Révoltes de la faim. L’Europe en question ?

7 juin 2008 par Nicolas Sersiron


Au Sénégal, le Yassa poulet, plat traditionnel, ou la baguette ne sont composés que de produits importés. Par ses exportations alimentaires, l’Europe participe fortement à la perte de l’autosuffisance agricole pour des centaines de millions d’humains.

La FAO annonce que le prix des denrées alimentaires restera élevé pendant 10 ans. La grande pauvreté de quelques 3 milliards d’humains, qui ne peuvent plus acheter une nourriture, pourtant disponible sur la planète, provoque les révoltes urbaines actuelles, alors que la part du revenu mondial allant aux plus riches explose. Car si la rareté des aliments est en question, c’est bien l’injuste répartition des fruits du travail - que le capitalisme impose par la puissance de son bras financier - qui a fait du prix des aliments une question de vie ou de mort.

Notre révolution verte, importée des États-Unis après la 2e guerre mondiale, avec tracteurs et engrais, puis la Politique agricole commune (PAC), avaient pour but de créer une sécurité alimentaire. Bâti sur le protectionnisme, le productivisme et l’aide publique, ces transformations ont rapidement généré des surproductions. Les subventions à l’exportation des excédents ont été un des moyens pour les réduire. Elles ont entraîné un effet de « dumping » (vente en dessous du prix coûtant) pourtant interdit par le libéralisme. Cet afflux, à prix cassés, a mis en faillite les agricultures paysannes du sud.

Pour l’éleveur de poulets camerounais ou sénégalais, concurrencé par l’arrivée de bas morceaux congelés et subventionnés par les contribuables européens, ce fût une catastrophe. Le cultivateur de mil ne reçoit aucune aide. Leurs coûts de production étant plus élevés que le prix des denrées importées, ils ont été rapidement obligés d’arrêter élevage et culture. Ainsi pendant que les bidonvilles autour des capitales du sud grossissent, beaucoup de savoirs agricoles se perdent. Il faudra une volonté politique, des financements et une formation sérieuse en agrobiologie - sans importations d’engrais ou de pesticides, ni d’Organismes génétiquement modifiés (OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
), beaucoup trop chers, car tous sont indexés sur le pétrole - pour que ces pays retrouvent une véritable souveraineté alimentaire.

Mais pourquoi ont-ils acceptés cette concurrence faussée et déloyale ? Il faut comprendre l’effet dévastateur des conditionnalités des Plan d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(PAS). Ces mesures libérales ont été imposées aux Pays en développement (PED) chaque fois qu’ils ont voulu emprunter, depuis le début des années 1980. La mesure la plus terrible a été la suppression des barrières douanières, mettant en concurrence le petit producteur du Sud face aux multinationales du Nord. Les Accords de libre échange (ALE) et les Accords de partenariat économique (APE) qui, sous la pression de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC), remplacent les accords ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) plus favorables aux PED, vont accentuer les problèmes de sous-alimentation des populations du Sud.

En effet, les accords ACP permettaient à ces pays d’exporter sans droits de douane, et de façon préférentielle, certains produits agricoles vers l’Europe. Par contre, les accords ALE et APE - accords bilatéraux - ont pour but de contourner le blocage des accords globaux de libre-échange de Doha. Ils impliquent une baisse quasi-totale des barrières douanières des pays pauvres signataires sans la contrepartie essentielle qui est l’arrêt des subventions agricoles au nord. Or, les dernières protections, qui avaient, en partie, résisté à la libéralisation par les PAS, concernent essentiellement l’agriculture. L’Europe met tout le poids de sa puissance économique pour faire céder chaque pays, un par un.

Certes, les problèmes de rareté alimentaire sont aussi liés aux agrocarburants subventionnés, aux dérèglements climatiques et à l’érosion des terres : déforestation, labours, engrais et pesticides. La disparition volontaire des stocks, la suralimentation carnée des riches, l’épuisement des ressources halieutiques - par les bateaux-usines des pays européens en particulier - accentuent cette rareté. La montée du prix du pétrole aggrave la pénurie par les surcoûts annexes qu’elle entraîne. Après la crise des « subprime » et la tension sur la demande alimentaire, la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, sans foi ni loi, amplifie la catastrophe.

Retour sur la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et les plans d’ajustement structurel

Mais c’est la crise de la dette du début des années 1980, provoquée par la hausse du « prime rate » US, multipliant par 3 voire 4 les remboursements des prêts variables et indexés des PED qui a provoqué les faillites en chaîne des économies du Sud. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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est intervenu comme préteur conditionnel en dernier recours, pour sauver les banques du Nord mais pas les pays endettés. Résultat, depuis 30 ans, les populations se sont appauvries, contrairement aux idées des Hayek et Friedman sur les bienfaits du capitalisme libéralisé et de la croissance. Si la pauvreté de la majorité des populations africaines est avérée, en Inde par exemple, les 80 millions d’indiens, qui composent la classe moyenne, font écran aux 850 millions qui survivent avec moins de 0,30 € par jour [1].

Ce sont bien les conditionnalités libérales (Consensus de Washington) imposées depuis plus de 25 ans par la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Fonds monétaire international (FMI), le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. En 2019, les membres du Club de Paris détiennent plus de 10 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site web :
(privatisations, monocultures d’exportation, ouverture des frontières) ainsi que la corruption par les prêts, qui sont les causes structurelles de l’appauvrissement et de la perte de la souveraineté alimentaire dans les PED. Les voix des pays européens sont prépondérantes, alliés à celles des États-Unis, du Japon ou du Canada, elles sont majoritaires au sein de ce trio qui impose encore aujourd’hui le remboursement de la dette et les PAS.

Les révoltes urbaines de la faim font bouger les choses

80% du milliard d’humains, souffrant de la faim, survivent ou meurent dans les campagnes en silence et sans révolte : génocide involontaire ? Ce sont les révoltes urbaines de la faim qui font bouger les choses. Croire, comme certains, que nous ne pouvons rien faire, c’est accepter que la pauvreté se généralise quand la sur-richesse de quelques uns se globalise.

Que la première cause de mort chez les occidentaux soient les maladies cardio-vasculaires dues à une suralimentation, semble - dans le discours dominant relayé par les médias - n’avoir aucun rapport avec la sous-alimentation chronique au sud. Les pauvres habiteraient-ils sur une autre planète ? Ces maladies de pays riches rapportent des sommes colossales à beaucoup d’industries du Nord : santé, agrobusiness, distribution qui, elles-mêmes par leurs dépenses publicitaires, influencent télés et presse qui omettent cette réalité. Nous sommes pourtant tous à bord du même vaisseau : la Terre.

Et d’ailleurs, quand il s’agit de prélever les matières premières à bon compte (contrats léonins) dans les PED, silence et discrétion. La Mafiafrique travaille pendant que la Chinafrique attaque. Les transnationales européennes corrompent, et exploitent les richesses naturelles du sud, mais ce ne sont pas les seules (lire par exemple « Noir Canada » [2]). La Banque européenne d’investissement (BEI) les aide avec de l’argent public. Elle prête 2 fois plus que la Banque mondiale. Les deux participent puissamment aux financements des compagnies privées pilleuses. Pendant ce temps nos gouvernements font de « l’Aide publique », qui relève plus de la communication que de la réalité. La globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
est un libre échange à sens unique. Si la liberté est totale pour les mouvements de capitaux, ils peuvent s’investir chez les pauvres, ces derniers, par contre, ne peuvent pas s’investir librement chez les riches : la localisation est imposée pour les « crève-la-faim ».

Les transferts nets financiers des PED entre les années 2000 et 2004 vers les caisses des pays industrialisées ont été de 291 milliards de dollars, au titre des remboursements. Quand le sud s’appauvrissait, le nord s’enrichissait de l’équivalent de 5 plans Marshall entre 1985 et 2004 (chiffres Banque mondiale). Ces sommes représentent les remboursements résultants de la spirale infernale de la dette diminués des sommes reçues en prêts. Pourquoi parle-t-on de spirale ? Pendant ces 20 ans, la dette totale des PED a constamment augmenté, passant de 672 à 1.459 milliards de dollars, alors que les remboursement étaient très supérieurs aux emprunts. Ces deniers servaient en majorité à rembourser les dettes précédentes. Si l’on rajoute les quelques 200 milliards de dollars correspondant aux bénéfices que les transnationales rapatrient au Nord chaque année, on comprend mieux le sous développement de plus de 3 milliards d’humains et la sous alimentation d’1 milliard d’entre eux [3].

Certains pays, en Amérique du Sud et en Afrique, ont entamé, avec l’aide de la société civile, des audits de leurs dettes afin de déterminer leurs légitimités. Une Banque du Sud, regroupant la majeure partie des pays du sud de l’Amérique, s’apprête à financer des projets en faveur du développement des populations. A l’inverse des prêts de la Banque mondiale qui ont favorisé exclusivement les exportations de matières brutes et n’ont jamais servi à des projets d’industrialisation.

Les alternatives sont l’arrêt des subventions PAC et des aides aux agrocarburants. L’annulation de la dette et des PAS pour que les pays puissent protéger l’agriculture paysanne du « dumping » et retrouver une véritable souveraineté alimentaire. On lit, on entend un peu partout que le protectionnisme n’est pas une solution à la crise alimentaire. Soit. Cela veut-il dire qu’en maintenant la concurrence faussée résultant du dumping agricole, en libéralisant encore plus, la faim diminuera ?

La Banque mondiale nous sert toujours le même menu : pour le Sud ce sera plus d’ouverture, plus de privatisation, plus d’exportation de matières premières. Vu les circonstances, elle rajoutera une pincée d’agriculture vivrière avec 10 milliards de dollars : divisé par 3 milliards de pauvres (3$ par personne) le compte n’y est pas du tout. La FAO à Rome, lance un appel déchirant, la communication se fait mondiale, les bonnes promesses pleuvent. Mais dans les champs, plus d’engrais, plus de pesticides et plus d’OGM. Surtout ne rien changer au système ultra-libéral de « lutte contre la pauvreté ». Si la faillite s’approche c’est que les mesures n’ont pas été appliquées avec assez de vigueur. Les révoltes de la faim sont pourtant la preuve de l’échec de ces politiques capitalistes décomplexées et bientôt trentenaires.

Enfin, les PED, qui subissent durement les dérèglements climatiques, ont produit moins de 20% des 350Gt (giga tonne) de CO2 accumulés dans l’atmosphère depuis 1850, alors qu’ils représentent 80% des terriens.

Au prix de la tonne de CO2, le paiement de cette dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
, leur permettrait de créer une agriculture biologique respectueuse de l’environnement et autosuffisante, d’avoir l’eau potable, la scolarisation et les soins pour tous… un rêve ? Par cette inversion salutaire, les pays riches deviendraient débiteurs des PED. Un juste retour des choses pour ce tiers monde qui a déjà versé 10$ pour 1$ emprunté en 1980 et qui en doit encore 5 aujourd’hui.

En se donnant une chance de redevenir plus humaine et plus respirable, ce qu’elle était avant la conquête du monde par les européens, il y a 5 siècles, notre planète pourrait éviter les guerres fatales que la paupérisation de milliards d’humains au Sud et maintenant au Nord, nous promet.



Notes

[1Voir Éric Toussaint « L’envers des miracles chinois et indiens » http://www.cadtm.org/spip.php?article3036, Stéphanie Jacquemont et Olivier Bonfond « Des chiffres et des hommes Ou de l’usage trompeur des statistiques, en Inde et ailleurs » http://www.cadtm.org/spip.php?article3326 .

[2Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Les Éditions Écosociété, Montréal, 2008.

[3Les termes Nord et Sud sont des conventions, il existe de très riches actionnaires au Sud et de plus en plus de pauvres au Nord.

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.