Rwanda : un modèle économique pour l’Afrique ?

24 août 2010 par Renaud Duterme


Au lendemain de la réélection triomphale et controversée de Paul Kagamé à la tête du Rwanda, les débats vont bon train sur la situation du pays. Si le caractère démocratique du régime est souvent remis en question, il n’en est pas de même des très libérales réformes économiques dont le pays s’est fait le fer de lance. Cette orientation est saluée de toute part : institutions financières internationales (IFI) et autres bailleurs de fonds en tête. Il est vrai que certains progrès peuvent donner des raisons d’être optimiste : taux de croissance de 8% pour la capitale [1], progrès dans la lutte contre le paludisme, lutte contre la corruption, campagne massive d’alphabétisation, progrès dans l’éducation (l’école primaire est gratuite et obligatoire pour tous), etc. Malgré ça, plusieurs éléments viennent nuancer ces bonnes nouvelles.

La persistance des inégalités

En premier lieu le maintien de fortes inégalités : entre riches et pauvres, entre villes et campagne. Les bons chiffres de la croissance du pays ne profitent pas à l’ensemble de la population. Selon l’indicateur de mesures des inégalités, le Rwanda se classe en effet dans le bas du classement [2] Or, l’histoire récente du pays illustre à quel point une situation sociale et économique très inégalitaire peut être un facteur d’instabilité profonde et favoriser une instrumentalisation des frustrations comme cela s’est produit avant le génocide de 1994 [3] Ce fossé entre riches et pauvres est rarement évoqué par les supporters de la libéralisation du pays. Pourtant, et à l’instar de nombreux autres exemples, ces inégalités puisent directement leur source dans les différentes mesures promues par les institutions internationales (privatisations, désengagement de l’Etat, etc.).

L’ouverture au grand Capital

Ensuite, et en lien avec ce qui précède, l’ouverture sans entraves au Capital étranger. En témoigne la très bonne performance du pays dans le rapport Doing Business 2010 de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
 [4] , lequel classe les pays suivant le climat des affaires afin de guider les entrepreneurs dans leurs investissements. Le Rwanda enregistre la meilleure progression du classement selon la réglementation des affaires, passant de la 149e place à la 67e. Or, cette progression, saluée de part et d’autre, s’explique notamment par l’augmentation drastique de la flexibilité des horaires pour les travailleurs [5] ainsi que par une facilité accrue des licenciements pour les entreprises installées au Rwanda [6] . La protection des investisseurs est également un critère dans lequel le pays progresse de manière importante, puisqu’il bénéficie d’un gain de 144 points par rapport à 2009 [7]. On constate donc que ces réformes avantagent surtout le Capital au détriment du Travail, principe élémentaire de l’idéologie néolibérale (un autre élément allant dans ce sens est la baisse de l’impôt sur les bénéfices des sociétés, qui est passé de 50 à 35% [8]). On peut voir que le gouvernement suit à la lettre les conseils de Tony Blair qui a souligné, lors d’une visite à Kigali en mai 2009 le besoin pour le pays de promouvoir les investissements dans le secteur privé [9]. Tout cela serait insignifiant s’il n’y avait pas de conséquences directes sur la population. Or, comme le dénonce l’International Trade Union Confederation, « les employeurs ne sont plus tenus de procéder à des consultations préalables avec les représentants des salariés [concernant les restructurations], ni d’en aviser l’inspection du travail [10] . Ce type de politiques conduit évidemment à une augmentation des bénéfices des employeurs au détriment du bien-être des travailleurs. De plus, les profits sont le plus souvent rapatriés dans le pays d’origine des investisseurs. Le graphique suivant montre que ces rapatriements sont en nette augmentation depuis quelques années. Même si les chiffres s’arrêtent à 2006, il y a fort à parier que les données pour les années suivantes continuent de s’emballer, notamment suite aux politiques de libéralisation prises par Kigali.

Graphique réalisé par nos soins sur base des chiffres du Global Development Finance 2009 de la Banque Mondiale

Graphique réalisé par nos soins sur base des chiffres du Global Development Finance 2009 de la Banque Mondiale

Un autre problème de ces investissements étrangers est qu’ils dépendent d’autres facteurs que les politiques économiques mises en œuvre par les gouvernements. Ainsi la stabilité politique et macroéconomique est un élément majeur dans le choix du lieu d’investissement pour un investisseur [11]. Or, avec la libéralisation financière, la volatilité des capitaux s’est accru de manière très importante. Par conséquent, en cas de tensions politiques menaçant la stabilité du pays, les capitaux investis risquent fort de quitter le pays aussi vite qu’ils y sont arrivés, conduisant de la sorte à aggraver une situation déjà précaire pour la majorité de la population.

Une dépendance constante

La dépendance du pays par rapport à ces apports extérieurs peut par conséquent se révéler être un problème non négligeable. Cette dépendance n’est de plus pas limitée aux investissements. Ainsi, dans le domaine commercial, les revenus d’exportation du Rwanda sont fortement concentrés sur quelques produits à faible valeur unitaire (thé et café en tête) ; l’aide étrangère représente toujours un cinquième des revenus du pays et dans le domaine financier ; la majorité des établissements bancaires appartiennent à des investisseurs étrangers [12] , etc. Pour toutes ces raisons, parler du Rwanda en terme de modèle économique dont l’Afrique toute entière pourrait s’inspirer est sans doute exagéré. Même si certains succès sont au rendez-vous, la vulnérabilité du pays quant aux aléas de l’économie mondialisée est telle que le risque est grand de voir la situation du pays se dégrader à toute vitesse en cas de choc majeur.

Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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n’est jamais loin

La situation décrite ci-dessus n’est pas inédite pour quiconque s’intéresse à l’histoire du pays. Rappelons que dans les années 70, ce dernier était déjà perçu par les bailleurs de fonds comme un exemple pour la région. Malheureusement, la crise économique mondiale avait alors eu raison de l’enthousiasme qui prévalait avec les conséquences que l’on connaît. Même si les tensions ethniques de l’époque semblent s’être apaisées, il est raisonnable de craindre les effets à long terme de cette libéralisation à outrance impulsée par les IFI avec l’aval de l’Etat surtout si celle-ci se poursuit avec l’exclusion de la majorité des Rwandais. De ce fait, la signature en juin dernier d’un accord entre le FMI et le Rwanda a de quoi laisser perplexe. Et pour cause, cet accord permettra au pays de « s’appuyer pendant trois ans sur les conseils des experts du Fonds monétaire international [13] » . Vu le fiasco des politiques économiques impulsées par le Fonds [14], on ne peut que s’inquiéter.

Fort heureusement, le pays a refusé un nouveau prêt du FMI. Même si les raisons invoquées sont davantage ses succès économiques que la politique laxiste de prêts des IFI auprès du régime Habyarimana, cela pourrait éviter à la population rwandaise d’être soumise aux décisions de ces créateurs de misère. Espérons que nos inquiétudes quant aux risques qu’encourt le pays suite à ses politiques resteront sans effet. Dans le cas contraire, il est peu probable que le pays sache encore refuser quoi que ce soit au FMI.



Notes

[1Même si comme de nombreuses études l’ont démontrées, la corrélation entre croissance et bien être n’est absolument pas avérée

[2L’indicateur qui mesure l’inégalité des revenus dans un pays donné est le coefficient de Gini. Il varie entre 0
et 1. 0 représentant une égalité parfaite et 1 une inégalité totale. Il atteint 0,468 pour le Rwanda, ce qui classe le
pays dans le bas du classement. Voir www.statistiques-mondiales.com...
.

[3Pour plus de renseignements sur les facteurs économiques du génocide, voir
http://www.cadtm.org/Rwanda-un-geno...
http://www.cadtm.org/Le-Rwanda-les-...
.

[5L’indice de rigidité des horaires passant de 40 en 2009 à 0 en 2010

[6L’indice de difficulté de licencier passant de 30 en 2009 à 10 en 2010.

[7Le Rwanda passant de la 171e place en 2009 à la 27e en 2010.

[8MILLET Damien, op. cit., p.86.

[11ZACHARIE Arnaud, Les enjeux de la globalisation dans les pays en développement, Université Libre de Bruxelles, cours 2008-2009.

[14C’est notamment suite à un programme d’ajustement structurel que la paupérisation de la société rwandaise s’ est accru drastiquement dans les années 80 avec comme conséquences l’apport d’une population désœuvrée à la propagande génocidaire.

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.

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