Samir Amin, hommage

14 août par Jean-Marie Harribey


Samir Amin au Subversive Festival 2012 à Zagreb. (Wikipédia)

Samir Amin vient de s’éteindre à près de 87 ans. Au-delà de son engagement continu, dès les années 1960, en faveur des peuples du tiers-monde, prolongé dans les années 1990-2000 par sa participation inébranlable à l’altermondialisme, Samir Amin fut un théoricien de premier plan. Reportons-nous dans cette période de l’après-guerre, où la croissance économique des pays capitalistes avancés fait les « beaux jours » des Trente Glorieuses : en arrière-plan, c’est la période des luttes anticoloniales où les peuples jusqu’alors dominés économiquement, politiquement et culturellement secouent le joug qui les opprime.

Un petit groupe d’économistes porte un regard radicalement nouveau sur les conditions de vie en Amérique du sud ou en Afrique imposées par l’impérialisme. Il y a là entre autres André Gunther Franck, Raul Prebish, Celso Furtado, Pierre Jalée, Pierre Salama, Arghiri Emmanuel et Samir Amin. Influencé par le structuralisme, ils ont tous en commun de renouveler les analyses marxistes de l’impérialisme. Ils remettent en cause le pillage des matières premières des colonies et anciennes colonies par les puissances capitalistes occidentales et leur spécialisation primaire qui en découle, d’autant plus dommageable lors des périodes de détérioration des termes de l’échange. Avec cette théorie de la dépendance, la Commission économique pour l’Amérique latine des Nations-Unies (CEPAL) [1] souligne l’intégration néfaste de ce continent dans l’économie capitaliste mondiale qui renforce les défauts des structures sociales internes comme la concentration de la propriété foncière, principal obstacle à un véritable démarrage du développement. [2]

En 1969, Emmanuel jette un pavé dans la mare en publiant L’échange inégal [3]. Ce livre est un monument parce que c’est la première réfutation méthodique de la théorie des avantages relatifs de Ricardo servant depuis deux siècles à justifier le libre-échange. En utilisant un modèle marxiste de formation des prix à l’échelle mondiale, il montre que, puisque le capital est devenu parfaitement mobile, la loi de Ricardo ne s’applique plus. Les prix mondiaux qui se forment incluent une rémunération moyenne du capital. De ce fait, les prix s’écartent des équivalents-monétaires des contenus en travail des productions échangées sur le marché mondial. Les pays à bas salaires, mais utilisant des techniques comparables aux pays développés, sont donc victimes d’un « échange inégal ». De même, les échanges de biens primaires produits avec une faible productivité contre des biens industriels produits avec une haute productivité dans les pays développés donnent lieu à une forme d’échange inégal car les écarts de prix dépassent les écarts de productivité. Cela signifie que derrière un échange de marchandises de 1000 dollars contre 1000 dollars se dissimule un échange de quantité de travail fort inégales au détriment des pays à bas salaires. D’où l’appel à la vigilance d’Emmanuel contre le risque que les travailleurs des pays riches ne bénéficient de la surexploitation des travailleurs des pays pauvres. Que n’avait-il pas dit ! Toute la galaxie des économistes marxistes, nombreux à l’époque, Charles Bettelheim en tête, lui sont tombés sur le dos parce qu’il avait osé interroger le dogme de la solidarité internationale des travailleurs.

Samir Amin, beaucoup plus finement que ses collègues marxistes, reprit le problème pour l’intégrer dans une théorie plus générale de l’accumulation à l’échelle mondiale débouchant sur ce qu’il appela le développement inégal [4]. La conséquence théorique et politique est le refus de la notion de retard de développement pour montrer que les pays dits sous-développés sont dominés du fait du mécanisme de l’échange inégal et que, loin de faire partie d’un « troisième monde », ils sont intégrés de force au capitalisme mondial structuré autour d’un centre et d’une périphérie. Autrement dit, ce qui était à l’œuvre dans ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, mais qui résultait déjà de la circulation des capitaux à la recherche d’une main-d’œuvre peu chère, c’était le développement du sous-développement [5]. Loin de conclure comme Emmanuel à l’impossibilité éternelle de développement des pays du tiers-monde, Samir Amin insistait sur le développement inégal qui résultait de la logique même de l’accumulation capitaliste. En d’autres termes, il s’agissait de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
réelle, concrète, de la loi de la valeur mise au jour par Marx.

La suite lui donna raison : la grande restructuration capitaliste mondiale des années 1970-80 n’empêcha pas, au contraire, le décollage des pays désormais nommés « émergents ». Mais ce développement se fit toujours selon la logique du profit, sous la conduite des grandes firmes multinationales industrielles et bancaires, avec l’œil libéral sourcilleux et le contrôle draconien du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. La périphérie capitaliste ne rattrape pas véritablement le centre mais des mouvements se produisent : des nouvelles potentialités de centre peuvent apparaître. Cela signifie que, sous l’effet de ce développement capitaliste, les rapports de force se modifient entre les pays, surtout parce que arrivent à maturité économique des grands pays comme la Chine, mais les rapports de force entre travail et capital se tendent au point aujourd’hui de conduire à l’explosion des inégalités, à la précarisation de la condition salariale dans beaucoup d’endroits et à l’aggravation du risque de crise.

La crise capitaliste qui sévit depuis de nombreuses années fut jusqu’au bout au centre des réflexions de Samir Amin, notamment à travers les questions stratégiques que celle-ci pose aux mouvement sociaux. On notera notamment son plaidoyer en faveur d’un monde multipolaire et sa critique de l’eurocentrisme [6]. Toutes choses qui restent au cœur des interrogations présentes.

C’était Samir Amin. Hommage.

Source : https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2018/08/13/samir-amin-hommage



Notes

[1C. Furtado, Théorie du développement économique, Paris, PUF, 1970.

[2Pour un complément, voir Attac, Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société solidaire et économe, Paris, Mille et une nuits, 2004, épuisé mais en ligne. Voir aussi S. Treillet, L’économie du développement, 3e éd. Paris, A. colin, 2011.

[3A. Emmanuel, L’échange inégal, Paris, Maspero, 1969.

[4S. Amin, L’Accumulation à l’échelle mondiale, Critique de la théorie du sous-développement, Paris, Anthropos, 1970 ; Le développement inégal, Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, Ed. de Minuit, 1973 ; L’échange inégal et la loi de la valeur, Paris, Anthropos, 1973.

[5A.G. Franck, Le développement du sous-développement, L’Amérique latine, Paris, Maspero, 1972.

[6S. Amin, Pour un monde multipolaire, Paris Syllepse, 2005 ; Crise de l’eurocentrisme, Paris, Le Temps des cerises, 2005.

Jean-Marie Harribey

ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV.
Jean-Marie Harribey est chroniqueur à Politis. Il anime le Conseil scientifique d’Attac France, association qu’il a co-présidée de 2006 à 2009, il a co-présidé les Économistes atterrés de 2011 à 2014 et il est membre de la Fondation Copernic.

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