer sur leur population.



Notes

[1La Confédération Générale des Travailleurs du Bénin (CGTB), la Confédération des syndicats autonome du Bénin (CSA-Bénin), la Centrale des Organisations Syndicales Indépendantes du Bénin (COSI-Bénin), la Centrale des Secteurs Privés et Indépendants du Bénin (CSPIB), la Fédération des syndicats des travailleurs des Finances (FESYNTRA-Finances) et la Confédération Syndicale des Travailleurs du Bénin (CSTB).

[2M. Martin Assogba est un responsable de l’ALCRER : l’Association de lutte contre la corruption, l’égocentrisme et le régionalisme. Il fut victime d’une fusillade le 9 décembre 2013 qui failli lui coûter la vie.

[3Les enseignants demandent notamment une augmentation de salaire de 25%

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Anouk Renaud

Permanente au CADTM Belgique

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