Rwanda. Les racines étrangères du génocide

7 avril 2014 par Renaud Duterme


Depuis 1994, le génocide au Rwanda est fréquemment invoqué pour justifier des interventions militaro-humanitaires, la plupart du temps par les puissances occidentales [1]. S’il est clair que le pays fut abandonné par la Communauté Internationale, encourageant les génocidaires à poursuivre les tueries, la mise en œuvre de cette entreprise de mort doit se replacer dans un contexte d’ingérences étrangères, débuté dès l’époque coloniale.

C’est en effet le colonisateur, allemand puis belge, qui va simplifier la distinction entre Hutu et Tutsi. Lors de leur arrivée sur le territoire du Ruanda-Urundi, les colons vont y découvrir une société très organisée, laquelle ne reflétait pas leurs stéréotypes sur les Africains. Il fallait de la sorte trouver une explication « raciale », celle d’Européens à peau noire (l’aristocratie Tutsie) régnant sur une majorité de « nègres » [2]. C’est le début du mythe hamitique qui considère les Tutsi comme une race d’envahisseurs étrangers ayant conquis le pays plusieurs siècles auparavant [3]. Ce mythe, imprégné de schémas raciaux dans l’Europe de l’époque, sera enseigné et intégré dans l’imaginaire de l’ensemble des Rwandais, notamment par l’Eglise catholique à travers l’école. Parallèlement à cela, le pouvoir colonial va gouverner de façon indirecte par l’intermédiaire d’une minorité tutsie, canalisant les contraintes liées à la colonisation vers cette minorité [4]. L’émergence de cette haine anti-tutsi va donner naissance au parti Parmehutu, qui, sous couvert de révolution sociale et avec le revirement des autorités coloniales et religieuses, prendra le pouvoir au moment de l’indépendance du pays. L’instauration de la mention de l’ethnie sur la carte d’identité par la politique belge sera le dernier maillon d’une chaîne entérinant une discrimination anti-tutsie (massacres, quotas ethniques, expulsion des Tutsi de l’appareil militaire…) qui va se mettre en place à l’époque des indépendances pour atteindre son paroxysme en 1994.

Malgré l’application de cette politique raciste, les régimes successifs seront soutenus politiquement et financièrement par de nombreux pays occidentaux, Belgique et France en tête, ainsi que par des institutions internationales telles que le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Suite à la chute des prix des exportations rwandaises, celles-ci vont ainsi prêter au régime Habyarimana des millions de dollars, sommes qui serviront pour une grande partie à acheter des armes et du matériel militaire [5] qui sera non seulement utilisé par le régime pour combattre les rebelles du FPR [6] mais également pour mettre en place une logique de massacres toujours plus organisés. À noter que l’augmentation des prêts sera assortie de conditionnalités structurelles qui vont faire exploser les inégalités et augmenter la misère d’une grande partie de la population. Cela aura des conséquences désastreuses puisque ces politiques vont rendre plus réceptifs une population désœuvrée aux messages de haine pointant le bouc émissaire Tutsi comme responsable de tous les malheurs [7]. L’Organisation de l’Unité Africaine va dans le même sens puisque dans son rapport sur le génocide, elle écrit : « l’appauvrissement accru du peuple à la fin des années 80 eut des conséquences énormes et fit le jeu des manipulateurs » [8].

Par ailleurs, dès le début de la guerre contre le FPR, et alors que la dérive génocidaire se faisait de plus en plus sentir (massacres de plus en plus organisés, référence à l’extermination dans les médias de masse, recensements…), les ventes d’armes au gouvernement extrémiste se poursuivirent, principalement en provenance de Chine, des Etats-Unis, d’Egypte et de France. Ainsi, si plusieurs pays européens ont retiré leurs troupes, excepté pour évacuer leurs ressortissants, d’autres ont eu un rôle nettement plus déterminant dans l’exécution du génocide. La France va en effet, au nom de la défense de la francophonie, soutenir activement le régime rwandais avant, pendant et jusqu’à la fin du génocide [9], permettant à de nombreux tueurs de fuir vers le Zaïre voisin, déstabilisant la région jusqu’à aujourd’hui.

Cette implication des plus hautes sphères de l’Etat n’est toujours pas officiellement reconnue en Hexagone et, contrairement à d’autres pays, aucunes excuses officielles n’ont été présentées par les gouvernements en place après 1994. Par ailleurs, et malgré le mea culpa de certains membres de la Communauté Internationale, aucune réparation digne de ce nom n’a été versée au peuple rwandais. Pire, l’injustice se poursuivit au-delà de l’après-génocide puisque le nouveau régime dut s’acquitter de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
ayant servi à financer cette entreprise de mort. Or, cette dette rentre parfaitement dans la notion juridique de dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
selon laquelle elle doit être déclarée nulle s’il est prouvé qu’elle n’a pas servi à la population. Plus généralement, le génocide au Rwanda doit être considéré comme un cas d’école illustrant la primauté des intérêts politiques et économiques extérieurs sur la défense de droits humains fondamentaux. Ainsi, contrairement à la vision répandue qui ne voit le génocide que comme un événement « africain » [10], il ne peut se comprendre que replacé dans un contexte mondialisé. Alors que l’on commémore les vingt ans de cette tragédie, il ne faut pas oublier la responsabilité des acteurs internationaux dans le dernier génocide du XXe siècle.

Voir Rwanda : une histoire volée. Dette et génocide
Écouter Rwanda, une histoire volée



Notes

[1Les Etats-Unis dans le cas de la Libye, la France pour le Mali et la Centrafrique.

[2Selon la Revue Nationale Belge de 1950, « les Tutsi sont élancés, possèdent le nez droit, le front haut, les lèvres minces (…), sont réservés, polis, fins » alors que les Hutu sont « des nègres qui en possèdent toutes les caractéristiques : nez épaté, lèvres épaisses, front bas, crâne brachycéphale, qui conservent un caractère d’enfant, à la fois timide et paresseux, et le plus souvent d’une saleté invétérée ».

[3Voir à ce sujet les ouvrages de Dominique Franche, Généalogie d’un génocide, éditions Tribord, Bruxelles, 2004 et de Chrétien Jean-Pierre et Kabanda Marcel, Racisme et génocide, éditions Belin, Paris, 2013.

[4Soulignons tout de même les abus de cette élite contre la population, laquelle va encourager l’émergence de forces populaires anti-tutsis. Voir Colette Braeckman, Histoire d’un génocide, Fayard, Paris, 1994.

[5Michel Chossudovsky et Pierre Galand, L’usage de la dette extérieure du Rwanda (1990-1994). La responsabilité des bailleurs de fonds, Bruxelles-Ottawa, 1996.

[6Le Front Patriotique Rwandais regroupait des réfugiés, essentiellement Tutsi, désirant rentrer au pays.

[7Lire l’ouvrage de Duterme Renaud, Rwanda – Une histoire volée, éditions Tribord, Mons, 2013.

[8Organisation de l’Unité Africaine, Rapport sur le génocide au Rwanda, 2000, p46.

[9Sur l’implication de la France, voir les travaux de l’association Survie (www.survie.org)

[10La phrase de Mitterrand est emblématique à cet égard, pour lequel « un génocide dans ces pays là, ça n’était pas très important ».

cadtm.org
Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.