Sahel : l’ex-puissance coloniale en première ligne

6 avril par Bertold du Ryon

CC - Flickr - Magharebia

Après le Mali (avec l’attentat de Bamako du 20 novembre 2015) et le Burkina Faso, où une incursion terroriste eut lieu le 15 janvier, ce fut au tour de la Côte d’Ivoire d’être frappée par des djihadistes. Un attentat commis dans la station balnéaire Grand-Bassam, dimanche 13 mars, a fait seize morts civils et trois parmi les forces de police.

Quatre des victimes sont de nationalité française, la station au bord de la mer étant prisée par des « expatriés » français et par des habitant(e)s de la métropole économique Abidjan qui est très proche. Puis, une nouvelle fois, c’était la capitale malienne, Bamako, qui a dû enregistrer un nouvel attentat, le lundi 21 mars. Il a ciblé l’hôtel « Nord-Sud », l’un des plus sécurisés de la capitale, qui héberge du personnel de la mission militaire de l’Union européenne (EUTM).

Le plus médiatisé fut celui commis en Côte d’Ivoire. Deux ministres français, ceux de l’Intérieur (Bernard Cazeneuve) et des Affaires étrangères (Jean-Marc Ayrault) se sont rendus sur place, le 15 mars. Ils ne se sont guère attardés dans le pays, arrivant à Abidjan en fin de matinée et repartant de Grand-Bassam avant 18 heures. Juste le temps de rencontrer le président Alassane Ouattara dans son palais, de s’adresser à la « communauté française » installée dans le pays, et de délivrer un message qui tient en trois mots : « Compassion, confiance et coopération ».


Même les autorités semblent réticentes à la présence militaire française

Concernant les officiels français, c’est surtout le volet « coopération » qui a été mis en avant au retour des deux ministres. Il s’agit d’une coopération militaire renforcée – elle existe déjà avec la Côte d’Ivoire et plusieurs pays voisins, au niveau des armées et des gouvernements –, qui devait d’abord prendre la forme de l’envoi d’un contingent du GIGN (groupement d’intervention de la gendarmerie nationale). Ces éléments du corps d’élite de la gendarmerie française devaient être déployés, selon une première annonce, à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. C’est à partir de là qu’ils devaient pouvoir intervenir directement sur des théâtres d’opération ou d’attentats, à l’échelle de la sousrégion Afrique de l’Ouest.

Curieusement, au Burkina Faso, même les plus hautes autorités de l’État ne semblaient cependant pas en être informées. Le 17 mars, le journal « Le Monde » cite ainsi une source au palais présidentiel : « Nous ne sommes pas au courant, nous avons appris cela dans la presse. » Le quotidien français ajoute alors : « Même réaction du côté du ministère de l’Intérieur et de la gendarmerie », au Burkina Faso.

Dans la société civile locale, cette annonce – ou cet accident de communication, si l’on veut – a renforcé l’opposition à la présence militaire française, qui existe de longue date. Environ 200 militaires français sont présents en permanence au Burkina. Mais il a fallu attendre la chute de l’ancien autocrate Blaise Compaoré (au pouvoir de 1987 à 2014, actuellement exilé en Côte d’Ivoire sous la protection d’Alassane Ouattara dont il avait aidé la prise de pouvoir) pour apprendre officiellement que le COS (commandement des opérations spéciales), donc, une troupe d’élite de l’armée française, s’y trouve aussi.

Jusqu’ici, ce fut surtout le Mouvement burkinabé des droits de l’homme et des peuples (MBDHP) qui s’opposait à la présence de l’armée française dans la région. Actuellement, ce refus est visiblement partagé par d’autres forces de la société civile burkinabé. Même les autorités semblent réticentes. Du côté des officiels français, on a d’ailleurs relativisé l’annonce. Dorénavant, il n’est plus question que de l’envoi d’un ou deux représentants du GIGN, au titre de « conseiller » ou formateur des forces armées locales.

De son côté, le groupe djihadiste AQMi (Al-Qaida au pays du Maghreb islamique), qui a revendiqué, le 14 mars, l’attaque de la veille, a prétendu avoir agi en riposte à l’opération française au Sahel. Autrement dit, aux activités de la troupe Barkhane, forte de plus de 3 000 hommes et déployée entre autres au Tchad et au Nord du Mali.

Cela ne fait pas des djihadistes d’AQMi des résistants et des libérateurs potentiels : leur projet de société, auquel le Nord Mali fut soumis de force pendant plusieurs mois en 2012, est bel et bien ultra-réactionnaire. Toujours est-il que leur combat et leur idéologie se nourrit de l’idée qu’ils seraient « ceux qui combattent les croisés et les nouveaux colonisateurs ». Toujours est-il, (qui n’ont majoritairement aucune sympathie pour les djihadistes) ne sont guère rassurées par la perspective d’une augmentation de la présence militaire française. L’organisation AQMi a annoncé, de son côté, qu’elle continuera à frapper « les croisés » mais aussi « tous les pays impliqués et qui participent à l’alliance avec la France ».

En dehors de la présence de troupes d’élite au Burkina Faso, la France est aussi militairement présente en Côte d’Ivoire. Environ 600 militaires y disposent de quatre bases, autour d’Abidjan. Dans les années 2000, l’armée française était à plusieurs reprises intervenue dans les conflits qui secouaient alors ce pays, première force économique de l’Afrique de l’Ouest. Elle avait tué par des tirs plus de 60 manifestants à Abidjan, devant l’« Hôtel Ivoire », en novembre 2004. Au moment du dénouement de la lutte de pouvoir entre l’ancien président, Laurent Gbagbo, et l’actuel chef d’État, Alassane Ouattara, ce sont des troupes françaises qui ont capturé Gbagbo à l’intérieur de la résidence présidentielle, le 11 avril 2011. Sans rien justifier des actes ni de l’idéologie des djihadistes, notre tâche en France reste bien évidemment la dénonciation de cette présence impérialiste continue.


Le Bundestag a donné son feu vert à la nouvelle mission militaire

Au Nord du Mali, pendant ce temps, après la France, les alliés entrent dans la danse. Un exministre tchadien, Mahamet Salef Annadif, avait été nommé chef de la Minusma (mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali) forte d’un peu plus de 11 000 soldats, le 23 décembre 2015. Depuis, l’Allemagne vient de s’engager à son tour, en promettant d’envoyer 650 soldats supplémentaires pour la renforcer.

Jusqu’ici, les autorités de Berlin avaient entretenu un petit contingent de 150 soldats au n’avaient jusqu’ici participé qu’à la formation de soldats maliens dans un centre basé à Koulikoro, à soixante kilomètres à l’est de Bamako. Ils ne participaient pas aux combats ni n’étaient envoyés dans le Nord du pays. Cela risque désormais de changer. Le Bundestag, Parlement fédéral allemand, a donné son feu vert, le 28 janvier 2016, à la nouvelle mission militaire, dont la durée n’est pas limitée. L’intervention extérieure est présentée comme un acte de « solidarité avec la France », suite aux attentats du 13 novembre 2015.

Précisons qu’en dehors de la Minusma, il existe aussi un contingent militaire franco-français dans la région du Sahel, l’opération « Barkhane » (mentionnée plus haut). Cette troupe a remplacé, le 1er août 2014, l’ancienne opération « Serval » qui avait été déclenchée début 2013 au Mali ; son quartier général est implanté à N’Djamena, la capitale du Tchad. Son périmètre n’englobe donc pas uniquement le Mali, mais aussi les pays voisins : la Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Début novembre 2015, donc quelques jours avant les attentats de Paris, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait porté ses effectifs de 3 000 à 3 800 soldats.

Le Nord du Mali n’a pas pour autant vu diminuer les activistes djihadistes et d’autres éléments armés, dont certains poursuivent des objectifs plus proches du banditisme que du politicoidéologique.

Il serait d’ailleurs étonnant que leur ferveur se calme, alors que l’ex-puissance coloniale se trouve en première ligne pour les combattre. N’aiment-ils pas se présenter comme défenseurs du bien contre les vices importés de l’Occident colonisateur, utilisant parfois un langage qui imite celui des anciens mouvements de libération (avec lesquels ils n’ont par ailleurs rien de commun, puisqu’ils combattent pour une projet de société réactionnaire basé sur le retour aux « vraies valeurs de l’islam » d’un passé imaginaire) ? Un des mouvements islamistes armés qui opère au centre-nord, le Front de libération nationale de Macina, singe par exemple jusqu’aux détails un mouvement de libération anticolonial, qu’il n’est pas pour autant. On avait prêté à ce groupe, un temps, l’attentat du 20 novembre 2015 commis à l’hôtel « Radisson Blu », qui a été revendiqué par plusieurs groupes armés concurrents. Depuis, on en crédite plutôt le mouvement « Al-Mourabitoun », issu de la fusion de deux groupes djihadistes dont les origines sont situées en Algérie.


40 000 tonnes d’engrais frelaté

Le plus inquiétant est cependant le vide politique et idéologique que laisse, autour d’elle, une classe politique occupée à s’enrichir elle-même. Plusieurs gros scandales de corruption ont d’ailleurs éclaté ces derniers mois, jetant plus que jamais le discrédit sur cette classe politique largement coupée du peuple. En mai 2015 a été annoncé le scandale de l’importation de 40 000 tonnes d’engrais frelaté (inutile sinon toxique), que les autorités avaient achetées apparemment en connaissance de cause mais en encaissant des commissions au passage. A la rentrée 2015, le président Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK ») annonça fièrement l’acquisition de 1 000 tracteurs pour moderniser l’agriculture… mais les tracteurs achetés ne fonctionnent pas, les autorités ayant acheté là encore de la camelote. Dernier événement en date, la suspension du droit de vote du Mali aux Nations unies, annoncée fin janvier 2016, pour non-versement de la cotisation du pays, l’argent devant servir à la payer ayant été allègrement détourné… Depuis, quelques sous-fifres ont été sanctionnés au ministère du Budget, et une enquête a été annoncée.

Des forces politico-religieuses viennent en partie remplir le vide, et pourraient en conséquence voir leur influence augmenter. A la fin de l’année dernière, l’état d’urgence a été décrété suite à l’attentat du « Radisson Blu » (et prolongé, depuis, jusqu’au 31 mars 2016). A l’occasion de la fête du « Maouloud » ou célébration de la naissance du prophète, qui tomba l’année dernière le 24 décembre 15, les autorités ont donc interdit des festivités sur la voie publique. Certains imams, en tête desquels se trouvait Mahmoud Dicko, qui anime la tendance appelée wahhabite (parce que soutenu par des pays du Golfe), critiquèrent durement les autorités, tout en conduisant en même temps une violente campagne contre l’« homosexualité », un « vice » qui, selon eux, se répandrait.

Alors que des tenants du culte traditionnel – malékite –, autre tendance de l’islam au Mali qui coexiste avec la tendance soufi (cette troisième étant de loin la plus tolérante), avaient organisé des festivités autour du « Maouloud », les wahhabites les dénonçaient publiquement. En réaction, des partisans du « chérif » (dignitaire religieux) Ousmane Madani Haïdara, représentant du culte malékite, déclarèrent sur des radios proches de leur mouvance qu’il fallait « tabasser quiconque critique encore le cheikh Haïdara ». Dans le même mouvement, Haïdara annonça sur un ton menaçant qu’il pouvait aussi « porter un imam à la tête du pays », visant en principe l’élection présidentielle prévue en 2018. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Mountaga Tall, qui noue parfois des alliances dans la mouvance islamiste, y a réagi en considérant que « les imams sont des citoyens comme les autres », et ne seraient donc pas exclues des charges d’État supérieures. Les polémiques autour du sujet n’ont pas fini à faire couler de l’encre dans la presse malienne.


Le fond de l’affaire : la gestion des futures « baronnies »

Concernant la crise du Nord et ses acteurs, outre les djihadistes qui tentent de s’y implanter, elle n’a pas encore été réglée. Certes, depuis le 15 juin 2015, un « accord de paix et de réconciliation » a été solennellement conclu entre le pouvoir central et des groupes à base touareg qui tiennent une partie du Nord. Or, la seule chose qui ait été vraiment actée depuis est la création de deux nouvelles régions administratives dans le Nord-Est (Ménaka et Taoudéni) qui doit s’inscrire dans un mouvement de « décentralisation ». Le cantonnement des groupes armés (sur des sites désignés à cette fin) a à peine commencé, à la mi-janvier. Ces groupes avaient aussi espéré voir des représentants figurer au gouvernement central. Or, celui-ci a été remanié, avec la constitution du désormais troisième gouvernement du Premier ministre Modibo Keïta – en place depuis un an et demi – annoncé le 15 janvier. Or, si quelques ministres ont été échangés, portant le RPM (Rassemblement du peuple malien), ex-soutien du président IBK, au bord de l’explosion, aucun élargissement de sa base n’a eu lieu.

Une alliance de circonstance curieuse a été formée, en janvier 2016, entre la CMA (Coordination des mouvements de l’Azawad), formée autour des ex-séparatistes touareg du MNLA, d’un côté et la « Plateforme » de l’autre. Cette dernière regroupe des groupes armés « loyalistes » qui avaient combattu ces rebelles, coalisés autour du groupe touareg antiséparatiste Gatia. Ensemble, la CMA et la « Plateforme » ont exigé la formation d’un « gouvernement de transition » qui intègre des représentants des divers groupes armés du Nord...

Le fond de l’affaire réside, cependant, dans l’attente de subsides financiers importants que pourront gérer les futures régions. Les différents groupes armés espèrent, comme d’autres forces, pouvoir participer à la gestion de futures « baronnies » et ainsi profiter de cette manne. C’est sur cette base-là que « le dialogue se poursuit », entre l’État et différentes factions. Ce qu’attend la grande majorité du peuple malien, ce n’est évidemment pas ça, mais la création d’une alternative économique, sociale et démocratique qui combatte la corruption ainsi que l’ethnisme.